En lisant « Le nouveau bréviaire de la haine. Antisémitisme & antisionisme » de Gilles William Goldnadel – 2/3

 

« Bien entendu, la Vulgate palestiniste aime reprendre à son compte ce thème de prédilection. Bien que le palestinisme ne soit certainement pas exempt d’antisémitisme, ceci est “de bonne guerre”. De nombreux intellectuels palestiniens ont lucidement fait remarquer que leur légitime combat n’aurait pas rencontré un tel succès médiatique et politique s’ils n’avaient eu les Juifs comme adversaires… » Gilles William Goldnadel

 

Les deux séismes

Ces « séismes » (ou « cyclones ») ont pour nom Tsahal et Shoah, deux mots venus de l’hébreu. Tsahal, un nom qui s’est fait connaître au monde à partir de la guerre des Six Jours (1967) au cours de laquelle des armées juives ont remporté une victoire ahurissante. Shoah, un mot promu par les Juifs eux-mêmes afin de sortir du caractère générique de « génocide » et chrétiennement propitiatoire d’« holocauste ». Ces deux séismes ont à voir l’un avec l’autre : Tsahal, soit la capacité du peuple juif à affirmer son indépendance ; Shoah, soit « la capacité du peuple juif à faire prendre conscience au monde de l’ampleur de la catastrophe en la nommant et en la décrivant soi-même ». Fort de ces deux séismes, l’antisémitisme va se renforcer et puissamment.

Le petit séisme : Tsahal

Le Juif réputé faible, congénitalement faible (?!), remporte une victoire totale contre une puissante coalition arabe. L’image du Juif crasseux et souffreteux du shtetl, du Juif courbé du ghetto, ou en tenue rayée de la déportation, est poussée de côté au profit de femmes et d’hommes se tenant bien droits et prêts à en découdre avec ceux qui leur chercheraient querelle. Au cours de l’été 1967, le « Juif Nouveau » est appréhendé positivement. L’antisémitisme de papa est sonné. Mais l’antisémitisme nouveau ne va pas tarder à faire le beau. Le Juif n’est plus apatride, il défend furieusement sa patrie. Il n’est plus voûté et maigrelet, il se tient bien droit et montre une belle carrure. L’antisémitisme va s’employer à dénoncer le « Juif Nouveau » : d’apatride errant, il va en faire un nationaliste belliqueux. Et la question des « Territoires occupés » va prolonger (et prolonge encore) l’effet Tsahal. C’est pourquoi le problème palestinien intéresse un si grand nombre d’individus, des individus par ailleurs plutôt indifférents aux questions de politique internationale. L’antisémitisme cherchait un os à ronger ; il le tenait ! Israël – l’État juif – allait endosser le rôle tenu par les Juifs déicides, infanticides, boucs-émissaires responsables de tous les malheurs du monde, y compris les catastrophes naturelles… Pas étonnant que les Arabes de Palestine soient présentés comme les victimes des cruels Juifs, ces tueurs d’innocents à commencer par les enfants…

 

Des soldats de Tsahal

 

Après la Libération, le Juif s’efforçait à la discrétion et visait l’assimilation. Avec la guerre des Six Jours, il cède la place à l’Israélien, le « Juif Nouveau » qui réconforte sans le savoir les survivants de la Shoah, sans oublier les si nombreux expulsés du monde arabe. L’assimilation n’est plus la priorité pour les Juifs. On redonne des prénoms bibliques jusqu’alors remisés pour des prénoms bien français.

Au cours des années 1970, Tsahal accumule les succès parmi lesquels l’un des plus médiatisés : le raid sur Entebbe, 1976. Beaucoup de Juifs reprennent le chemin des synagogues et des centres communautaires, d’autant plus que le Parti communiste qui s’était montré plutôt conciliant avec eux les trahissait à l’heure du plus grand danger et que le pouvoir gaulliste se montrait aussi maladroit qu’injuste envers Israël. Quoi qu’il en soit, ces succès décomplexent les Juifs qui passent du statut de minorité souffrante à celui d’agressé victorieux.

