En lisant « Le nouveau bréviaire de la haine. Antisémitisme & antisionisme » de Gilles William Goldnadel – 3/3

 

« La figure du bon Juif à sauver, parfois malgré lui, a toujours existé dans la tradition antisémite. Le bon Juif est celui qui ne correspond pas à l’archétype et, surtout, qui peut se montrer utile. En effet qui peut se montrer plus persuasif qu’un Juif apostat ? Flavius Josephe pour les Romains, Paul de Tarse et Torquemada pour les chrétiens, Arthur Mayer, rédacteur en chef du journal antidreyfusard Le Gaulois, André Wurmser qui raillait le témoignage poignant de la déportée Margaret Buber-Neumann pendant le procès Kravchenko, pour les communistes, étaient tous dans leur diversité, leur sincérité, leurs contradictions, leurs reniements, et leurs satisfactions de toutes sortes, morales, intellectuelles ou même parfois matérielles, d’excellents juifs. Il en va de même aujourd’hui pour certains Juifs ouvertement antisionistes et militants.

Est un bon Juif celui qui a le courage ou la lucidité de rompre avec le milieu juif archétype. Il est toujours possible de se convertir à la vraie foi ou d’apostasier. Nous avons déjà signalé l’article illustratif de Pascal Boniface dans Le Monde du 4 août 2001 qui adjure, pour leur bien, les Juifs de France de rompre avec l’Israël d’aujourd’hui, sous peine d’encourir en France un antisémitisme auquel les Arabes de France ne seront pas les derniers à prendre part. » Gilles William Goldnadel  

 

 

La détestation de l’État et ses conséquences pour Israël

La Shoah, conduite en Europe et par un État européen, a affecté sur ce continent, et jusque dans ses fondements, l’État, tout État. Le slogan de Mai 68, « CRS SS ! » est un symptôme du rejet de l’État, de la détestation de l’uniforme, symbole de l’autorité de l’État. Ce slogan (parmi d’autres) est symptomatique de la banalisation de la Shoah. Le porteur d’uniforme est envisagé comme un nazi virtuel et celui qui s’oppose à l’appareil d’État comme un Résistant.

L’État-nation européen et l’État lui-même sont contestés, avec indulgence envers la violence illégale au détriment de la violence légale (d’État). C’est bien le rejet post-Shoah qui explique cette relative indulgence envers les actes de violence individuels, ou d’un groupe donné, et l’extrême sévérité envers la violence d’État. On se garde d’être trop sévère à l’égard du rebelle dépenaillé tandis que le soldat portant l’uniforme d’une armée régulière est jugé avec la plus grande sévérité, surtout s’il est d’origine occidentale face à un irrégulier d’une autre origine. Transportons-nous au Proche-Orient, avec Tsahal et les Arabes de Palestine, moins lourdement équipés, ajoutez-y le concept de « Territoires occupés » et vous arrivez sans tarder à… l’occupation nazie.

L’hypermédiatisation du conflit (avec ces mises en scène dont les Arabes de Palestine ont le secret) élabore une martyrocratie particulière. L’État d’Israël peut s’épuiser à se justifier rationnellement, rien n’y fait : sur le terrain médiatique et intellectuel sa faiblesse est inversement proportionnelle à sa puissance militaire. Le terrorisme des Arabes de Palestine est jugé moralement légitime tandis que les réactions de l’État d’Israël sont systématiquement jugées illégitimes. Cet a priori négatif ne procède pas exclusivement de l’antisémitisme car tout autre État occidental impliqué dans un différend armé de cette nature ferait l’objet d’un même a priori. Mais hâtons-nous de préciser que le virus antisémite mutant (nous avons analysé les causes de sa mutation) donne une virulence particulière à ces a priori. Cette extrême dépréciation de l’État, engendrée par un État qui voulait en finir avec les Juifs, met en danger l’État d’Israël – ironie de l’Histoire, pourrait-on dire…

Les séismes Tsahal et Shoah désignent l’archétype du Juif à détester et à combattre et celui du bon Juif. Mauvais Juif car sioniste, bon Juif car antisioniste, selon la dichotomie antisémite fashionable qui méprise l’antisémitisme de papa. Le bon Juif est également le Juif qui n’est plus, le Juif en tenue rayée promis à la destruction ; le Juif honni (le Nouveau Juif) porte l’uniforme de Tsahal. « C’est bien ce décalage entre le Juif aimé mais disparu et le Juif vivant, cette faille béante creusée entre le séisme Tsahal et le séisme Shoah, et exploitée avec toujours plus de profits par l’antisémitisme, qui posent l’immense problème d’aujourd’hui… »

La détestation de l’État juif procède de la détestation de l’État en général et a priori, ainsi que nous venons de le voir, une détestation volontiers activée par un antisémitisme renouvelé, différent de celui de papa. La désignation même d’État juif est dans bien des têtes terriblement antinomique, ce qui provoque dans ces mêmes têtes des courts-circuits et y fait péter les plombs. Ainsi l’État juif est-il devenu le Juif des États.

