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Les conceptions économiques et sociales de Jabotinsky – 2/2

 

La rédemption sociale (1934)

Il s’agit d’un dialogue entre deux contradicteurs. L’un d’eux déclare que l’ouvrier salarié disparaîtra considérant les progrès de la technique. La civilisation tend à combattre ce qui est bien une malédiction, soit « gagner son pain à la sueur de son front », et de ce point de vue elle n’est pas loin de la victoire. Mais si l’humanité se libère du travail ainsi envisagé, qu’en est-il de la question sociale ? Autrement dit, celui qui ne travaille pas a-t-il le droit de profiter (même en partie) des biens de ce monde ? L’homme a des droits, celui de se nourrir, de se vêtir, d’avoir un toit. Ainsi tout homme qui le demande recevra de l’État un minimum adapté à l’état de la société à laquelle il se rattache. A cet effet, l’État mettra en œuvre ce qu’il juge nécessaire afin de garantir ledit minimum. Un point c’est tout.

Pour Jabotinsky, les « besoins élémentaires » de l’homme sont : la nourriture, le logement, l’habillement mais aussi l’éducation (de ses enfants) et les soins médicaux. Ce sont les « cinq Mem », étant entendu que les mots désignant ces cinq besoins commencent en hébreu par la lettre mem (מ), soit la treizième lettre de l’alphabet. Bref, l’État devra faire tout ce qui est en son pouvoir pour garantir à ses citoyens les « cinq מ » et ainsi seront résolues toutes les questions sociales. Mais l’État ne doit pas aller plus loin ; il doit se garder des rêveurs socialistes qui aspirent à démolir pour réédifier toute la structure économique de la société. Le projet de Jabotinsky n’annoncerait-il pas le Revenu minimum universel ?

Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940)

 

Je vais une fois encore parler de moi. Avant de prendre connaissance de cet écrit, je partageais sans le savoir cette idée fondamentale selon laquelle aucun homme ne doit avoir à endurer un manque relatif à ces « cinq מ ». Mais, par ailleurs, l’État n’a pas à se préoccuper des différences – des inégalités – entre citoyens. Que l’un d’eux roule dans une Citroën 2 CV, éventuellement Charleston, et l’autre dans une Bentley Continental GT Mulliner Coupé ne regarde en rien l’État. Que telle citoyenne s’habille chez Tati et telle autre chez Coco Chanel ne concerne en rien l’État, etc., etc. Autrement dit, la pensée économique et sociale de Jabotinky était la mienne avant que je ne le lise. Et de récentes lectures de Karl Popper me suggèrent un fort lien de parenté entre Karl Popper et Jabotinsky. L’État n’a pas à se mêler de tout car nous ne sommes ni dans un pénitencier ni dans une caserne. Et l’État qui se mêle de tout s’engage automatiquement dans le capitalisme de connivence qui est aussi le capitalisme d’État.

Oui, la Bible hébraïque est un guide sûr, et déjà parce que les penseurs d’alors observaient un monde relativement simple et qu’en conséquence circonscrire la justice sociale était plus facile que dans des sociétés comme les nôtres. Ces penseurs ont donc circonscrit le mal et le remède, le remède qui a pour nom Péa, soit « bord du champ ». Selon ce précepte inscrit dans le Lévitique (19-9), chaque propriétaire d’un champ doit abandonner une partie de sa récolte à ceux qui ont faim et qui viendront glaner. Le shabbat comme la Péa sont des socles qui ont ouvert d’immenses champs de réflexion au niveau social, une réflexion toujours active.

Élément de philosophie sociale de la Bible hébraïque (1933) 

Celui qui lutte avec Dieu

Israël ou « celui qui lutte avec Dieu » (voir l’épisode du livre de la Genèse qui rapporte la lutte de Jacob avec l’Ange). Quelle leçon tirer de cet épisode ? Tout d’abord, et nous en revenons au Tikkoun Olam, Dieu a laissé le monde imparfait afin que l’homme le corrige, qu’il le « répare ». Le symbole de l’échelle qui monte vers le Ciel (et en descend) veut simplement rendre sensible l’idée que le contact entre la divinité et l’homme est permanent.

Et c’est l’une des différences majeures entre la tradition hébraïque et la tradition gréco-romaine. La tradition d’Israël est tension vers le futur – le Messie ; la tradition gréco-romaine est tension vers le passé – l’Âge d’or. L’Âge d’or, ce temps dont on s’éloigne toujours plus ; le Messie, ce temps dont on se rapproche toujours plus.

