Seuls dans l’Arche ? – 1/2

 

J’ai devant moi le petit livre de Pierre Lurçat « Seuls dans l’Arche ? » sous-titré « Israël, laboratoire du monde ». « Seuls dans l’Arche ? », on notera le point d’interrogation et le pluriel à Seuls. Ce petit recueil est constitué de dix textes flanqués d’un préambule et d’une conclusion intitulée « Israël, laboratoire du monde ». Ce recueil a été écrit au cours du confinement, entre mars 2020 et mars 2021, à Jérusalem. Il a été conçu comme un « feuilleton philosophique » selon les mots de Pierre Lurçat.

L’auteur dédie ce livre à la mémoire de ses parents, Liliane et François Lurçat, dont la présence est partout en filigrane dans ces pages.

J’ai lu ces textes à mesure que Pierre Lurçat les publiait sur son blog Vu de Jérusalem. Ils m’ont tant intéressé que j’ai pensé en faire un tirage papier et les réunir afin de mieux les analyser. Mais ils ont été publiés sans tarder en livre – par Amazon KDP papier (KDP, soit Kindle Direct Publishing), en Pologne, à Wroclaw, l’ancienne Breslau.

Ces dix textes s’intitulent respectivement : 1) « Retrouver la vérité du langage » ; 2) « La crise morale du monde et la vocation d’Israël » ; 3) « Quelle liberté pour une humanité malade ? » ; 4) « Humanité de l’autre homme : Caïn est-il mon frère ? » ; 5) « Réhabiliter l’État pour refonder la politique » ; 6) « Quel rôle pour la science à l’ère de la post-vérité ? » ; 7) « Médias sociaux et perte du lien social » ; 8) « L’infantilisation du monde » ; 9) « Médias sociaux, propagande numérique et fabrique du dissentiment » ; 10) « Réenchanter la politique : de la couronne d’Angleterre à la Royauté d’Israël ». La conclusion est reprise dans le sous-titre : « Israël, laboratoire du monde ». Tous ces textes s’enrichissent de notes. Certaines renvoient à des liens Internet ; d’autres, plus nombreuses, à des livres.

 

Pierre Lurçat

 

Pierre Lurçat ouvre son recueil sur cette considération : « Chaque grande crise est l’occasion d’une réflexion renouvelée sur les questions premières, trop souvent oubliées dans le train quotidien des affaires du monde ». Et cette réflexion œuvre implicitement et/ou explicitement à un renouvellement. L’isolement auquel nous soumet cette pandémie amène, tout naturellement oserais-je dire, la question : avons-nous encore un monde commun ? Pierre Lurçat fait précéder ce préambule de la réflexion d’un poète (Yves Bonnefoy) et d’un philosophe (Edmund Husserl), les poètes et les philosophes qui « sont sans doute, de notre point de vue, les plus à même de nous permettre de réfléchir aux enjeux d’une crise qui affecte notre rapport au monde, plus que les économistes et les scientifiques auxquels les médias donnent généreusement la parole ». Je partage cette appréciation de Pierre Lurçat ; il n’empêche que pendant ce confinement, je me suis mis à travailler à des séries d’articles sur l’économie, une passion qui remonte à mes années du secondaire et que je nourris régulièrement. Mes inquiétudes ont cherché à se structurer autour de questions économiques qui sont aussi et automatiquement des questions sociales et politiques. Je ne parle pas de ces économistes qui ne sont que des économistes mais de ceux qui sont aussi des philosophes. Et n’étant guère à l’aise chez Marx (auquel je reconnais d’indéniables qualités, que Karl Popper a fort bien présentées) et encore moins chez les marxistes chez lesquels je me sens confiné, j’ai fréquenté plus que jamais au cours de ce confinement les libéraux et les anarcho-capitalistes chez lesquels je respire à pleins poumons.

