George Steiner et les Juifs. 2/3

 

‟La familiarité des Juifs à l’égard de Dieu n’a rien de métaphysique : on est de la famille, c’est rarement commode. Élu ne signifie pas choyé. Dieu est plutôt terrible avec les Juifs, vrai père, qui châtie bien. On ne comprend pas toujours ses intentions. Moïse a dit aux Juifs ‟vous êtes une nation de Dieu”, et il a ajouté ‟cela signifie que vous devez être Amsagolah”. Amsagolah implique un fardeau supplémentaire, une responsabilité accrue de vivre vertueusement comme le demande la conscience, et d’écouter ce qu’Élie appellerait plus tard la faible voix”, écrit Maxime Alexandre dans ‟Journal 1951-1975”, en date du 1er août 1971.

 

George Steiner n’est pas le premier intellectuel juif à juger l’exil nécessaire au judaïsme, nécessaire à sa haute position spirituelle et morale. Hermann Cohen et Franz Rosenzweig avaient la même appréciation ; c’est pourquoi eux aussi se sont opposés au sionisme naissant. Ainsi, le Juif ne serait fidèle à lui-même et aux valeurs du judaïsme que dans l’exil et dans l’errance. Ces deux philosophes se sont efforcés d’appréhender l’esprit du judaïsme avec une belle sincérité et d’en rendre compte dans des sommes théologiques : ‟Religion of Reason Out of the Sources of Judaism” (1919) pour Hermann Cohen et ‟Star of Redemption” (1921) pour Franz Rosenzweig. L’un et l’autre ont tenté de définir leurs positions à partir du judaïsme même, tandis que George Steiner se tient ostensiblement à l’extérieur. A priori, il n’y a rien à redire : nombre de Juifs ont élaboré et élaborent aussi leur identité dans un intense dialogue avec les cultures environnantes non-juives. Mais le problème avec George Steiner est qu’il se sert volontiers dans un stock théologique et philosophique foncièrement anti-juif. Il ne cache pas son éloignement de la culture juive et, bien que polyglotte de haute volée, il n’a jamais pris la peine d’étudier l’hébreu ou l’araméen, deux langues dans lesquelles ont été rédigés les textes fondamentaux du judaïsme.

 

Franz Rosenzweig (1886-1929)

 

George Steiner s’identifie à ces nombreux Juifs assimilés de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, une période au cours de laquelle un nombre considérable de Juifs ont rejeté le judaïsme et ses traditions. George Steiner considère ces années avec nostalgie. Elles restent à ses yeux l’âge d’or de la modernité juive, un âge d’or devant lequel les millénaires de vie juive ne pèsent guère. Il se voit d’ailleurs comme un produit de cette brillante assimilation.

 

La marque allemande est forte chez lui, lorsqu’il affirme — et quel culot ! — que le Juif a choisi la rupture et le déracinement. Le cher homme — on me pardonnera cette familiarité — n’a-t-il jamais pensé que les Juifs avaient été persécutés, ainsi que le rapportent leurs textes les plus vénérables, et que ce fut contraints et forcés qu’ils avaient pris le chemin de l’exil ? A ce propos, l’influence de l’essai de Hegel ‟The Spirit of Christianity and Its Fate” (1798) est évidente (un essai que Yirmiyahu Yovel qualifie de ‟the fiercest anti-Jewish text ever written by Hegel”). L’auteur y accuse le judaïsme d’avoir brisé l’unité fondamentale entre l’homme et la nature telle que l’avait conçue la civilisation grecque : Abraham serait l’auteur d’un divorce fondamental et délibéré avec le monde entier ; et le peuple juif aurait suivi l’exemple donné. Hegel se comporte en propagateur d’un présupposé, en propagandiste peu scrupuleux — un pléonasme. George Steiner ne cache pas son admiration pour Hegel lorsqu’il juge ainsi le peuple juif et, à sa suite, il reconstruit bizarrement l’histoire juive. Mais tous deux oublient que la voix de Dieu ordonna à Abraham de quitter sa terre natale pour une destination très précise, non pour errer indéfiniment, sans but. Dans tous les cas, la promesse divine faite à Abraham est jugée par George Steiner comme contraire à la mission du Juif : être un éternel déraciné, un éternel ‟guest”. Mamma mia !

 Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)

 

Ce cliché du Juif errant s’apparente à une certaine imagerie mentale allemande. En l’occurrence, George Steiner marche vaillamment sur les pas de Heidegger qu’il a beaucoup lu. Dans ‟Heidegger”, il reprend cette idée (fort belle par ailleurs) selon laquelle l’homme est précipité dans la vie puis arraché à la vie mais que, dans tous les cas, il reste ‟a custodian, but never architect or proprietor”. George Steiner se saisit de cette idée en l’appliquant spécifiquement aux Juifs qu’il charge d’une responsabilité morale radicale, au nom de l’humanité toute entière. Il écrit : ‟It may be that the Jew in the diaspora survives in order to be a guest — still so terribly unwelcome at so many shut doors. Intrusion may be our calling, so as to suggest to our fellow men and women at large that all human beings must learn how to live as each other’s guests-in-life”. J’aime l’exigence envers son propre groupe — ou envers soi-même — mais George Steiner ne nous ferait-il pas une crise aiguë de zèle, fort d’une posture morale particulièrement ‟noble” mais qui ferait fi de l’histoire des Juifs d’hier et d’aujourd’hui ?

 

Martin Heidegger (1889-1976)

 

George Steiner a été influencé (je n’ose dire contaminé) par la philosophie allemande mais il l’a également été par la théologie chrétienne. Force est de constater qu’il connaît bien mieux la pensée chrétienne que la pensée juive. Il ne s’en cache d’ailleurs pas : il évoque la tendance christianisante (christianizing) de sa pensée, avec inclinaisons augustiniennes, thomistes et pascaliennes. L’empreinte chrétienne est aussi discrète que profonde. George Steiner m’évoque Simone Weil, pareillement contaminée par le christianisme, femme fascinante et terriblement irritante dans ses rapports avec le judaïsme et le christianisme.

 

Dans la vision chrétienne, le Juif est le garant de l’Ancien Testament (une désignation ambiguë), un livre destiné à prouver la véracité du message chrétien qui en est la consécration. Selon saint Augustin, les Juifs forment un peuple qui vit autour du texte et pour le texte ; le texte est leur demeure. Le regard que porte George Steiner sur son propre peuple est plus ouvert, plus empreint de sympathie que celui de Hegel ou de saint Augustin, il n’en subit pas moins leur influence.

 

Saint Augustin envisageait les Juifs, peuple dispersé, comme le témoignage persistant du châtiment divin, châtiment relatif à leur refus de reconnaître la messianité de Jésus-Christ. Il défendait l’argument prophétique et développait une herméneutique scripturaire où il décrivait le peuple juif dans l’histoire du salut comme le ‟peuple prophétique” annonçant le Christ et l’Église. Dans sa théologie du sacramentum, il donnait aux Juifs contemporains le statut de ‟nation témoin” de la vérité des Écritures. Car, si les sacramenta de l’Ancienne Alliance avaient laissé place à ceux du Nouveau Testament, leur signification christologique et ecclésiologique n’avait pas encore connu leur achèvement : en conséquence, l’Église continuait d’écouter résonner la voix de la loi et des prophètes du peuple juif.

 

Pour George Steiner, les Juifs sont investis d’une mission universelle, ils sont les vecteurs d’une morale universelle. Fort bien. Mais aussitôt, il émet des doutes sur la validité de cette mission. Selon lui, l’humanité profite mais souffre également de l’existence des Juifs. Il en vient à les critiquer pour ce rôle singulier qu’il place pourtant au-dessus de tout. Le Juif serait un ‟innocent guilt” ; autrement dit, il serait responsable de l’émergence de l’antisémitisme (!?) George Steiner va jusqu’à dire dans ‟Through That Glass Darkly” : ‟Jews are compelled to envisage, if not to allow, if not to rationalize, the hideous paradox of their innocent guilt, of the fact that it is they who have, in Western history, been the occasion, the recurrent opportunity, for the gentile to become less than a man”. Logique viciée et vicieuse : s’il n’y avait pas eu de victimes, il n’y aurait pas eu d’assassins, bien sûr. George Steiner ne s’adonnerait-il pas à ses heures au sophisme ? Si les Juifs avaient tous embrassé le christianisme dès le début, il n’y aurait pas eu d’antisémitisme… C’est fortiche comme raisonnement. C’est ce qui s’appelle enfoncer des portes ouvertes. Il n’y aurait pas eu Auschwitz… puisque les Juifs se seraient effacés deux mille ans auparavant !

 

Dites, Monsieur Steiner, vous en avez d’autres dans le genre ? Pardonnez cette brusque familiarité mais vous commencez à me courir sur le haricot et à me les briser menu. Vous écrivez que ‟the Jews, by virtue of their rejection of the Messiah-Jesus, hold manking to ransom”. Bref, vous assignez aux Juifs le rôle d’éternels errants, d’irrémédiables exilés afin qu’ils remplissent au mieux leurs mission ; puis vous vous retournez contre eux en les accusant d’exister encore.

(à suivre)

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