« Je me souviens » en photographie 1/4

 

« Chaque fois que je photographie une femme, j’ai l’impression de faire reculer les frontières de la mort. » (Lucien Clergue)

 

Je me souviens d’Isabel Muñoz, en particulier de cette photographie, la plus reproduite de ses photographies :

De la série ‟Danza cubana, La Habana Vieja” (Cuba, 2001)

 

Je me souviens de l’Espagne des années 1950-1960, je m’en souviens par des photographies de Francesc Català-Roca.

 

Je me souviens de l’Espagne des années 1920-1930, je m’en souviens par des photographies de Luis Ramón Marín.

 

Je me souviens de cet autoportrait de Martín Chambi, de 1943, probablement la plus reproduite de ses photographies. Il se tient au bord de la composition, et nullement au premier plan. Il se tient devant un paysage de vertige avec, sur le flanc d’une hauteur, des ruines comme ciselées dans le terrain, les ruines de Machu Picchu, à Cusco, au Pérou.

 

Je me souviens du Barrio Chino à Barcelona tel que le montre Joan Colom. Il l’avait photographié dans les années 1950-1960 et je ne l’ai connu que dans les années 1980 mais, dans ma mémoire, mon Barrio Chino ne diffère guère du sien. Il me semble pourtant que les femmes avaient des jupes moins moulantes :

Cette photographie de Joan Colom figurait dans l’exposition ‟Fotografias de Barcelona, 1958-1964”

 

Je me souviens des photographies de Karl Blossfeldt, de son fabuleux répertoire pour l’architecture et les arts appliqués, avec ces végétaux à la froideur métallique.

 

Je me souviens du Buenos Aires des années 1930, je m’en souviens par des photographies de Horacio Coppola.

 

Je me souviens de Ramón Masats, encore un regard sur l’Espagne des années 1960. Je me souviens de ‟Seminario”, et pour cause : c’est la plus reproduite de ses photographies. Elle a été prise à Madrid, en 1960. Elle montre une partie de football jouée par des séminaristes. Les footballeurs sont en soutane, y compris le gardien de but qui fait un bond étiré digne d’Iker Casillas. Mais si ce dernier retombe sur une pelouse moelleuse, le séminariste, lui, sentira la dureté de la terre battue.

 

Je me souviens de Chema Madoz, un artiste qui manie le concept avec un esprit d’une rare finesse et qui amène le sourire sur les lèvres. Avec lui, le concept ne se réduit pas à lui-même ; il accède à la poésie et à l’humour ; il réjouit l’œil et l’esprit :

Un clin d’œil de Chema Madoz parmi tant d’autres

 

Je me souviens de James Joyce photographié par Gisèle Freund.

 

Je me souviens des vitres embuées, avec ruissellement, et des verres emperlés de Josef Sudek. A ce propos, je ne peux voir une vitre embuée sans penser aussitôt à lui. Avec Josef Sudek, je me souviens des arbres de Prague, en particulier de cet arbre qu’il prit tant de fois de la fenêtre de son labo photo, un cerisier me semble-t-il — comme un idéogramme.

 

Je me souviens des chemins et des routes de Hamish Fulton, the Walking Artist. Plus généralement, je me souviens d’œuvres du Land Art (retenues par la photographie), en particulier de celles de Richard Long.

 

Je me souviens d’Ellis Island, de Georges Perec et de Robert Bober.

 

Je me souviens que cette photographie de Bernard Plossu, prise à Marseille en 1975, figura quelque temps au-dessus de mon lit d’adolescent :

Une invitation au voyage de Bernard Plossu

 

Je me souviens de Brassaï et du pavé de Paris, la nuit surtout. Je me souviens aussi de son attention aux graffitis.

 

Je me souviens des élégances de Jeanloup Sieff, des élégances qui m’ont séduit lorsque j’étais adolescent, bien plus séduit que celles de Helmut Newton, trop chargées en lubies.