Élément central de la philosophie sociale de la Tanakh : se dresser contre le Ciel si nécessaire afin de dénoncer ce qui fait injure à la justice et œuvrer pour elle. Or, pour œuvrer en ce sens efficacement, il convient de définir le bien et le mal, en œuvrant dans un sens moral mais aussi pratique voire technique, avec rationalisation et organisation des méthodes de production. Souvenez-vous du stratagème employé par Jacob avec le bétail de Laban. D’autres épisodes de la Tanakh tendent à promouvoir l’activité humaine face à la nature, notamment avec Caïn et Abel. Selon ces épisodes, qui suggèrent un axe, « la rédemption sociale authentique ne viendra pas de la lutte des classes : elle sera la conséquence de l’intelligence, du génie, de l’innovation technique et de la rationalisation. »

La protection sociale

La Bible hébraïque ne se contente pas de dénoncer l’injustice sociale, elle est porteuse de propositions destinées à la combattre, des propositions éparpillées mais qui regroupées constituent un programme ; et Jabotinsky juge qu’il est le plus sensé des programmes dans la mesure où il tourne le dos à l’ultra-libéralisme (la sauvagerie) et à tous les socialismes (l’esclavage). C’est le shabbat, la Péa et le Yovel (Jubilé).

Le shabbat est la source de toute la législation sociale moderne destinée à protéger les droits et la condition du salarié. Le shabbat est au cœur du judaïsme. La Péa, soit le devoir pour le propriétaire d’une terre agricole de laisser sur place une partie de sa production. Il ne s’agit en aucun cas d’une aumône mais d’un impôt en faveur des nécessiteux. Le shabbat comme la Péa étaient inconnus de la Grèce et de Rome. Le livre de Josef Popper-Lynkeus, « L’obligation alimentaire générale » (Die allgemeine Nährpflicht als Lösung der sozialen Frage), peut être envisagé comme un développement de la Péa. Et Jabotinsky regrette que les revenus de l’État (soit les impôts) soient gaspillés à des fins militaires. Sans ces dépenses, la Péa ferait pleinement sentir ses effets et adoucirait la vie de tous à commencer par les plus démunis. Ceci étant posé, les différences (économiques et sociales) devront subsister afin de stimuler l’initiative individuelle. Pas question de socialisme !

L’idée du Yovel (1930)

Jabotinsky juge qu’elle est l’« idée la plus grande et surhumaine de toutes les conceptions sociales existantes dans l’histoire de la pensée humaine » ; c’est « l’année du Jubilé », un principe exposé au chapitre 25 du Lévitique.

La Bible cherche à préserver la liberté économique (exit donc le socialisme) tout en s’efforçant d’atténuer les maux que peut engendrer cette liberté. Nous avons évoqué le shabbat et la Péa ; il y a d’autres principes, et ce sont des germes à partir desquels s’est développé au fil des siècles le complexe système social actuel. Le Yovel est l’un de ces principes. Il s’agit d’un principe contraignant de révolutions sociales périodiques (tous les cinquante ans) : les dettes sont annulées, celui qui est ruiné retrouve ses biens, l’asservi retrouve sa liberté, etc. ; et la concurrence économique reprend avec, toujours, l’obligation du shabbat et de la Péa. Une fois encore, la liberté économique est jugée essentielle ; l’État doit toutefois prévenir les abus et siffler périodiquement une pause : c’est le Yovel.

Jabotinsky : « Si j’étais roi, je transformerais le visage de mon royaume en rétablissant la loi du Jubilé au lieu de celle du socialisme ». Certes, il faut affiner et actualiser le langage de la Bible, nous dit-il, mais la base est constituée. Les révolutions sociales récurrentes seraient donc une obligation légale qui pourrait avoir lieu tous les cinquante ans mais pas nécessairement. Ces révolutions pourraient s’adapter aux circonstances. La légalité de la révolution sociale enlèverait à la révolution son caractère sanglant. Mais, poursuit Jabotinsky, « je ne suis pas roi. Au contraire, j’appartiens à la classe sociale dont le nom même est devenu une insulte : la bourgeoisie », la bourgeoisie dont il fait l’éloge comme peu de penseurs l’ont fait.

Et il termine son article en affirmant que l’idée du Yovel est bien supérieure à celle du socialisme dans la mesure où elle ne porte pas préjudice à l’aventurisme, à la liberté créatrice et que, contrairement au socialisme, elle ne conduira pas à l’ennui.

Dans une note en bas de page, Pierre Lurçat précise que le concept d’aventurisme en matière politique et économique a été développé par Jabotinsky dans plusieurs articles, notamment “Sur l’aventurisme”, Haynt 26, février 1932, en yiddish.

Olivier Ypsilantis

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