La «Shoah par balles» – 2/2


«Il se fait tard. Nous devons rentrer. Le matin, discrètement, Micha m’avait demandé comment les Juifs sont enterrés… d’habitude. Je le vois s’éloigner et déposer un à un les os épars, dispersés par les voleurs, dans le trou béant de la fosse maraudée, les recouvrir de terre, placer une pierre, puis, en silence, couper quelques branches vertes et composer une étoile de David sur la fosse. Nous nous immobilisons tous, comme si le temps était suspendu. Les larmes me montent aux yeux, avec le sentiment d’avoir rétabli, à mon humble niveau, dans leur dignité, ces femmes et ces hommes juifs fusillés un jour d’été 1942, ensevelis et maraudés, ici, à Khvativ.» Père Patrick Desbois

 

 

Lorsqu’il commence son enquête, Patrick Desbois comprend qu’il lui faut remettre en question sa certitude (très partagée) selon laquelle toutes les fosses communes sont cachées quelque part dans les forêts, à l’abri des regards. Aussi a-t-il du mal à croire ce témoin qui le conduit dans une zone pavillonnaire, s’arrête au bord d’une pelouse et lui dit : «C’est là qu’ils ont été tués». Par crainte des partisans les Allemands massacraient parfois les Juifs en pleine agglomération, au vu et au su de tous. Par ailleurs, on sait à présent que les Allemands ne tuaient pas nécessairement les témoins de leurs massacres, en particulier ceux qui contraints et forcés les avaient aidés, comme cette trentaine de petites ukrainiennes qui avaient «tassé» les corps dans les fosses.

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Selon des témoins, les fosses respiraient pendant trois jours. Les paysans lui parlent des fosses comme de choses vivantes. Il pense alors à la détérioration des corps. Mais un jour, «quelqu’un qui, enfant, avait été réquisitionné pour creuser une fosse nous raconte qu’une main sortant du sol s’est accrochée à sa pelle». Et Patrick Desbois poursuit : «Je  comprends alors que tous les témoins qui nous ont dit que les fosses bougeaient, accompagnant leurs paroles d’un mouvement de main ondulant, signifiaient en fait qu’une fosse mettait trois jours à mourir car beaucoup avaient été ensevelis vivants.»

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La forêt de Lysynytchi où plus de 90 000 personnes furent massacrées, essentiellement des Juifs mais aussi des prisonniers de guerre soviétiques et… italiens. Ces meurtres s’étalent sur six mois. Un témoin : «Ils (les Italiens) étaient en uniforme, avec leur petit chapeau à plume et, les pauvres, ils ne savaient pas qu’on allait les tuer ; alors ils se sont déshabillés paisiblement…». La ville de Lvov s’est tellement développée que cette forêt a été intégrée par la ville et est devenue un espace de détente où aucun signe ne rappelle ces tueries.

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La rencontre, à Londres, avec des Juifs orthodoxes, le 5 octobre 2006. Selon eux, les Juifs victimes de la Shoah sont des Tsadiquim et leurs sépultures, où qu’elles soient, ne doivent en aucun cas être touchées. Longue polémique entre ce prêtre catholique et ces Juifs. Soudain. Soudain, Patrick Desbois a une intuition : il leur montre des fosses ouvertes par les maraudeurs et des ossements dispersés. C’est un choc terrible pour eux. Il leur signale par ailleurs que nombre de fosses ont été éventrées par le passage de canalisations. «Nous décidons ce soir-là d’établir une coopération religieuse et juridique afin que je puisse savoir quels gestes accomplir dans le respect de la tradition juive lorsque je verrai des fosses éventrées.»

New Jersey. Rencontre avec Léon Weliczker Wells (par l’intermédiaire de l’Holocaust Memorial Museum de Washington), auteur de l’un des premiers récits de la Shoah par balles dans «The Janowska Road, the death brigade» (Ed. USHMM, 1999). En lien, Guide to the Leon Weliczker Wells Papers MS 1463 (Yale University Library) :

http://drs.library.yale.edu:8083/HLTransformer/HLTransServlet?stylename=yul.ead2002.xhtml.xsl&pid=mssa:ms.1463&query=dc.identifier:”mssa*”&altquery=&clear-stylesheet-cache=yes&hlon=yes&adv=y&filter=&hitPageStart=2376&sortFields=fgs.title+asc

Le chapitre XVI a pour titre : «La maison mère du négationnisme, la 1005». La Sonderaktion 1005 (ou Enterdungsaktion) fut dirigée par Paul Blobel, responsable de la tuerie de Babi Yar. Les dirigeants nazis, Himmler tout particulièrement, sentant que la situation militaire pourrait tourner à leur désavantage, mirent en place dès 1942 une immense opération destinée à effacer toute trace des crimes des Einsatzgruppen. Il s’agissait de sortir les corps des fosses et de les incinérer. A cet effet, Paul Blobel mit au point une technique destinée à activer la crémation : il faisait disposer les corps et du bois entremêlés sur des traverses métalliques. La crémation achevée, les cendres étaient ventilées à l’aide de machines à trier le blé et l’orge.

