Seuls dans l’Arche ? – 2/2

 

Le chapitre 4, « Humanité de l’autre homme : Caïn est-il mon frère ? » rend compte de ces « idées juives devenues folles », des idées qui ont été en partie rendues folles par les Chrétiens – c’est moi qui le précise. Pierre Lurçat rectifie très justement le on-est-tous-frères (ou potes) prôné par les exaltés et les démagogues en citant un passage de l’avant-propos d’Emmanuel Levinas extrait de « L’au-delà du verset : Lectures et versets talmudiques ». Il fait remarquer qu’Emmanuel Levinas « savait sans doute aussi que sa propre philosophie, celle de la primauté de l’éthique et de la responsabilité pour autrui, pouvait donner lieu à des méprises et à des malentendus ». Ces « méprises » et « malentendus » sont aussi des euphémismes dans la mesure où ils ont donné des monstruosités lorsqu’on s’est mis en tête de les appliquer stricto sensu à la politique des nations et aux relations internationales. Le sionisme est presque toujours jugé négativement et Israël est méthodiquement accusé de porter atteinte aux Droits de l’Homme en partie pour cette raison. Ajoutons à cette ratatouille la vision répandue tant dans le monde chrétien que musulman du Juif soumis, incapable de répondre aux coups portés. Emmanuel Levinas, trop souvent mal lu, est un sioniste dépourvu de toute naïveté, contrairement à Martin Buber, immense penseur mais qui sur la question du sionisme me fait l’effet d’une oie blanche ou d’une bécasse, si vous préférez.

 

Élie Benamozegh (1823-1900)

 

Non, Caïn n’est pas mon frère conclut Pierre Lurçat qui cite Élie Benamozegh, un penseur juif auquel j’ai consacré un article sur le blog et dont je recommande « Morale juive et morale chrétienne », livre qui devrait être médité par les Chrétiens qui n’ont que trop tendance à juger que leur morale est supérieure à la morale juive, qu’elle est plus fraternelle, plus ouverte. Pierre Lurçat cite donc ce penseur fondamental et je reproduis l’intégralité du passage qu’il rapporte : « Si Jésus prêche l’amour de tous les hommes, si le christianisme a pu se donner, mieux que tout autre système religieux, l’air d’une morale humanitaire, c’est aux dépens d’un amour non moins sacré, celui de la patrie et de la société… Le christianisme ne connaît qu’une patrie, le monde, peut-être dirait-on mieux le ciel ; il ne connaît qu’une société, la société spirituelle… Tandis que l’hébraïsme, ne supprimant aucun des degrés inférieurs qui mènent à la charité universelle, faisait une part légitime à tous, les groupes à l’individu, à la famille, à la cité, surtout à la patrie, avant d’arriver au sommet de tous les amours, à la plus générale et compréhensive des charités, le christianisme, lui, franchit d’un bond tous les degrés, supprime tous les intermédiaires, toutes les transitions, dissout cette puissante organisation que l’hébraïsme avait respectée, consacrée, et il fond tout, individu, famille, cité, patrie surtout, dans cette agrégation plus vaste, dans cette charité toute abstraite, dans ce grand océan, dans ce gouffre où tout se perd, où tout se mêle, qu’on l’appelle monde, humanité ou Église ».

Le chapitre 5 s’intitule « Réhabiliter l’État pour refonder la politique ». Je partage pleinement la colère (maîtrisée) de Pierre Lurçat à l’égard du philosophe italien Giorgio Agamben qui s’en prend radicalement à l’État démocratique à partir de « l’état d’exception ».

Je ne partage que partiellement l’analyse de Pierre Lurçat concernant le dépérissement de l’État. Nous assistons certes au renforcement des acteurs privés transnationaux, mais les États-nations ne se portent pas si mal, en France notamment. Les États s’entendent toujours plus entre eux pour contrôler l’individu et le traquer sans fin pour augmenter leurs revenus. Nous sommes de plus en plus dans le capitalisme de connivence, le crony capitalism, et ce disant je ne pense pas sombrer dans le « populisme », ce mot mis à toutes les sauces comme « fascisme ». Je ne dénonce pas la gestion de la crise par les États et je me suis plié sans broncher à la discipline collective demandée car je l’ai jugée nécessaire. Les États ont probablement commis des erreurs quant à la gestion de cette pandémie, mais je suis prêt à reconnaître qu’ils ont fait de leur mieux. Tout comme Pierre Lurçat, je dénonce Giorgio Agamben. Je juge son analyse surfaite et tout simplement irrecevable.

Mais j’ai en moi une vieille inclinaison anarcho-capitaliste et je sais que la période post-pandémie ne sera que traque fiscale avec élaboration d’impôts. L’endettement vertigineux des États les plus développés du monde les affaiblit et les renforce dans un même temps. L’envie d’écrire un article à ce sujet me prend mais je ne vais pas m’égarer.

