Notes griffonnées à Guadix – 1/2

 

Notes prises dans un café de la Plaza de la Constitución, à Guadix (province de Granada), le 9 décembre 2015.

 

Plaza de la Constitución, à Guadix

 

Feuilleté une fois encore « Charlas de café » de Santiago Ramón y Cajal. Je reviens souvent à ce livre, j’y picore. Ses onze chapitres classés par thèmes, avec pensamientos, anécdotas y confidencias (tel est le sous-titre). Mon plaisir à feuilleter ces pages, paresseusement, n’a d’égal que mon plaisir à lire les moralistes français du XVIIIe siècle. « Charlas de café », écrit par le prix Nobel de Médecine 1906, est une collection de propos divers recueillis dans des cafés (lesquels ?), probablement au cours de tertulias, un mot si spécifiquement espagnol qu’il m’est difficile de le traduire. A ce propos, certains mots supportent si peu la traduction qu’il est préférable de faire un collage, de les intégrer tels quels dans la traduction. A ces charlas s’ajoutent des anecdotes personnelles, et quelques commentaires inspirés par des événements d’époque et des lectures, hors de « la candente y estimuladora atmósfera del café. »   

Santiago Ramón y Cajal s’arrête en l’occurrence sur cette définition du mot charla : « Platicar sin objeto determinado y soló por mero pasatiempo », autrement dit : « Parler pour passer le temps ».

Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) fut non seulement un écrivain majeur des lettres espagnoles mais aussi un scientifique de premier ordre (neurologie et histologie). Sa stature évoque celle d’un autre Espagnol, lui aussi écrivain majeur et médecin de réputation internationale (endocrinologie), Gregorio Marañón (1887-1960).

Santiago Ramón y Cajal éprouve une certaine tendresse envers « Charlas de café », un écrit qu’il juge aussi frivole (obrita frívola) que « Cuentos de vacaciones : narraciones pseudocientíficas ». Il voit cet écrit comme des récréations hors du laboratoire — des moments nécessaires pour éviter l’enfermement et, surtout, stimuler l’imagination, ainsi qu’il le signale dans son prologue à la quatrième édition.

Pensé une fois encore à Simone Weil qui me pose bien des problèmes, me fascine et m’irrite, alternativement voire simultanément. Je partage son admiration pour les Grecs aussi longtemps qu’elle ne les utilise pas comme une masse pour mieux écraser les Hébreux.

Aristote comme seul philosophe (au sens moderne du mot) grec. Platon est tout ce qu’il nous reste de la spiritualité grecque. Il nous permet de pressentir une tradition mystique dans laquelle toute la Grèce était immergée. Simone Weil nous signale que l’histoire grecque « a commencé par un crime atroce, la destruction de Troie » mais que loin de s’en glorifier, la Grèce — le peuple grec — en a conçu du remord et a dressé un tableau de la misère humaine. Voir l’« Iliade ». « La contemplation de la misère humaine dans sa vérité implique une spiritualité très haute ». Cette contemplation ne se limite pas à elle-même ; elle est dynamique : « Toute la civilisation grecque est une recherche de ponts à lancer entre la misère humaine et la perfection divine ». C’est l’idée de médiation (entre cette misère et cette perfection). « Mais nous n’avons presqu’aucune trace de la spiritualité grecque jusqu’à Platon » et, quelques lignes plus loin : « Pythagoriciens. Centre de la civilisation grecque. On n’en sait presque rien, sinon par Platon », Platon qui, contrairement à tous les philosophes, ne se présente pas comme un créateur de système, d’idées, mais comme un simple héritier, comme le passeur d’une tradition. « Il répète constamment qu’il n’a rien inventé » et, nous dit Simone Weil, il faut le croire sur parole. Dans l’héritage de Platon : son maître Socrate, la tradition orphique, la tradition des mystères d’Éleusis, la tradition phytagoricienne (mère de la civilisation grecque) et très probablement des traditions d’Égypte et d’autres pays d’Orient. Ce que nous possédons de Platon ne sont que des œuvres de vulgarisation (destinées au grand public). « Mon interprétation : Platon est un mystique authentique, et même le père de la mystique occidentale ». Simone Weil place l’« Iliade » « infiniment au-dessus de tous les livres historiques de l’Ancien Testament ». Mais pourquoi ? Toujours selon elle, parce que les dieux grecs étaient un mélange de Bien et de Mal, mais surtout parce que les Grecs ne prenaient pas leurs dieux au sérieux, contrairement aux Juifs qui prenaient Jéhovah très au sérieux — trop au sérieux —, parce que dans l’Ancien Testament « il est répété à satiété qu’il faut être fidèle à Dieu pour avoir la victoire dans la guerre ». Bref, on l’a compris, elle place les Grecs au plus haut tandis qu’elle précipite les Hébreux dans un gouffre qui semble vraiment sans fond.

Je pense volontiers au petit livre de Rachel Bespaloff, « On the Iliad », un livre qui me reconduit à Simone Weil qui me reconduit à Rachel Bespaloff, dans un va-et-vient que je n’ose qualifier d’infernal bien que…

Le texte « L’Iliade ou le poème de la force » (dans « La source grecque » de Simone Weil) commence ainsi, et ces lignes sont admirables : « Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. L’âme humaine ne cesse pas d’y apparaître modifiée par ses rapports avec la force, entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd’hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs. La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne ».