 

13 juillet 2006, compte-rendu du témoignage de Maria. Les corps des Juifs furent déterrés.  Un commando de prisonniers soviétiques chargé de leur crémation fut constitué. Ils dormaient dans un petit bâtiment qui avait été un poulailler, enchaînés les uns aux autres. Ils devaient déterrer les corps, les compter et installer des bûchers pour au moins deux mille corps, suivant la technique mise au point par Paul Blobel. Une fois le travail terminé, les prisonniers soviétiques furent enfermés dans le poulailler, les Allemands versèrent de l’essence sur le toit et y mirent le feu.

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Il existe de nombreuses vidéos mises en ligne sur Internet concernant le travail du père Patrick Desbois. J’en propose deux en introduction : «Le père Patrick Desbois révèle ‘’la Shoah par balles’’ – Partie 1» :

http://www.dailymotion.com/video/x6ievi_partie-1-pere-patrick-desbois-revel_news

Et «Le père Patrick Desbois révèle ‘’la Shoah par balles’’ – Partie 2» :

http://www.dailymotion.com/video/x6vcbq_partie-2-pere-patrick-desbois-revel_news

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L’expertise archéologique d’août 2006. «Depuis longtemps, Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, à Paris, souhaite que soit menée une recherche archéologique sur un site d’extermination afin que nul ne puisse objecter que nous n’avons pas de preuves matérielles». Patrick Desbois décide de mener cette recherche avec son équipe à Bousk, petite ville située à soixante-dix kilomètres de Lvov et Kiev car, d’après tous les témoignages, les fosses n’y ont jamais été fouillées par les pillards, ces fosses étant visibles de nombre de maisons. Pour ce faire, la présence d’un rabbin orthodoxe est requise. Le fils du rabbin Yehuda Meshi Zahav, co-fondateur de ZAKA (1), se rend sur les lieux. Le travail est des plus délicats. En effet, la Halakha est formelle : les corps inhumés ne doivent en aucun cas être déplacés, surtout s’il s’agit de victimes de la Shoah. Les fouilles ne pourront donc se faire que sur la première couche de corps, en prenant soin de ne déplacer aucun ossements.

 

L’observation des corps permet de définir s’il s’agissait de femmes, d’hommes ou d’enfants mais aussi d’établir la cause de leur décès. Les impacts de balles et la position des corps permettent d’établir si la mort a été immédiate ou non. Les enterrés vivants ne sont pas rares. Des corps de femmes sont retrouvés, enlacés sur leur enfant. Après trois semaines de travail continu, toutes les fosses sont ouvertes, soit dix-sept fosses. Ce qui est sous la première couche ne sera donc pas fouillé par respect pour la Halakha. Les archives allemandes et les archives soviétiques viendront en complément. Par ailleurs, les corps doivent être recouverts sitôt que cessent les fouilles. A cet effet, tous les magasins de tissus de la région sont réquisitionnés en draps blancs. Le travail définitivement terminé, les fosses sont recouvertes d’un macadam utilisé pour les pistes d’aviation afin de décourager les maraudeurs. Au matin du 1er septembre 2006, le kaddish est récité par des autorités religieuses juives devant les fosses refermées.

 

(1) Une organisation israélienne spécialisée dans l’identification des victimes du terrorisme et autres catastrophes, Juifs mais aussi non-Juifs. Pour les Juifs, il s’agit aussi de vérifier que les corps, ou ce qu’il en reste, soient inhumés conformément aux préceptes de la Halakha. ZAKA a été fondé en 1989, suite à l’attentat contre un bus de la ligne 405, Tel-Aviv – Jérusalem. ZAKA sera reconnu par le gouvernement israélien en 1995. Ci-joint, un lien vers le site officiel de ZAKA-France :  http://www.zaka-fr.org/index_f.php

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Dans le village de Strusiv (région de Ternopol, Galicie) les Allemands mirent en scène une Pessah à l’envers. Un soir, ils demandèrent aux Chrétiens d’accrocher une croix à la porte de leur maison. Au petit matin, les Allemands revinrent. Ils enfoncèrent les portes des maisons qui n’avaient pas de croix et en fusillèrent les habitants. Un témoin raconte avoir accroché une croix à sa porte, sans vraiment comprendre pourquoi les Allemands avaient donné cet ordre plutôt inhabituel ; il raconte comment il a été associé au crime, malgré lui. La perversité nazie, particulièrement lorsqu’elle s’exerce contre le peuple juif.

 

Plus je lis de témoignages sur la Shoah, mieux je me saisis de ce fait essentiel : les nazis se sont efforcés sans désemparer de compromettre le plus de monde possible dans leur entreprise criminelle, sans oublier les victimes elles-mêmes. Une anecdote relevée dans «Porteur de mémoires» me le confirme. Un jour, Paul Blobel fit arrêter sa voiture et ordonna à son chauffeur qui n’avait jamais tué d’abattre quelques Juifs. Ce dernier finit par en tuer un, puis deux, puis trois… jusqu’à ce que Paul Blobel lui ordonnât de reprendre le volant.

Des images et des vidéos mises en ligne par le Mémorial de la Shoah :

http://www.memorialdelashoah.org/upload/minisites/ukraine/en/en_documents.htm

 

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