Le virus antisémite joue avec la disproportion. Admettons qu’Israël soit vraiment le méchant ; on peut tout de même se demander ce qui justifie l’excès d’informations, de commentaires et de condamnations dont ce pays fait l’objet. L’État juif est l’État-nation le plus vilipendé. Cet État si petit par sa superficie et le nombre de ses habitants est sans trêve scruté ; et l’on ne cesse de pérorer à son sujet, avec polémiques à n’en plus finir.

L’antisémitisme arabe (et plus généralement musulman) recycle les archétypes antisémites remisés dans nos greniers ; c’est pourquoi l’étudier nous fait voyager dans notre passé, comme lorsque nous chinons dans une brocante. Ainsi les « Protocoles des Sages de Sion » connaissent-ils une autre fortune sous d’autres climats. L’antisémitisme arabe ne dédaigne pas l’antisémitisme de papa, l’antisémitisme d’origine chrétienne. Et par le biais de moyens de communication à la puissance toujours augmentée (voir Internet), l’antisémitisme arabe et l’antisémitisme renouvelé européen se contaminent et s’excitent l’un l’autre.

L’antisémitisme, la gauche et les Français

La gauche est à présent le vecteur principal (sinon unique) de contamination par le virus antisémite. La gauche est devenue le vecteur idéal du virus ayant muté. Mais pourquoi ? Premièrement. L’antisémitisme recherche toujours l’agent dominant, le plus moderne et le plus efficace. Politiquement, la gauche incarne le progrès et elle a les préférences de la jeunesse. L’antisémitisme dans sa forme la plus efficace (oublions l’antisémitisme de papa) s’accroche à la mode pour mieux se diffuser. La gauche, plus à la mode, est donc devenue l’agent principal de diffusion de l’antisémitisme. Deuxièmement. La gauche est internationaliste et antimilitariste, de ce fait elle dénonce l’État juif, qualifié de nationaliste, et son armée. Et les victoires d’Israël ont permis à l’Arabe de Palestine de se présenter en Ecce homo et de se placer au premier rang de la martyrocratie.

Très schématiquement. La droite supporte davantage le Juif vivant que le Juif errant, cet archétype, et pour des raisons exactement inverses à celles de la gauche. Il y a bien un antisémitisme de droite et un antisémitisme de gauche. L’archétype du Juif tel que le mijotait l’antisémitisme de droite a vécu ou, tout au moins, se trouve bien affaibli ; il a été remisé pour le Juif Nouveau. A contre-cœur, il a bien fallu admettre que l’antisémitisme de droite n’était pas vraiment de retour, qu’il s’agissait d’autre chose, et que l’antisémitisme, y compris le plus virulent, n’était pas nécessairement de droite. Et très rares sont ceux qui dans la communauté juive elle-même comprenaient d’où venait à présent le principal danger : et lorsqu’ils se risquaient à en faire la remarque, on leur répliquait avec dédain que la Shoah ne leur avait vraiment rien appris. Bien des partis et des médias s’employaient à masquer ce fait afin de ne pas porter préjudice à leurs ambitions ou, plus simplement, leurs rentes. Mais cette vigilance perverse, ce conformisme inflexible, cette obsession antiraciste (qui n’a d’égale que l’obsession de race) n’auraient-ils pas dû nous alerter ? Ajoutons (en quittant le terrain propre à l’antisémitisme) que la gauche étant plus hostile au pouvoir d’État (surtout occidental) que la droite, elle se montra plus hostile à l’État juif, une hostilité à laquelle pouvait se raccrocher l’antisémitisme.

En Europe, c’est la France qui reste le pays le plus réceptif à cet antisémitisme qui mute. Pourquoi ? Tout d’abord, l’antisémitisme y est une donnée culturelle, avec la présence d’une droite fortement influencée par un catholicisme traditionaliste. L’antisémitisme de papa y a prospéré en prenant appui sur certains archétypes. A la libération, la gauche française commença à devenir idéologiquement dominante, une gauche séduite par les tendances extrémistes, communisme stalinien puis trotsko-léninisme, un phénomène plus marqué que dans les autres gauches d’Europe. L’antisémitisme ne dédaigne pas de pondre ses œufs dans cette frange extrême qu’il voit comme le vecteur de diffusion virale le plus prometteur. Parodiant Lénine, Raphaël Draï dira que l’antisionisme est « une maladie sénile du gauchisme ».

