Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 4/5

 

En Header, Miguel de Unamuno devant un paysage d’Espagne.

 

Anthony Trollope (1815-1882)

 

Parmi les livres à emporter dans ma valise pour présentation : « An Odyssey in War and Peace: An Autobiography » par Lieutenant General J.F.R. Jacob et « Pour une Éthique Iranienne » du général Bahram Aryana.

 

Ma patrie n’est pas la France mais la langue française. Ma patrie n’est pas la France, les lieux de la France. L’adhésion n’y est pas totale (et je pourrais en revenir à Jean Grenier), à l’exception d’îles de l’Atlantique — pourquoi ? Y a-t-il brisure ? Je ne sais. Et si brisure il y a, je dois l’envisager comme une source d’énergie face à la page blanche, stylographe en main, face à l’écran, les doigts sur le clavier.

 

Vers le Portugal. Arrêt dans un village de Castilla La Mancha (une pensée pour El Quijote). La plaine de Castille, à perte de vue. Arrêt dans un café-restaurant en bord de route. Le livre ouvert devant la plaine de Castille où souffle un vent frais. Sur la table, un verre de vin, des olives, des amandes et un livre, « Trois présocratiques » d’Yves Battistini. Tout en lisant des fragments d’Héraclite d’Éphèse, je pense à Friedrich von Hardenberg (Novalis). Le pré-socratisme et le romantisme (ou, plus exactement, le préromantisme allemand) ont un air de famille. Il ne faut probablement pas s’y attarder ; mais il est bon d’en prendre note. Fragment 151 : « Tout fait place et rien ne résiste ». Fragment 152 : « Tout s’écoule et n’est jamais le même ». On ne cesse de citer Lavoisier et sa célèbre formule, « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », mais on oublie Héraclite d’Éphèse qui avait pensé la chose vingt-quatre siècles auparavant.

 

Pour sortir de la tristesse, Johnny Cash ou la musique vénitienne, Ennio Morricone ou le clavecin de Couperin…

 

Personne n’a écrit de pages plus atroces sur les Hébreux que Simone Weil (1909-1943). Personne ! Les pires ennemis des Hébreux ont été engendrés par les Hébreux eux-mêmes, à commencer par saint Paul sans lequel (et j’insiste) le christianisme n’aurait jamais vu le jour ou, tout au moins, n’aurait pas été ce qu’il a été, ce qu’il est. Dans l’ordre mental, le judaïsme était porteur d’une énergie thermonucléaire, d’une énergie si vaste qu’elle risquait à tout moment de se retourner contre lui. C’est en quelque sorte ce qui arriva avec saint Paul, pour ne citer que lui.

Dans « La source grecque » (un recueil constitué de traductions du grec et d’études ou de fragments d’études sur la pensée grecque), les Grecs sont placés sur un sommet, dans une lumière idéale tandis que les Hébreux sont précipités dans un gouffre où ils se débattent dans les ténèbres et le sang. Mais que savait Simone Weil du judaïsme ? Que savait-elle ? Il me semble déceler ici et là des signes de mauvaise volonté, un refus a priori de les connaître afin de mieux mettre en valeur d’autres peuples, par simple effet de contraste, à la manière d’un peintre ou d’un graveur. Elle connaissait mieux les Grecs, c’est aussi pourquoi elle les préférait tant il est vrai que l’amour procède de la connaissance.

Simone Weil écrit : « Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient ». Il me faudra écrire un texte pour démonter cette affirmation, en commençant par faire remarquer que la désobéissance (la liberté de désobéir) à une fonction vitale (féconde) chez les Hébreux dans leur rapport avec Dieu. Dans « L’Iliade ou le poème de la force », Simone Weil commence à partir de travers ou, plus exactement, à agir en propagandiste (et non en philosophe), bien décidée à régler son compte au judaïsme (à développer). Simone Weil est autrement plus crédible lorsqu’elle  nous parle de Platon (voir « Dieu dans Platon ») que des prophètes d’Israël. Elle est admirable lorsqu’elle évoque les héros de l’« Iliade » (Achille en particulier), repoussante  lorsqu’elle évoque les Hébreux. Je préfère décidément Rachel Bespaloff qui dans les quelques pages « De l’Iliade » est plus ample que Simone Weil, auteur de centaines de pages sur les Grecs et les Hébreux, avec comparaisons incessantes et souvent malvenues (propagande et non philosophie).