 

Je me souviens de Carlos Pérez Siquier. Je m’en souviens d’autant mieux que j’ai vécu dans ces lieux qu’il a aimés — le Levante almeriense !

 

Je me souviens de la croissance de New York entre 1903 et 1934, et j’en remercie Eugène de Salignac.

 

Je me souviens de ces quatre femmes à Madras, une photographie d’Édouard Boubat. Elles sont en sari dont le mouvement rejoint celui des vagues. Elles semblent procéder de l’océan même, l’océan Indien.

 

Je me souviens de cette photographie de Harry Chunk & Janos Kender, intitulée ‟Le saut dans le vide”, un photomontage de 1960. Yves Klein semble prendre son envol au-dessus d’une rue tranquille, une rue de banlieue parisienne plutôt résidentielle. J’ai souvent détaillé cette image lorsque j’étais enfant ; et, à chaque fois, j’ai éprouvé une peur aussi discrète que tenace : Va-t-il trouver la force de décoller, de ne pas s’écraser sur l’asphalte ? Je me souviens que cette rue s’appelle rue Gentil Bernard, à Fontenay-aux-Roses ; je l’ai appris il y a peu.

 

Je me souviens des miroirs déformants d’André Kertesz.

 

Je me souviens des photographies de William Eugène Smith, de la série intitulée ‟Spanish Village”, des photographies prises à Deleitosa (près de Las Hurdes, un misérable village filmé par Luis Buñuel) et publiées dans ‟Life”, en 1951. Je me souviens plus particulièrement de celle qui montre trois gardes-civils, avec l’emblématique bicorne. Ils ont l’arme à la bretelle et posent devant un mur passé à la chaux. Le soleil crispe leurs traits. Cette image dit toute l’âpreté de l’Espagne de ces années, avec ce mur blanc comme prêt à se tacher de sang, avec ces visages crispés par une lumière sans concession.

 

Je me souviens de Willy Ronis, de cette passante avec une colonne entre les jambes — son reflet dans une flaque qu’elle enjambe :

Une passante place Vendôme, saisie par l’objectif de Willy Ronis, en 1947

 

Je me souviens des réverbères et des vespasiennes de Charles Marville.

 

Je me souviens que dans au moins deux de ses portraits par Nadar, Charles Baudelaire a une main passée dans son vêtement… comme Napoléon.

 

Je me souviens de Thomas Carlyle photographié par Julia Margaret Cameron.

 

Je me souviens des photographies mystiques —à quel autre mot faire appel ? — de Pierre de Fenoyl, à commencer par celles d’Égypte.

 

Étrange. Je ne puis voir certaines photographies en contre-plongée de Heinrich Kühn sans penser à ma mère, à ces mois de juillet de mon enfance à C. J’étais avec elle, sous un dais de marronniers, sur des bancs de jardin disposés en arc-de-cercle. Pourquoi ces photographies et ces souvenirs de ces mois d’été se superposent-ils sans désemparer ?

 

Je me souviens de cette photographie qui montre Georges Perec petit garçon, peu après la guerre, entre sa tante et son oncle, Esther et David Bienenfeld, ses parents adoptifs.

 

Je me souviens que sur nombre de photographies, Aaron Appelfeld porte une casquette genre casquette de pêcheur breton.

 

Je me souviens des grimaces de Raymond Queneau jeune devant l’objectif.

 

Je me souviens des photographies de vitesse de Jacques-Henri Lartigue.

 

Je me souviens d’Annemarie Schwarzenbach photographiée par Marianne Breslauer. Je me souviens de mon plaisir à découvrir, au cours d’un été berlinois, l’œuvre de cette artiste dont le nom lui-même m’était inconnu.

 

Je me souviens du baisé rétrovisé d’Elliott Erwitt.

 

Je me souviens de Robert Doisneau et d’un baiser sous l’Occupation, au jardin des Tuileries, en 1944 :

Un baiser moins célèbre mais aussi beau que celui de l’Hôtel de Ville, plus beau même…

 

Je me souviens…

 (à suivre)

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