Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 1/5

 

 

 

Rien de bien nouveau, malheureusement. La France se vante d’avoir initié un processus pour la reconnaissance d’un État palestinien. La politique gaullienne se poursuit. La France qui se voit comme la représentante suprême du Bien au sein des Nations a décidé de prendre cause pour les « opprimés », les Palestiniens, et de se dresser face à leurs « oppresseurs », les Israéliens. Ainsi la France espère-t-elle se faire aimer du plus grand nombre et à l’ère des masses ce calcul est explicable — qu’il soit méprisable est une autre question. On s’échauffe à l’Assemblé nationale. Le début d’une vaste offensive diplomatique franco-arabe se prépare, avec Laurent Fabius à la tête de cette troupe hétéroclite que soude une même animosité envers Israël. On lorgne en direction du  Conseil de Sécurité de l’ONU. Laurent Fabius espère ainsi laisser sa marque dans l’histoire. Il est proche de la retraite et n’a jamais été qu’un toutou. Il le sait et tire sur sa laisse. Il veut laisser sa marque quelque part. Ce ne sera probablement qu’une petite crotte ou qu’un jet d’urine au coin d’une rue.

Les manœuvres de la diplomatie française se multiplient tant et si bien que les interlocuteurs oublient le principal intéressé : Israël. On croit rêver, on se pince, mais non… J’ai honte. Une fois encore, Laurent Fabius le toutou ne pense qu’à laisser une marque dans l’histoire. Et s’en prendre à Israël, d’une manière ou d’une autre, n’est-il pas la meilleure façon de se faire plein de potes, de plaire aux masses ?

On invite plus ou moins obligeamment Israël à se replier sur les frontières d’avant 67, d’avant la guerre des Six Jours. Ce n’est pas un hasard. La guerre des Six Jours a bouleversé la perception que le monde avait des Juifs, des survivants de la Shoah, un peuple d’ombres à l’égard desquelles il fallait se montrer gentil, aimable ; pensez donc, les pauvres ! Cette guerre va cependant tournebouler de vielles habitudes mentales enracinées au plus profond du christianisme et de l’islam. Le Juif fort, le Juif en armes et vainqueur, on ne l’avait pas vu depuis Judas Maccabée… Et qui connaissait Judas Maccabée, hormis les Israéliens et quelques érudits ? On se mit à tout confondre et comme à plaisir : les frontières d’armistice suite à la Guerre d’Indépendance (1948-1949), de prétendues frontières avec une entité palestinienne qui n’existait pas avant 1967, et pour cause, la « Cisjordanie » (la Judée-Samarie) faisant partie intégrante de la Jordanie. Redisons-le, les antisionistes se préoccupent plus de « morale » (le Bien, le Vrai, le Beau dont ils sont les représentants auto-proclamés) que d’histoire. L’histoire et la réflexion sont méprisables en regard de ces immanences…

 

Nombre de Chrétiens sont encore travaillés par la Théologie de la Substitution. Et ils ne sont pas si nombreux à avoir clairement identifié ce qui les travaille ainsi, cette théologie sachant prendre des formes insidieuses, parfaitement laïques

Le Vatican vient de reconnaître l’État de Palestine. Je ne sais vraiment pas ce que cherche ce pape dont je n’aime pas le sourire et la mâchoire en galoche. N’avez-vous pas remarqué que le bas de son visage ressemble à s’y méprendre à celui du secrétaire d’État américain, John Kerry ? Certes, une telle considération ne contribue pas à enrichir le débat politique, il n’empêche, la similitude entre ces deux bas de visages (on pense « gueule d’empeigne ») est stupéfiante.  Mais que cherche donc le Vatican ? Le monde entier se penche sur Israël et multiple les « bons conseils », comme si Israël était un État irresponsable gouverné par des enfants à peine sortis de leurs langes. Les Pères et les Mères-la-Morale pérorent du haut de leur chaire. Quand cesseront-ils ?