Dans un e-mail, Pierre Lurçat m’écrit à propos de son livre : « Le projet initial était de mener une réflexion sous forme d’essai aux sources d’inspiration multiples (juives et non juives, poétiques et philosophiques, etc.). En fait, il s’agit pour moi d’un double “retour aux sources” que j’ai effectué pendant cette période : j’ai relu certains textes de mon père et d’autres auteurs, et j’ai aussi renoué avec la philosophie qui était ma passion en Terminale (passion que j’ai vite délaissée au profit du sionisme…). Le fil conducteur est double : d’une part, réflexion quelque peu désabusée sur l’infantilisation générale de la société en Occident et le rôle néfaste des médias sociaux pour l’intelligence humaine (chapitres 7, 8 et 9) ; et d’autre part, la conviction que l’État d’Israël représente un espoir pour l’humanité et une source d’inspiration (chapitres 2, 5 et 10 notamment). C’est dans ce double état d’esprit – à la fois pessimiste et optimiste – que j’ai écrit ce livre. J’ajoute que la conclusion, qui donne son titre au livre, fut à cet égard une surprise extraordinaire qui confirma mon optimisme. (Initialement, le livre devait s’intituler “Repenser l’homme pour refonder le monde après le Coronavirus”). »

Dans ce préambule, Pierre Lurçat cite donc Edmund Husserl qui, d’une certaine manière, permet d’introduire son père, le physicien François Lurçat qui, dans « La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem » écrit : « Du point de vue cosmocentrique, l’importance de nos actions est très relative. Dans la vision anthropocentrique de Jérusalem, au contraire, chacune de nos actions compte ». Le ton est donné : Grecs et Juifs, Athènes et Jérusalem sont conviés ; l’attention des Juifs à l’homme et l’anthropocentrisme hébraïque sont soulignés ; Maïmonide d’un côté, Aristote et « la pensée grecque en général » de l’autre.

Cette remarque de Pierre Lurçat est solide, féconde. Elle me semble parfaitement juste d’un certain point de vue ; mais les Grecs n’ont-ils pas développé à un niveau probablement inédit la représentation anthropocentriste, en particulier avec la statuaire et l’architecture ? Une certaine froideur philosophique n’aurait-elle pas été corrigée par les arts ?

Pierre Lurçat désigne une fissure – de fait, un gouffre – entre Grecs et Juifs. J’ai commencé à l’éprouver intuitivement avant de lire peu après mes vingt ans « Athènes et Jérusalem, un essai de philosophie religieuse » de Léon Chestov. Je suis certain que Pierre Lurçat l’a lu. Quoi qu’il en soit, il va dans son sens et puissamment. Léon Chestov nous désigne d’un doigt décidé Jérusalem au détriment d’Athènes. C’est probablement le livre le plus construit et imposant de ce philosophe russe.

Le lien suivant reprend des préoccupations de Pierre Lurçat, et les miennes dans une certaine mesure (en particulier dans la partie intitulée « Sem et Japhet. Le modèle de la rencontre »). Je mets donc en lien ce très riche texte : « Athènes et Jérusalem – Sem et Japhet – Hokhma et Torah. Trois modèles pour la philosophie juive » de Donatella Ester Di Cesare :

https://www.cairn.info/revue-pardes-2014-2-page-27.htm

Il y a la pensée anthropocentrique des Juifs, de Jérusalem, et la pensée cosmocentrique des Grecs, d’Athènes ; mais les Grecs furent d’immenses artistes et n’ont-ils pas rééquilibré par l’art ce que leur philosophie avait de glacé ? N’ont-ils pas corrigé leur philosophie résolument cosmocentrique par un art résolument anthropocentrique ? On me pardonnera d’insister.

La dernière partie de « Retrouver la vérité du langage » envisage la question, sous divers angles, de la perte de sens du langage, des mots, une question qui me taraude. Je prends note avec toujours plus d’inquiétude de l’emprise de l’image au détriment des mots. L’image est devenue un kraken et un maëlstrom et, surtout, une idole, ce qui est bien le pire. Je me sens alors infiniment juif, porté par « l’antique notion hébraïque d’un monde créé par la Parole ».