Mais pourquoi ce phénomène viral ? Gilles William Goldnadel diagnostique ce que j’ai diagnostiqué dans mon coin, il y a bien des années, à savoir que le Juif est attaqué de diverses manières parce qu’il est « l’incarnation symbolique et parfaite de la pensée et de la position éternellement non conformes ». Non conformes à l’Idée religieuse dominante, au Pouvoir politique, au Temps présent, à l’Espace identitaire dominant. Il est celui qui dérange en rappelant autre chose, qui dérange les espérances – les illusions –, celui qui s’agite alors que tous ne songent qu’à s’allonger sous un ciel bien lisse. « Dès lors, l’antisémitisme ne serait lui-même que l’expression parfaite, invisible mais implacable de la dictature du conformisme religieux, intellectuel, politique, culturel de tous les temps ».

Travelling final

Gilles William Goldnadel a écrit ce chapitre au moment des attentats du 11 septembre 2001 et aux trois attentats du 9 septembre de la même année en Israël, tandis que le sommet antiraciste de Durban atteignait le sommet du racisme antijuif, que les ONG droit-de-l’hommistes rivalisaient d’antisémitisme, que les résolutions proposaient de stigmatiser l’antisémitisme, les Arabes en étant les premières victimes… La Shoah était diversement retournée contre les Juifs. La part des Arabes dans l’esclavage des Noirs d’Afrique n’était même pas évoquée, et ainsi de suite. Ce superlativisme de l’antisionisme officiel est caractéristique de l’antisémitisme intemporel. Et durant ce sommet, la vieille Europe, matrice et aire de la Shoah, se montrait aimable, souriante, conciliante. Belle aubaine pour elle !

11 septembre, le choc, le réveil peut-être. Le monde va-t-il enfin comprendre que l’État démocratique est son premier protecteur ? Mais peut-être va-t-il se convaincre que la faute en revient aux Juifs pour cause de problème palestinien et que si Israël n’existait pas, n’avait jamais existé, nous n’en serions pas là et vivrions dans un monde apaisé. « Donner des gages aux Musulmans » en réglant la question israélo-palestinienne, telle est l’idée-force de presque toute la classe politique française. Belle affaire !

Derniers avertissements

Nous avons le droit de dire « Non ! » à ce qui trop souvent se dit sur Israël dans les médias de masse. Nous aimerions par ailleurs que les Arabes défilent contre le lynchage de Juifs ou les victimes juives du terrorisme, qu’ils se rapprochent au moins d’un pas de la capacité d’autocritique juive. Nous acceptons qu’un Arabe se plaigne et charge Israël de tous ses maux, c’est « de bonne guerre » ; mais nous refusons l’arbitrage de téléspectateurs-voyeurs-zappeurs qui ne savent rien, n’ont jamais voyagé en Israël et se contentent de relayer les dires de José Bové, pour ne citer que lui, un nouveau beauf parmi tant d’autres.

Non, les Juifs n’utilisent pas la Shoah pour en prendre à leur aise, pas plus qu’ils ne tuent sciemment les enfants chrétiens ou les enfants palestiniens. La Shoah est à présent volontiers retournée contre les Juifs. Il faudrait que les médias de masse oublient au moins un peu Israël pour le bien de tous, et pas seulement des Juifs d’Israël et de la diaspora. Il faut congédier ces pacifistes militants qui honnissent l’État démocratique occidental accusé de tous les maux, qui honnissent ceux qui portent l’uniforme, policiers et soldats. Ces pacifistes ont fait le lit du nazisme.

A l’ignoble « Je préfère avoir tort avec Sartre qu’avoir raison avec Aron », une sentence chargée de crime et d’indifférence et qui se croit très élégante dans son narcissisme bourgeois, préférons cette sentence du Talmud : « Celui qui donne sa pitié au méchant fait tort au juste… »

Petit lexique critique

Je vous laisse goûter ce petit lexique (critique) et me contenterai de vous en énumérer ses éléments : Antisémitisme, Antisionisme, Colon, Faucon, Gentil, Goy, Israël, Israélien, Israélite, Judée, Juif, Palestine, Palestinien, Racisme, Shoah, Territoires occupés, Terrorisme, Tsahal, Victime.

Et je vous invite à écouter cette vidéo de Jean Vercors. Il y est question de l’antijudaïsme/antisémitisme/antisionisme des autorités françaises, à commencer par le Quai d’Orsay. Elle constitue un excellent complément à cet écrit de Gilles William Goldnadel :

https://www.facebook.com/jean.vercors.3/videos/1215395665333297/

Olivier Ypsilantis

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