La récupération de la question palestinienne par les Arabes chrétiens, les Arabes chrétiens qui sont à l’origine d’un certain nombre d’idéologies au sein du monde arabe, en particulier l’idéologie du parti Baas. Cette récupération permet au Vatican de se poser en champion de la lutte des peuples pour leur libération (?) tout en contrariant l’État juif qui perturbe bien des économies mentales, chrétiennes, post-chrétiennes (voir la définition qu’en donne Michel Gurfinkiel), laïcardes et j’en passe. Shmuel Trigano évoque à ce propos Bat Ye’or (voir « Eurabia, l’axe euro-arabe ») qui elle-même évoque le marcionisme de l’Église, une tendance des origines, refoulée mais qui resurgirait. Et dans la foulée, il évoque Sabeel (Centre œcuménique de Théologie de la Libération). Lire l’article de Bat Ye’or, « La ‟compassion” assassine » dans Observatoire du monde juif (Bulletin N°6/7, juin 2003).

Autre vieux schéma mental développé dans la chrétienté, et exclusivement dans la chrétienté (Voir l’affaire de Damas, 1840), un schéma récupéré par les Palestiniens (voir l’affaire al-Durah, 2000), dans ce cas infectés par les Chrétiens. Shmuel Trigano dans son article « Le pacte du peuple juif avec l’Europe est rompu » écrit : « Le pseudo rapport de l’ONG, Breaking the silence, rendu public récemment et accusant l’armée israélienne de crimes de guerre a été ainsi financé « grâce aux dons généreux » du Christian Aid (Grande-Bretagne), du fond d’aide de l’Église danoise, du Secrétariat pour les droits de l’Homme et les lois humanitaires internationales, de l’Open Society Foundations (OSF) et de Trócaire (Irish Charity Working for a Just World). Trois fonds chrétiens sur cinq. »

 

Étrange Tommaso Campanella (1568-1639). Il passa vingt-sept années en prison. Mais pour quelle raison ? Il fut suspecté d’avoir trempé dans une conjuration contre la domination espagnole (l’Espagne dominait alors l’Italie méridionale) ; mais les raisons de son incarcération n’ont jamais été vraiment élucidées. Avant d’être jeté en prison, n’avait-il pas justifié la domination du monde par l’Espagne ? Voir « De Monarchia hispanica » (célébration d’une monarchie universelle au-dessus de laquelle il n’y aurait que le pape), soit une discipline de fer et des moyens terrifiants pour la maintenir. Mais il y a plus. Tommaso Campanella était un adversaire radical de l’aristotélisme et de son principal représentant d’alors, Thomas d’Aquin. Il était plus proche de Giordano Bruno. Il soutenait l’idée du « liber naturae », une formule qui suggère qu’il y a deux livres sacrés : la Bible et le « liber naturae », deux livres entre lesquels l’accord est total, si bien que lire ce dernier revient à lire la Bible. Ernst Bloch suggère dans « Vorlesungen zur Philosophie der Renaissance » que le véritable motif de son arrestation aurait pu être cette inclinaison doctrinale.

 

« Leviathan or the matter, form and authority of government » (1651) de Thomas Hobbes. Dans ce livre, le Léviathan, ce monstre biblique, représente l’État. A ce propos, lorsque je parcours certains fils de discussions sur des sites et des blogs, je prends la mesure d’un certain malaise français, malaise aux causes multiples mais dont l’une des raisons est, me semble-t-il, le trop grand poids de l’État. Les Français sont devenus des otages de leur État, d’où leur sensation d’étouffement. L’État protège ses citoyens comme le souteneur « protège » ses femmes.