L’anarcho-capitalisme est une désignation riche en nuances. Pour ma part, je suis un anarcho-capitaliste « modéré » puisque j’admets (et souhaite) pleinement les pouvoirs régaliens de l’État démocratique tout en souhaitant son éviction totale de la vie économique à laquelle il n’entend rien – ou ne veut rien entendre. J’appelle donc à un recentrage, en Europe au moins, des pouvoirs de l’État sur le régalien, l’État qui à force de dispersion, qui à force de vouloir mettre son nez partout finit par épuiser le citoyen.

Je n’entrerai pas dans les détails du chapitre 6, « Quel rôle pour la Science à l’ère de la “post-vérité” ? », simplement, je viens de terminer une série d’articles sur Karl Popper et trouve à ces pages une tonalité très poppérienne. Karl Popper et le principe de la faillibilité, Karl Popper qu’il n’est pas inutile de relire en ces temps de confusion.

Dans ce chapitre passe la figure de Georges Perec qui fut documentaliste au C.N.R.S. ainsi que le rappelle Pierre Lurçat qui écrit : « Son article pastiche, intitulé “Experimental Demonstration of the tomatotopic organization in the soprano (Cantatrix sopranica L.)” dans lequel il étudie les “effets du jet de tomate sur la soprano”, est une description hilarante de la pratique scientifique contemporaine, de ses travers et de ses dangers. Mais comme l’a montré le physicien Pierre Lurçat, derrière le pastiche pointe une critique féroce de la science contemporaine, et notamment des neurosciences, devenues depuis la fin du XXe siècle la science dominante ». A ce propos, on ne peut que penser à ce chef-d’œuvre de Serge Gainsbourg, « Evguénie Sokolov », un petit livre qui règle son compte au snobisme en art et à un marché de l’art devenu fou. Le grand Serge Gainsbourg nous conte l’histoire du chef de file de l’hyper-abstraction rendu célèbre par la transcription des vibrations de ses pets lorsqu’il se tient pinceau en main devant sa toile.

Le chapitre 7, « Médias sociaux et perte du lien social », contient nombre de réflexions qui pourraient être isolées et constituer des aphorismes, comme par exemple : « Croire que la technologie, produit dérivé de la science émancipatrice, nous libère est aussi illusoire que de penser que la cigarette et l’alcool sont des plaisirs innocents et sans danger ». Pierre Lurçat en vient à évoquer la machine à laver. Le sujet m’intéresse car cette invention représente à mon sens, et depuis des années, le symbole par excellence de la libération, symbole qui va notamment de pair avec l’électricité et l’eau courante. La puissance émancipatrice du portable, ainsi que le fait remarquer Pierre Lurçat, est quant à elle bien plus mitigée. On pourrait à ce propos dresser une (très) longue liste avec, d’un côté, son pouvoir bénéfique ; de l’autre, son pouvoir maléfique ; car il est aussi devenu un instrument d’esclavage : « L’homme contemporain, le regard rivé sur son écran de portable, la nuque baissée – comme en signe de soumission – n’est plus capable de regarder droit devant lui ». On ne saurait mieux dire.

A ce propos, permettez-moi d’évoquer brièvement ce que j’ai pu observer à Lisbonne où je réside depuis quelques années. Avant la pandémie, les Airbnbers débarqués des vols low cost cherchaient leur logement réservé online, la nuque baissée et ils ne la redressait que pour vérifier s’ils étaient arrivés à destination, le tout accompagné du bruit très particulier des valises à roulettes sur le pavé de Lisbonne… La pandémie m’a reposé du tourisme de masse, cette chose déprimante entre toutes. Les améliorations techniques en cours (avec notamment la 5G) devraient permettre de voyager plus vrai que vrai, ce qui pourrait avoir entre autres effets de limiter le mouvement des masses. Mais je prends probablement mes désirs pour des réalités. Le tourisme de masse réduit le monde à un aérogare. Par ailleurs, le rituel narcissique se montre partout : le monde n’est plus qu’un décor destiné à mettre en valeur ma petite personne… Il arrive que ce narcissisme fasse des victimes. A Lisbonne, des flyers mettent en garde contre le danger des selfies.

Le monde devient très bête parce qu’il se massifie, ce qui ne l’empêche pas d’être habité par des personnes très intelligentes. Il se massifie ; autrement dit, il s’appauvrit. Pierre Lurçat cite volontiers Neil Postman ainsi que sa mère, Liliane Lurçat, elle aussi spécialiste des médias. Neil Postman : « Les médias de communication de masse modifient de manière radicale notre façon d’appréhender le monde et jusqu’à notre manière de penser, en instaurant une nouvelle forme d’intelligence, qui “consiste à avoir entendu parler de quantité de choses, non pas à les connaître” ». C’est le visuel – on en revient au pouvoir des images – contre l’écrit.

Notre époque est bien celle de l’« homme-masse » ; et Pierre Lurçat fait allusion à José Ortega y Gasset, le penseur qui a le mieux pressenti (il y a presqu’un siècle) l’émergence de cet homme. Et les médias sociaux donnent voix à cet homme, ils lui permettent de se mettre en scène à moindre coût, en un clic.