 

Mes premières ivresses, en espagnol, Miguel de Unamuno. Ce furent d’abord des ivresses ferroviaires pour l’étudiant adepte du billet InterRail. Je me souviens d’interminables voyages (années 1980), de voitures et de wagons tirés par des Diesel qui soufflaient — et souffraient — dans les plaines brûlantes et brûlées de Castille. Miguel de Unamuno lu dans des secousses ferroviaires et des bouffées d’air brûlant qui s’engouffraient par les fenêtres des voitures.

 

Raphaël Draï et Maurice-Ruben Hayoun, des maîtres-pédagogues. Leur clarté, leur modestie, soit leur effacement derrière leur sujet — autrement dit, leur transparence.

 

Les Hébreux, relation directe à Dieu (et vocation messianique) alors que les Grecs ne se préoccupent que de leur propre histoire. Les Hébreux tendus vers le futur (les prophètes, ces idéalistes de l’histoire), l’histoire comme réalisation à venir. Les Grecs, exclusivement soucieux de leurs propres origines, du passé de leur nation, d’où l’impossibilité d’une histoire universelle. Voir Hermann Cohen. Simone Weil a-t-elle lu Hermann Cohen ? Hermann Cohn qui pensa le problème des relations [éthique/religion] au sein du judaïsme avec l’aide des écrits d’un moraliste juif (Bahya ben Joseph ibn Paquda) ayant vécu au XIe siècle, à Saragosse. Me renseigner sur cette filiation.

 

Ce livre de Julius Wellhausen, théologien protestant, sur la genèse des livres sacrés, livre que Nietzsche a repris à son compte en y ajoutant son pathos. Me renseigner.

 

Les sophistes, « des professionnels de l’intelligence » ainsi que l’écrit Jacqueline de Romilly dans « Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès ». On ne peut concevoir  jugement plus destructeur — plus pénétrant — sous une apparence plutôt aimable…

 

L’Évangile dit de Jean, le plus ésotérique des Évangiles, incorpore des éléments platoniciens particulièrement marqués, à commencer par l’assimilation du Christ au Logos de Dieu, plan divin de l’architecture du monde.

 

La thèse de S.G.F. Brandon, professeur de religion comparée, selon laquelle Jésus aurait eu des rapports très étroits avec les Zélotes. Mais, question fondamentale, qu’est-ce que Jésus croyait de lui-même ? Son sentiment filial avec Dieu par exemple ? L’inscription sur la croix (INRIIesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm) laisse supposer qu’on lui prêtait l’idée qu’il appartenait à la lignée davidique. Jésus a-t-il proclamé ouvertement son identité de Messie ? A l’époque où le christianisme n’était qu’une secte juive, certaines sectes (voir les Ébionites) tenaient Jésus pour un prophète parmi d’autres. Ils ne croyaient pas en sa résurrection. C’est Paul (l’idéologue majeur du christianisme) qui plaça la résurrection au centre du message chrétien.

 

Maturation de l’orthodoxie chrétienne, soit trois siècles et demi d’un processus complexe dont le fonctionnement (ce n’est qu’une hypothèse) expliquerait un certain mécanisme interne de dissociation des deux principaux courants à l’intérieur de la théologie chrétienne : le courant juif et le courant platonicien. Le premier intellectuel qui aida cette orthodoxie à se définir, Marcion de Sinope ; il creusa la brèche entre judaïsme et christianisme initiée par Paul. Réaction de l’Église qui n’entendait pas renoncer à l’héritage biblique.

 

Mon fils David : « Je préfère la mythologie grecque aux histoires de Jésus et à la Bible ». Je ne sais que lui répondre. Il est vrai que je me repose volontiers de la Bible en rendant visite aux Grecs, un repos bien relatif. David et moi avons passé la soirée à consulter des descriptifs (avec images) de créatures de la mythologie grecque. L’enfant David apprécie tout particulièrement les êtres hybrides : Hydre (de Lerne), Centaure, Harpies, Sphinx, Sirène, Cerbère, etc. La très riche iconographie multi-séculaire qui montre ces créatures. Après m’être promené en sa compagnie dans cette fabuleuse galerie, je lui explique (sans insister) l’opposition Dionysos/Apollon (selon Nietzsche) puis les rapports Dionysos/Orphée, Orphée qui tempère les débordements de Dionysos.

 

Pour un article en deux parties. Religion mycénienne ou triomphe de la divinité indo-européenne (mâle) sur la divinité minoenne (féminine). Crète, civilisation féminine par excellence, archétype de la civilisation féminine. Définir ce qu’est une civilisation féminine.