Il faudrait se livrer à une étude comparée entre le texte de Simone Weil et celui de Rachel Bespaloff sur l’« Iliade ». Le texte de Simone Weil est plus physique. Elle y évoque aussi la psychologie de l’esclave  qui « n’a licence de rien exprimer, sinon ce qui peut complaire au maître ». A ma connaissance, aucun penseur ne s’est épuisé à ce point pour faire vivre sa pensée par ses engagements et ses engagements par sa pensée. Elle a voulu éprouver la violence qui écrase, violence mentale et physique, violence totale. Aucun penseur ne me fascine et ne m’irrite à ce point. Et, une fois encore, il me faudra analyser l’origine de cette irritation, de cette colère. Généralement, avec la philosophie, on exerce son intelligence le cul sur une chaise ou dans un fauteuil, parfois très confortable. Mais avec elle, c’est tout l’être, y compris son corps qui est fouillé et fouaillé. Ce sont des textes saints dont on aurait arraché le voile qui les recouvre d’un geste sec, violent. Ce penseur si peu physique, ce penseur comme dégoûté par le physique — à commencer par son propre physique — et par le contact amoureux, est par l’écriture le plus physique des penseurs. J’éprouve à la lire un trouble proche de celui que j’éprouve devant des scènes de sadomasochisme, d’amour violent, de scènes de tourments. Simone Weil, le plus dérageant des philosophes et de loin.

L’image de la nudité est liée à celle de la mort. La vérité est cachée par les habits, par la situation sociale (un habit en quelque sorte), etc. « La vérité n’est manifeste que dans la nudité » et la nudité (absolue, pourrait-on dire) est la mort, soit la rupture avec tout ce qui constitue pour chaque être humain sa raison de vivre : la famille, les amis, l’opinion des autres, les biens matériels, les croyances, les idées, tout ! Or, l’examen de conscience qui seul peut rendre juste exige cette rupture. C’est ce que dit Platon dans le « Phédon », et selon Simone Weil : « Il est presque certain que cette double image de la nudité et de la mort comme symbole du salut spirituel vient des traditions de ces cultes secrets que les anciens nommaient mystères ». Osiris – Dionysos et la spiritualité chrétienne. Forte de ses références, Simone Weil jette l’anathème sur le corps (la chair) qui « empêche l’âme de s’assimiler à Dieu par la justice ». Cette dichotomie âme / corps (ou esprit / chair) a bien été initiée, ou tout au moins formalisée, par Platon que Simone Weil ne cesse de célébrer, Platon lui-même héritier des Orphiques et des Pythagoriciens. Ce que j’ai pressenti dès mon adolescence (à l’époque où nous lisions Platon à l’école) se trouve confirmé : les Chrétiens sont les héritiers de Platon en ligne directe. Le Platonisme (lui-même héritier des cultes secrets de la Grèce, des Mystères) est l’un des socles de la pensée chrétienne et son plus puissant vecteur. L’âme serait liée au corps (ce tombeau) par l’effet d’un châtiment. Mais il y a pire que la chair (nous disent Platon et Simone Weil qui renchérit) :  la société, la société qui distribue avec fracas blâmes et louanges. Si Platon et son maître Socrate revenaient parmi nous, ils seraient à coup sûr épouvantés par l’emprise du social, du tintamarre médiatique, du pouvoir fou des médias qui crachent bons et mauvais points à une cadence de mitrailleuse, qui nuits et jours portent aux nues ou précipitent aux enfers. Les sophistes étaient alors nombreux à Athènes. A présent, ils pullulent dans le monde entier. La société (le diktat de la multitude) est un mal irréductible. Il faut tenter de limiter son emprise et ne pas se soumettre à elle « hors du domaine des choses nécessaires. »

Lorsque je lis Simone Weil, je vais de l’acquiescement parfait à des colères non moins parfaites.

 

  Un livre éblouissant d’intelligence

 

Olivier Ypsilantis

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1 Response to Notes griffonnées à Guadix – 1/2

  1. Cher Olivier
    j’avais lu moi aussi ce merveilleux petit livre de Rachel Bespaloff.
    En cherchant quelques éléments biographiques la concernant, je tombe sur ceux-ci:
    son père, Daniel Pasmanik était un dirigeant sioniste russe (Jabotinsky l’évoque dans son Histoire de ma vie). Elle écrit quelque part ces lignes, qui justifient le rapprochement intéressant que tu fais avec Simone Weil, et qui donnent peut-être un début de “piste” pour comprendre son suicide :
    “Impossible d’atteindre Dieu à travers le judaïsme. Impossible (pour moi) d’atteindre Dieu à travers le christianisme sans grimace ni mensonge. Impossible d’atteindre Dieu en tant qu’individu solitaire : il faut la « religio » en même temps que la solitude. Donc pas de chemin. Mais du côté de l’athéisme, également, toutes les issues sont bloquées. Impossible de supporter le prochain et de se supporter soi-même sans Dieu.”
    (source ici https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2009-3-page-515.htm)
    @Hannah : merci pour votre message, je ne comprends pas pourquoi vous n’arrivez pas à poster de commentaire sur mon blog… Mystères d’Internet!

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