Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 2/5

 

Alexandre Blok (1880-1921)

 

Se constituer une bibliothèque d’autobiographies et rien que d’autobiographies. Parmi les plus intéressantes autobiographies (d’écrivains), celle d’Anthony Trollope.

 

Dans « La Deuxième Guerre mondiale » (dégoté chez un bouquiniste du quartier Latin, un jour d’hiver, de ciel gris et néanmoins lumineux) de H.-G. Dahms (historien allemand), des événements sont rapportés (notamment au chap. XXVII, « L’effondrement de l’Allemagne – 1945 ») dont je n’avais jamais eu connaissance ; et je n’ai pu en trouver trace ailleurs afin de croiser l’information, comme cette tuerie d’Allemands à Prague par des « fanatiques tchèques », une tuerie qui aurait causé au moins un demi-million de victimes. Un demi-million ! Et H.-G. Dahms la décrit. On se croirait dans les Balkans. Étrange, je ne vois pas les Tchèques faire preuve à Prague d’une violence digne des Oustachis.

 

Aujourd’hui, 22 mai, anniversaire de la mort de mon père. Il faudra que je rassemble d’autres souvenirs le concernant. Je le revois nettoyer ses fusils de chasse dans son bureau et fumer la pipe tout en lisant dans un fauteuil qu’il aimait parce des générations d’ancêtres y avaient pris séant. Ses amis de Stan’ (le collège Stanislas). Ses lectures. Le carnet de citations retrouvé après sa mort et qui m’a dessiné un portrait du père que j’avais pressenti. Les citations de Curzio Malaparte, nombreuses. Sa défense de Bastien-Thiry, des harkis, des pieds-noirs. L’inscrire dans un contexte historique, entre décolonisation et formation de l’Europe qui commença par la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Voir les lettres à sa mère écrites à l’armée, en 1950-51.

 

La mémoire de ceux qui périrent dans le torpillage du Wilhelm Gusthoff. L’entreprise de Günter Grass, entre réalité et fiction.

 

Courrier de Nina. Son énergie implacable capable de se nourrir de ses tristesses, de les absorber et de les transformer en calories. Ses projets. Ses talents militants, par l’écrit mais aussi la voix. Puissance radiophonique.

 

Parmi ceux qui n’oublient rien, Ireneo Funes (voir la nouvelle de Jorge Luis Borges, « Funes el memorioso »).

 

« Chamber Music » de James Joyce, à lire à haute voix. Imaginez ces poèmes récités par une égérie préraphaélite.

 

« Journals of Dorothy Wordsworth ». Presque rien et tout. Mon plaisir à lire ces pages dans la pénombre fraîche d’une pièce aux murs nus passés à la chaux tandis que par la porte entrouverte le soleil incendiait l’espace. Des mots lus ou, plutôt, bus comme des verres d’eau fraîche : « A fine cool pleasant breezy day », «  A very rainy morning », « A rainy day », « A grey day. Mists on the hills », « Heavy rain all night », « Still a cloudy dull day, very dark », « It was a showery morning and threatened to be a wettish day, but the sun shone once or twice », etc., etc.

 

Écrire un long texte qui se contenterait de répertorier la première phrase et la dernière phrase de centaines de livres, de préférence des romans. Imaginer le lecteur s’efforçant de relier ces dernières phrases à ces premières phrases.

 

L’odeur très particulière des livres de « La Petite Ourse » (Lausanne). C’est dans cette collection que j’ai lu « Madame de » de Louise de Vilmorin. Je me souviens de la perfection de la dernière phrase de ce petit roman magistralement conduit : « Madame de fit venir son tailleur et sans lui donner de raisons lui commanda des vêtements de deuil. »

 

Ces rois éphémères et rêveurs qui n’ont pas fait couler une seule goutte de sang : Boris Ier roi d’Andorre et Orélie-Antoire 1er roi d’Araucanie et de Patagonie. Travailler à un article.

 

J’aime de moins en moins parler et de plus en plus écrire. Le silence du livre et l’espace de la page — de la feuille. ll me faut pourtant maintenir un certain équilibre afin d’aider la parole et l’écriture.

 

« Hung up » de Madonna. Aérobic en tenue d’aérobic mais avec talons aiguilles. L’anachronisme chez Madonna (à étudier).

 

Parmi les plus beaux visages (connus) de la littérature, celui d’Alexandre Blok. L’intégralité de son œuvre en prose a été publiée aux Éditions L’Âge d’Homme, collection « Classiques Slaves ». La belle librairie de L’Âge d’Homme au 5 rue Férou (entre place Saint-Sulpice et jardin du Luxembourg), une ruelle joliment pavée.

 

Sur l’antisémitisme en Grèce, quelques pages d’Andrew Apostolou, publiées dans de dossier « Les habits neufs de l’antisémitisme en Europe », sous la direction de Manfred Gerstenfeld et Shmuel Trigano. Un livre acheté au cours d’une marche estivale dans Bordeaux.

 

La colère que déclenche le mot morde (pluriel de mord : meurtre) lorsque Ulrich Wilhelm Schwerin von Schwanenfeld le prononce devant le Wolksgerichtshof. En l’entendant, Roland Freisler hurle à l’accusé : « Sie sind ein schäbiger Lump ! »

 

J’ouvre toujours un livre avec la certitude que j’y trouverai la clé d’énigmes que la vie a placées devant moi ; et cette certitude ne faiblit pas, bien au contraire. Ouvrirais-je un seul livre si je n’étais habité par cette certitude ? Non !