La toute-puissance de l’image est bien un signe de mort. Je ne suis pas un iconoclaste, je ne suis pas un ennemi fanatique de l’image comme le sont certains Musulmans et certains Juifs (très minoritaires), mais je pressens que cette toute-puissance n’annonce rien de bon, qu’elle est en quelque sorte une entrée en esclavage, une acceptation presque joyeuse de l’esclavage.

Quel sens donner à cette « crise aux dimensions bibliques » (l’expression est de Pierre Lurçat) en regard de notre vie (confinée) et de la spécificité humaine, si toutefois nous admettons cette spécificité ? Le confinement pose la question des limites car s’il est une tendance notable qui semble s’être inscrite dans la pensée occidentale c’est une volonté d’effacement de toutes les limites. Or, cette tendance ne serait-elle pas totalitaire ? Effacer les différences pour mieux dominer des masses en constante expansion, les rendre infiniment malléables.

Et je me permets une parenthèse. Je partage pleinement les réflexions de Pierre Lurçat présentées dans le chapitre 2, « La crise morale du monde et la vocation d’Israël ». Cette volonté d’effacer les limites est porteuse de très graves dangers, dont celui de faire du monde un vaste camp où l’on ne se préoccupe plus que de « qualité de vie », la « qualité de vie » qui suppose l’élimination de tous ceux qui lui portent préjudice. L’égalité est dangereuse, mortifère même, au-delà de l’égalité des droits, de l’égalité juridique. L’égalité ne doit pas être comprise comme indifférenciation, effacement de toutes les différences, de toutes les spécificités, elles qui savent protéger l’individu et les groupes humains de l’emprise radicale de pouvoirs sur des sociétés entières.

Le droit des animaux me préoccupe – et une récente lecture de Robert Nozick a réactivé cette préoccupation. Il y a plus que la maltraitance exercée par des individus sur des animaux (comme l’abandon de chiens) ; et je me situe au-delà de tout sentimentalisme. Les nazis qui ont massacré tant d’êtres humains ont par ailleurs élaboré une imposante législation sur le droit des animaux et la protection de la nature. Par ailleurs, tout en étant végétarien, je ne suis pas un prosélyte du végétarianisme, du végane et autres diètes. Ce qui me pose problème, et ce phénomène a lui aussi une dimension biblique, c’est l’abattage industriel des animaux. Les abattoirs ne porteraient-ils pas eux aussi atteinte à la sainteté de la vie ? Les abattoirs ou la productivité sans cesse améliorée de l’abattage. Nous avons organisé partout dans le monde des centres industriels de mise à mort d’animaux et l’abattoir restera l’un des emblèmes de notre temps. Nous n’y pensons pas assez. Oui, les abattoirs portent eux aussi préjudice à la sainteté de la vie. Nous n’y pensons pas assez car deux guerres mondiales nous ont endurcis. L’industrialisation de la mort est l’une des marques les plus profondes de notre temps. Georges Bensoussan a mis l’accent sur la préparation des esprits à la violence radicale avec la Première Guerre mondiale, cette boucherie, avec pilonnage par l’artillerie (alors le symbole de la dimension industrielle de la guerre) d’armées entières, avec l’effacement des corps. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, on imaginera de récupérer sur les corps, avant leur anéantissement, de l’or, des cheveux.

Le chapitre 3, « Quelle liberté pour une humanité malade et menacée ? », évoque la « haute » figure de Yval Harari que des coteries ont porté au pinacle. Mais sa pensée ne dépasse pas celle des scientistes du XIXe siècle qui eux au moins avaient l’excuse du manque de recul – il est vrai que cette notion de « manque de recul » est toute relative…

Olivier Ypsilantis

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