La chapitre 8, « L’infantilisation du monde. Jouir sans entrave et se distraire à en mourir », cite volontiers « Brave New World ». Dans le monde envisagé par Aldous Huxley, il est notamment proposé de « consommer du transport » pour le seul plaisir d’en consommer. Que dirait cet Américain décédé en 1963 s’il revenait parmi nous ? C’est ainsi. Les villes ressemblent de plus en plus à des aéroports, à des extensions d’aéroports. Le voyageur est pris en charge par ses applications. Il fait de la patinette et de la bicyclette électriques. Ça va et ça vient, le regard presque toujours occupé par un écran de quelques centimètres carrés. On ne fait plus que surfer. On ne voyage plus, on se déplace. Le voyage (soit le contraire du déplacement) engage l’attention, une disponibilité du regard. On surfe sur le Net, on surfe dans la ville.

Avec cette pandémie, la terre, l’air et les eaux se reposent. Qu’adviendra-t-il dans le monde d’après ? Le tourisme de masse est bien la chose la plus déprimante au monde, avec la société du spectacle.

Dans le chapitre 9, « Médias sociaux, propagande numérique et fabrique du dissentiment », Pierre Lurçat évoque Jacques Ellul qui a fait remarquer « que toute propagande est tributaire d’un certain instrument technique ». Joseph Goebbels, probablement le plus intelligent des dirigeants nazis, a très tôt compris le pouvoir (quasi-infini) de l’image, en particulier du cinéma. Il admirait la production hollywoodienne dont il était un grand connaisseur. Il avait repéré et sollicité Fritz Lang qu’il voulait engager – c’est tout au moins ce que rapporte ce dernier – en passant sur ses origines juives.

Pierre Lurçat évoque les réseaux sociaux dont les algorithmes « confortent les utilisateurs dans leurs croyances les plus excentriques (…), en exploitant ce que les spécialistes des sciences cognitives appellent le “biais de confirmation” ». Un ami psychiatre et psychanalyste me disait que les réseaux sociaux étaient le terrain de l’injure et de l’entre-soi. J’ai été amené à les fréquenter brièvement sur l’invitation pressante de relations. Je les ai quittés sans tarder. Je n’éprouve ni le besoin d’être injurié ni celui d’être flatté ; et je ne prends aucun plaisir à injurier ou à flatter. Internet propose une infinité de publications du plus haut intérêt et dans tous les domaines. C’est une très grande bibliothèque en constante expansion qui ne nie en rien la bibliothèque traditionnelle, le livre dûment imprimé. Pour ma part, je vais de l’écran au livre, du livre à l’écran avec jubilation. Je n’en fuis pas moins les réseaux sociaux et me garde d’y rattacher le présent blog. Je n’ai pas besoin de collectionner les hits et les likers m’ennuient autant que des moustiques.

Mais je parle trop. Lisez ce livre de Pierre Lurçat. Dans le chapitre 10, « Réenchanter le politique – De la Couronne d’Angleterre à la Royauté d’Israël », l’auteur cite Max Weber (voir « Le savant et la politique ») : « Le destin de notre époque, caractérisée par la rationalisation, par l’intellectualisation et surtout par le désenchantement du monde, a conduit les humains à bannir les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique ». Ce concept de « désenchantement du monde » a été repris bien après par Marcel Gauchet, avec renoncement à la religion en tant que force « structurante ». L’évacuation du sacré de la vie publique suscite des réactions diverses. Elle a favorisé l’émergence du totalitarisme, fascisme, nazisme et communisme. A présent on peut observer la multiplication de religions (inoffensives) qui prônent le bien-être de leurs adeptes et l’islam militant qui encourage le meurtre et le sacrifice (attentat-suicide). Les démocraties laïques ne peuvent lutter contre ce dernier malgré la puissance des moyens techniques dont elles disposent car ils n’évoluent pas sur le même plan. Pierre Lurçat : « La seule manière d’y répondre effectivement consisterait en effet à réinvestir l’espace politique et social, en y réintroduisant la dimension du sacré qui en a été chassée. Mais l’idéal républicain – qui n’est plus que l’ombre de lui-même – et ses pauvres rituels sont bien incapables aujourd’hui d’apporter une telle réponse. »

Alors ? Que faire pour s’extraire de ce désenchantement ? Il ne s’agit pas, bien sûr, de vouloir en revenir à l’Ancien Régime. Pierre Lurçat propose une forme de régime politique plus ancienne que l’Ancien Régime et que l’Oumma : l’hébraïsme politique, « source occultée de la pensée politique moderne ». La Tradition d’Israël ne peut être évacuée et tout régime politique doit aujourd’hui se pencher sur Israël, sur le potentiel des propositions contenues dans sa Tradition. Les Nations s’inspirent volontiers d’Israël mais généralement sans vouloir le reconnaître ; d’où leur agressivité ou, plus simplement, leur mauvaise humeur envers ce pays. Il est temps que cessent ces grogneries. Israël n’est pas le Juif des États mais tout simplement l’État des Juifs, un État parfaitement ouvert à l’universel car extraordinairement singulier.

Olivier Ypsilantis

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