L’antisémitisme est complètement sonné, mais il a juré de se reprendre. Il va élaborer d’urgence de nouveaux mythes et de nouveaux archétypes en inversant tout simplement les vieux mythes. Le métèque apatride et courbé va être transformé en un nationaliste de type occidental surarmé et opprimant un peuple oriental n’ayant que des cailloux à opposer aux chars. Du point de vue médiatique, la victoire de l’anti-israélisme est totale. Après la guerre des Six Jours, et après une courte période de rémission, toute appréhension plus ou moins rationnelle de l’histoire récente et des réalités entourant ce conflit va être gommée au seul profit de l’idéologie de l’irrationnel et du paradoxal. Le Juif israélien est même dépossédé des mots « Palestine » et « Palestiniens ». L’antisémitisme renouvelé a vraiment accompli depuis 1967 un travail remarquable. Il convient toutefois de préciser que l’on peut critiquer la politique menée par tel ou tel gouvernement israélien sans être le moins du monde antisémite ou antisioniste. Il faut également compter avec la désinformation systématique au sujet d’Israël qui conduit nombre de citoyens à faire fausse route. Cette remarque est importante et doit être prise en compte si l’on veut espérer isoler le virus antisémite avec précision et le traiter en conséquence.

Le big-bang Shoah

Jusque dans les années 1970, les survivants juifs ne racontent pas ce qu’ils ont vécu. L’horreur des camps nazis est occultée ou rapportée en sourdine et comme en passant, par scepticisme, par crainte de ne pas être cru ou d’être accusé de relayer d’une manière outrancière de la propagande juive. On sait que le président Franklin D. Roosevelt lui-même craignait d’être suspecté voire accusé de faire « la guerre des Juifs ». La production cinématographique relative aux camps nazis et à leur libération reste marginale comme le reste « l’holocauste juif » (étrange désignation) au procès de Nuremberg. Le cinéma américain, essentiellement représenté par les Juifs d’Hollywood, évite le mot « Juif ». La spécificité du massacre des Juifs est partout fortement estompée lorsqu’elle n’est pas gommée. Le général de Gaulle est de la partie au nom de la cohésion nationale ; et pour ce faire, il lui faut passer sous silence certaines compromissions françaises.

Un événement va toutefois réveiller le monde : le rapt d’Adolf Eichmann, une décision de David Ben Gourion qui veut faire juger dans l’État juif, par des Juifs, en donnant la parole à des témoins juifs, l’un des organisateurs du massacre des Juifs. Nous ne sommes pas en 1967, mais ce coup de force organisé avec maestria par le Mossad étonne le monde. Le « Juif Nouveau » se laisse pressentir. C’est à partir de cet événement que Juifs et non-Juifs vont écrire, filmer et réfléchir sur la Shoah. 90 % de la bibliographie et de la filmographie (cinéma et télévision) relatives à la Shoah ont été réalisés après 1970.

Fin années 1960, la Shoah commence à devenir l’horresco referens. Le « séisme Shoah », soit le plus haut degré dans l’échelle de Richter du malheur. Tout drame humain sera désormais jugé à l’aune de la Shoah, ce séisme des années 1940 mais dont l’onde de choc frappera les hommes près de trente ans plus tard, une « shoatisation » qui se portera au-delà de la politique, tant extérieure qu’intérieure. Ainsi les débats sérieux et nécessaires sur l’immigration seront-ils d’emblée pollués par la référence au fascisme et au nazisme. Par ailleurs, cette « shoatisation » frénétique et emphatique et le manque de rigueur de cette surenchère médiatique finiront par banaliser et minimiser la Shoah. Sans compter avec la course à la victimisation.

Durant une courte période, dans les années 1970, le droit à la reconnaissance des victimes juives semblait acquis et « ce peuple jamais plaint était enfin pleuré ». Les antisémites et les racistes de toutes obédiences devaient se taire et raser les murs. Les Juifs pensaient pouvoir goûter un peu de repos, avec cette éclatante victoire de 1967 contre des ennemis désireux de rayer Israël de la carte et cette souffrance juive, spécifique, enfin reconnue et étudiée. Des Juifs éprouvèrent une sorte d’ivresse ; ils n’allaient pas tarder à avoir la gueule de bois.

Le peuple juif était devenu le peuple martyr par excellence et la vieille accusation de déicide s’estompait pour cause de baisse de la pratique religieuse. Le dolorisme chrétien en concevait un certain dépit, le dolorisme musulman aussi. La course pour la palme du martyr était ouverte. Les Juifs n’ayant aucune appétence pour la sanctification, l’idéalisation du sacrifice et le culte des martyrs se contentaient de défendre la vérité, soit l’histoire et ses malheurs, la Shoah en particulier.

Mais la Shoah s’universalisait, elle touchait l’humanité. Ce faisant, elle se déjudaïsait. Et le monde même athée restant fortement marqué par l’idéologie doloriste de l’Église chrétienne universelle, l’iconographie du déporté s’imposa à la dévotion et rendit malvenue, voire odieuse, le soldat juif en uniforme de Tsahal.