L’Homo homini lupus passe un contrat social (un contrat de soumission), un contrat dénué de toute philanthropie, de tout idéalisme, de tout intérêt dit « supérieur » : celui de l’humanité, d’autrui, du prochain, etc. Ce faisant, l’Homo homini lupus ne fait qu’obéir à son instinct, l’instinct de conservation d’abord. II s’agit de ne pas se faire étriper et de sauver sa peau dans une société de loups. Oublions donc l’appetitus socialis. Les hommes s’associent pour se protéger les uns des autres. Il ne s’agit en aucun cas d’une libre association (comme dans le droit naturel libéral) mais d’une soumission calculée au loup des loups, au super-loup, au Zentralwolf, aujourd’hui l’État.

Il faut lire et relire « The fable of the Bees: or, Private Vices, Public Benefits » (publié en 1714) de Bernard Mandeville, une fable où l’auteur s’efforce de démontrer que seul l’égoïsme assure la cohésion du groupe — de la ruche. A l’instant où apparaissent les abeilles « honorables » tout se détraque. Mot de la fin : il suffit que des crapules unissent leurs efforts pour que se constitue une sorte d’État de droit. Ce livre anti-démagogique (autrement dit d’une belle lucidité) n’est en rien provocateur ; il est anti-démagogique, tout simplement. Il est vrai que nous avons tellement baigné dans la démagogie que tout ce qui sort de son champ nous semble relever de la provocation pure et simple.

 

Simone Weil a récupéré chez les catholiques les pires poncifs au sujet du judaïsme ; elle en a même rajouté une couche. Lire ce qu’elle dit des Pharisiens dans « Lettre à un religieux » par exemple. Simone Weil a d’admirables intuitions, au sujet des Grecs anciens notamment ; elle n’en a aucune au sujet des Hébreux qu’elle prend plaisir à frapper avec une violence peu commune, avec une violence proportionnelle à la méconnaissance (refus de connaître) qu’elle en a. Son esthétique repose essentiellement sur la violence des contrastes, amour et haine ; amour des Grecs, à commencer par Pythagore, et de Jésus-Christ ; haine des Hébreux et de Rome, la Bête de l’Apocalypse : « L’Empire romain était un régime totalitaire et grossièrement matérialiste, fondé sur l’adoration exclusive de l’État, comme le nazisme ». La violence des contrastes en impose ; il n’empêche qu’elle repose à bien y regarder sur : d’un côté, une connaissance aiguë et véritablement inspirée ; de l’autre, sur une méconnaissance (refus de connaître) que masque de la véhémence. Son peu de sympathie (litote) pour l’Église, créature des Romains, l’Église opposée à Jésus-Christ, l’Église « souillée de quantité de crimes ». Elle exerce admirablement son esprit d’analyse et son intuition tant dans sa critique de l’Église que son apologie des Grecs anciens. Le timbre très particulier de sa voix est essentiellement le fait d’une symbiose de l’esprit d’analyse et de l’esprit pamphlétaire.

Que dirait-elle aujourd’hui cette philosophe si occupée à aimer et haïr ? Continuerait-elle à découpler de la sorte christianisme et judaïsme, à relier le christianisme exclusivement à de nombreuses traditions mystiques (à commencer par celles de civilisations « païennes ») et en aucun cas aux Hébreux. Elle conclut son étrange écrit, « Lettre à un religieux », sur ces mots : « Combien notre vie changerait si on voyait que la géométrie grecque et la foi chrétienne ont jailli de la même source ». Je suis tombé amoureux de l’intelligence et du tempérament de Simone Weil pour des considérations dans ce genre ; mais je l’aime de l’autre côté de la cloison ; je me garde de pousser la porte car je pourrais être amené à la gifler et le regretter…

 

Autre mot du novlangue : « populisme ». Il y a peu, le mot « fascisme » était manié avec une même fureur. A ce propos, il me semble que l’un a enfilé les pantoufles de l’autre. Ce sont des mots à l’usage de la meute, des « terribles simplificateurs » (cf. « Le nouveau national-populisme » de Pierre-André Taguieff).

Olivier Ypsilantis

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