 

L’extraordinaire autobiographie d’Anthony Trollope. Il évoque ses livres sans fausse pudeur, n’hésitant pas à se jeter des fleurs (to blow his own trumpet) mais aussi à se critiquer et sans ménagement : « But my book, though it was right in its views on this subject, — and wrong on none other as far as I know, — was not a good book. I can recommend no one to read it now in order that he may be either instructed or amused, — as I can do that on the West Indies ». Et dans les deux cas, je pourrais multiplier les exemples.

 

Le 25 février 1994, jour de Pourim, Baruch Goldstein tue vingt-neuf Palestiniens et en blesse un plus grand nombre après avoir pénétré dans le Tombeau des Patriarches (Hébron, l’une des quatre villes saintes du judaïsme). Soixante-sept Juifs avaient été massacrés à Hébron, le 24 août 1929.

 

Il faut agir avec l’Iran sans naïveté, certes, mais en cessant de diaboliser ce pays. Il faut cesser de voir la main de l’Iran partout. La révolution khoméniste a montré ses limites. Et si l’on voit la main de l’Iran partout, pourquoi refuse-t-on de voir celle de l’Arabie Saoudite et autres États arabo-musulmans qui infectent le monde avec leurs capitaux et leur idéologie politico-religieuse. ll est vrai que l’un des grands dangers que court Israël (pays que j’aime et dont l’avenir ne cesse de me soucier) est l’instrumentalisation des Arabo-musulmans par les Iraniens. Voir la main de l’Iran partout est une manière parmi d’autres de refuser d’envisager la complexité du monde, et plus précisément de régions du monde (le Proche et le Moyen-Orient) où la situation géopolitique est particulièrement complexe.

 

Lorsque la tristesse me prend, j’ouvre au hasard un livre de Ralph Waldo Emerson.

 

Cette volonté sous-jacente d’attirer Israël dans la guerre (au Liban) en provoquant le pays, via le Hezbollah. Une sorte de course en avant : l’entrée en guerre d’Israël permettrait pour un temps au moins d’unir les ennemis (à commencer par le panier de crabes arabo-musulmans) face à l’État juif, face au sionisme, face au Juif, de provoquer des réflexes pavloviens bien connus, trop connus… On se souvient que Saddam Hussein s’était efforcé de faire diversion et de soulever les masses arabes contre les Américains et leurs alliés en bombardant Israël (resté à l’écart du conflit) à l’aide de Scud, entre la mi-janvier et la fin février 1991.

 

En feuilletant un dictionnaire : To strome : to walk backwards and forwards with long strides, as some do in anger and perplexity. To mither : to perplex, confuse, bewilder. Forgrown : covered and overgrown with vegetation. Drabble : dirty people, drabs, scullions. Arval : probably a corruption of earthal ; or putting to earth. A funeral.

 

Olivier Ypsilantis

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4 Responses to Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 4/5

  1. Jacqueline Benazeraf says:

    J aime beaucoup votre texte, écrit librement and with strophes…
    Il ouvre à des réflexions et des rêveries.
    Moi aussi je vais p,us volontiers vers les grecs que vers les Juifs. Ils m allegent, me font sourire et me font réfléchir en douceur.
    Simone Weill me fait peur. J entends en elle une haine de soi.
    Vos écrits devraient être publiés. Ils sont aimables et érudits

  2. Jacqueline Benazeraf says:

    Je corrige, wich stromes, 2e ligne

  3. Bien d’accord avec toi concernant Simone Weil,
    j’avais jadis lu le livre de Paul Giniewski, “Simone Weil ou la haine de soi”
    (dont j’ai rendu compte ici :
    https://jcpa-lecape.org/3313/
    Ce qui est frappant c’est l’actualité de sa haine d’Israël, toujours à l’ordre du jour.

  4. Ypsilantis says:

    Chère Jacqueline,
    J’ai décidé de publier exclusivement sur Internet afin de ne plus perdre de temps avec les éditeurs (j’ai publié sous d’autres noms). C’est mieux ainsi. J’optimalise mon temps 😊
    Quant aux Grecs, je les aime mais ils ne me suffisent pas. J’ai besoin et infiniment de la pensée juive.

    Cher Pierre,
    J’ai lu ton article. Simone Weil est ce qu’elle est mais je ne me tairai jamais pour dire ce que sa pensée a d’odieux, d’injuste. Cette femme d’une intelligence supérieure n’a rapporté que des imbécilités sur le judaïsme. Et une Juive (ou un Juif) qui rapporte des grossièretés sur le judaïsme (ou sur Israël) attire les foules comme une merde attire les mouches.

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