 

Le narcissisme. On peut s’y prendre les pieds comme dans un tapis. On peut le maîtriser et s’en servir comme d’une force résolument positive, un élan vers l’autre. On peut s’en servir comme un cavalier se sert de son cheval.

 

L’étrange impression (la décrire) qui m’a pris à la lecture de « A Sentimental Journey » de Laurence Sterne. Le tableau final (intitulé « The Case of Delicacy ») où l’auteur se voit contraint de partager une chambre d’hôtel avec une inconnue. Le traité (« treaty of peace ») qui s’établit « in the course of a two hours negociation ». Bref, ce livre propose une suite de tableaux d’une finesse et d’une drôlerie où s’exerce l’une des plus belles qualités anglaises : l’understatement, comportement et expression dont le style littéraire. Mais j’y pense ! J’entrevois un air de famille entre Laurence Sterne et Rowan Atkinson (Mr. Bean).

 

Relu des passages du « Journal » de Jean-René Huguenin (1936-1962), mort à vingt-six ans donc. Ses écrits ont enflammé ma jeunesse et ils m’ont aidé, tout au moins je le crois. Il aurait aujourd’hui presque quatre-vingts ans ! Je me revois le lire dans des bibliothèques universitaires. Je lisais alors des penseurs à la mode, mais ils ne me suffisaient pas — la mode ne m’a jamais suffi. Tout en les lisant, tout en lisant ce que les autres lisaient, je me plongeais dans Georges Bernanos, le très oublié Ernest Psichari (« Le voyage du Centurion » et « Lettres du Centurion ») et Pierre Drieu la Rochelle qui ne peut être réduit à l’image d’un petit collabo. Les écrits de Jean-René Huguenin ont formidablement accompagné ma jeunesse. « La Côte sauvage », son unique roman, m’a saisi dans une ambiance aussi sûrement que « Le Rivage des Syrtes » de Julien Gracq. A dix-sept ans, des considérations comme « Il souffrait de ne pas aimer. Quand il aimait, il souffrait de ne plus chercher. Il était amoureux de son inquiétude » suffisaient à me bouleverser. Dans son « Journal » on peut également lire : « La volonté, ce n’est pas de se contraindre, mais s’obéir. Il n’y a pas un instant de notre vie où nous ne sachions ce que nous devons faire. » Ce sont des pages riches en considérations dignes des meilleurs moralistes français du XVIIIe siècle, ces moralistes qu’Ernst Jünger aimait tant et qu’il sût si bien évoquer.

 

Souvenir. Ivresses irlandaises, dublinoises, avec des lectures plus qu’avec la Guinness — la bière est une boisson qui ne porte guère à l’exaltation, au dionysisme ; elle rend stupide et donne envie de pisser. Parmi ces lectures irlandaises : Gerard Manley Hopkins et Dylan Thomas. La puissante musicalité de la langue anglaise. Mots courts (à trois lettres), onomatopées, etc. To flap, to clap, to splash, to quack, to bang, to miaou, to roar, etc.

 

La bière, boisson de soudards, gros ventres et vessies pleines, hommes qui pissent partout (y compris sur eux) et braillent. Le vin (bu sous le soleil de la Méditerranée), Dionysos, les chevilles souples des femmes qui dansent (souvenir de la Sardana, à Barcelona), la parole qui se délie et qui aide… Le vin de la Grèce, le vin du shabbat, le vin d’Omar Khayam…

 

Un petit matin dans un village du Sud de l’Espagne. Les façades bientôt aveuglantes, les persiennes baissées, la plupart passées au-dessus de la barandilla des balcons. Des odeurs de détergents, des odeurs de propreté. Une ménagère est déjà occupée à épousseter ses rejas. Le chant des oiseaux se densifie ; il sera bientôt continu. Mon hôte verse une goutte d’anis dans mon café noir — toute l’Espagne.

 

Internet comme prolongation du livre ; le livre comme prolongation d’Internet. Dans les deux cas, la bibliothèque : bibliothèque digitale et bibliothèque papier. Refus du iBook toutefois. Pas question de lire un livre à l’écran et pour deux raisons : 1- Mon œil préfère le papier (je ne lui refuserai pas ce repos), ma main aussi (sensualité du papier). 2 – J’ai besoin d’avoir sous la main le livre que j’ai lu.

 

Rien de moins actuel que les actualités. Leur prétention à pousser de côté tout ce qui les a précédées. Elles se veulent immanentes. C’est le buzz marketing, le foutoir, la grande partouze médiatique dont on ressort souillé, nauséeux.

 

Relu des passages de « Essai sur l’esprit d’orthodoxie » de Jean Grenier qui fut professeur de philosophie d’Albert Camus. Malgré l’affaiblissement du marxisme, ce livre reste bien actuel, et peut-être même plus actuel que jamais. C’est l’une des marques des grands livres : ils rajeunissent à mesure que le temps passe…

 

Apprendre le danois, langue certes très minoritaire, mais pour le plaisir de lire Søren Kierkegaard dans l’original. L’exemple de Miguel de Unamuno. Søren Kierkegaard ou l’anti-Hegel, l’anti-système. Son refus délibéré de construire un système, le système qui consacre pourtant le philosophe en tant que tel. Ce refus explique au moins en partie la structure d’ensemble d’une œuvre composée d’essais, d’aphorismes, de paraboles, de lettres fictives, de journaux, sans oublier d’autres genres littéraires considérés comme mineurs.

Olivier Ypsilantis

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