Au début des années 1970, l’antisémitisme traverse une période difficile. Le Juif déicide tient à présent le rôle christique de l’Innocent. Mais l’antisémitisme se prépare à entrer en scène et brillamment. Il fallait non seulement diaboliser Tsahal mais, surtout, retourner la Shoah à présent universalisée contre ses victimes.

Les Juifs ne glorifient pas le martyre. Les millions de Juifs assassinés par les nazis et leurs complices sont morts pour rien. On ne peut que méditer sur les moyens d’éviter une autre Shoah, et l’État d’Israël en est un. Par ailleurs, on peut sans être antisémite considérer que la Shoah n’est pas un dogme et que sa connaissance à partir de recherches honnêtes peut être précisée voire modifiée dans certains détails et approfondie. Mais il y a ce constat : la Shoah reste une entreprise unique, un constat qui ne doit en aucun cas conduire à relativiser les malheurs non moins massifs d’autres peuples. Par ailleurs, l’horreur nazie, spécifique, ne doit pas servir à cacher les crimes immenses du stalinisme et, plus généralement, du communisme. On peut critiquer une certaine hypermnésie au sujet de la Shoah (une hypermnésie qui n’est pas seulement juive mais aussi goy, avec inflation médiatique) sans être antisémite. Bref, il ne saurait être question de diaboliser toute critique de la sacralisation de la Shoah, la Shoah n’ayant rien de sacré. Toutes ces réserves afin de mieux isoler le virus antisémite et l’étudier.

Ces dernières années (je rappelle que ce livre a été écrit en 2001 et que la situation ne s’est guère améliorée) des comparaisons d’une inconcevable légèreté se sont multipliées ; mais non ! Sarajevo n’est pas Varsovie ! Slobodan Milošević, Jörg Haider ou Jean-Marie Le Pen ne sont pas Adolf Hitler ! Ces comparaisons sont une insulte à l’intelligence, à la connaissance, aux victimes de la Shoah surtout. Et que dire de ceux qui répètent en boucle que les Israéliens (les sionistes) font subir aux Palestiniens ce que les nazis ont fait subir aux Juifs ? Dans ce cas, on peut être sûr que l’antisémitisme n’est pas loin. Cette calomnie discrédite Tsahal et le Juif d’Israël présenté comme un nationaliste belliqueux, un nazi. Pensons aux dessins de Siné. Et, enfin, la Shoah est banalisée : inutile de s’y attarder puisque les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui… Et l’Arabe de Palestine devient la victime idéale. Le peuple crucifié n’est plus le peuple juif (il y a eu erreur de casting), « juste retour des choses à l’égard du peuple déicide et de celui qu’il persécute, légitime héritier palestinien du Nazaréen trahi par Judas… » Et puis la Shoah ne serait-elle pas instrumentalisée par les Israéliens et leurs amis sionistes afin qu’ils puissent poursuivre leurs crimes impunément contre le peuple palestinien ? Est-ce un leurre cosmique si l’État juif est celui qui a fait l’objet du plus grand nombre de condamnations internationales ? Une telle attitude ne soulève aucune protestation, et le signe = placé entre la croix gammée et l’étoile de David est accepté. Mais lorsque les Israéliens se hasardent à comparer leur ennemi (comparaison hasardeuse certes) genre Saddam Hussein à Adolf Hitler, ils se font reprendre sans tarder par ceux-là même qui les accusent d’instrumentaliser leurs souffrances passées. Cette différence de traitement nous place au cœur de la méthode antisémite : ceux qui instrumentalisent la Shoah ne sont pas les Juifs mais leurs adversaires avec leurs analogies entre Tsahal et les nazis.

La négation de la Shoah a commencé très tôt, dans les années 1950, avec notamment l’extrême-droite antisémite. Pensons notamment à Paul Rassinier, venu de la gauche. Mais c’est avec Robert Faurisson que l’affaire va prendre une nouvelle tournure puisqu’il affirme que non seulement la Shoah est une escroquerie mais qu’elle a été instrumentalisée afin de permettre à l’État juif de réaliser ses funestes objectifs au détriment des Arabes de Palestine. Mais c’est surtout l’extrême gauche qui va activer cette propagande. Gilles William Goldnadel écrit en note : « Il est intéressant d’observer que lorsque l’extrême gauche est prise en flagrant délit d’antisémitisme, elle ne se nomme plus “extrême gauche” mais “ultra gauche”. Pour notre part, nous ne connaissons pas l’“ultra droite”… »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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