Notes de lecture (économie) – 5/14

 

Private Capitalism makes a steam engine; State Capitalism makes pyramids. Frank Chodorov

 

Tableau X – Brève histoire du mouvement libertarien. Dans les années 1960, le mouvement libertarien défend les principes libéraux, il dénonce le conservatisme et son autoritarisme ainsi que l’immixtion du droit dans la morale religieuse. Fort de trois traditions américaines anti-étatistes (Old Right, Isolationism et Classical Liberalism), un groupe libertarien commence à se constituer et quitte le Old Party.

A partir du début des années 1950, la droite américaine commence à se doter d’une idéologie structurée. Parmi les principaux outils qui participent à ce phénomène : la National Review, un magazine bimensuel fondé en 1955 par William F. Buckley, et Modern Age, une revue trimestrielle fondée en 1957 par Russell Kirk avec la collaboration de Henry Regnery.

La Guerre Froide suscite des polémiques, notamment entre William F. Buckley et Frank Chodorov qui estime que la guerre a engendré une dette colossale, entraînant une augmentation continuelle des impôts, de la conscription et de la bureaucratie. Bref, il juge que la guerre, et dans tous les cas, ne fait que renforcer le pouvoir de l’État et, donc, restreindre les libertés. On lui rétorque que la menace soviétique doit être prise au sérieux, ce à quoi Frank Chodorov rétorque à son tour qu’il doute de la capacité du gang de Moscou à s’imposer au monde entier et que la guerre, quelle que soit son issue, rendra les États-Unis communistes. Par ailleurs, la crainte de voir les nouveaux conservateurs sacrifier le credo du libéralisme classique sur l’autel d’un impérialisme messianique catalyse les sensibilités libertariennes. C’est à cette occasion que Dean Russell élabore le mot « libertarian ». Ci-joint, un article intitulé « Where Does the Term Libertarian Come From Anyway? » et signé Jeffrey A. Tucker :

https://fee.org/articles/where-does-the-term-libertarian-come-from-anyway/

 

Le diagramme de Nolan et son créateur, David Nolan.

 

A partir des années 1950, Murray Rothbard structure la doctrine libertarienne dans une suite d’articles en attaquant presque systématiquement les principes conservateurs. Il est pris à partie pour avoir défendu la thèse de Ludwig von Mises selon laquelle le communisme s’écroulera de lui-même et qu’en conséquence il ne servait à rien de gaspiller du temps et de l’argent sur cette question.

Les libertariens sont célébrés en tant qu’économistes mais on leur reproche leur cécité politique. A l’élection présidentielle de 1956, Murray Rothbard soutient le candidat indépendant Thomas Coleman Andrews tout en précisant qu’entre les deux principaux candidats, le Républicain Dwight D. Eisenhower et le Démocrate Adlai Stevenson, il préfère ce dernier. C’est une première, le mouvement libertarien se positionne ainsi à gauche de l’échiquier politique. C’est le début de la rupture avec le mouvement conservateur.

De son côté, et à la même époque, Ayn Rand joue un rôle de premier plan dans la formation du mouvement libertarien. Son roman « Atlas Schugged » passionne un nombre sans cesse grandissant de personnes, avec cette mise en scène de créateurs égoïstes et de parasites étatistes. Ce livre a été considéré comme le plus influent aux États-Unis après la Bible. Après avoir lu ce livre, Murray Rothbard écrit sans tarder une lettre à Ayn Rand dans laquelle il lui fait part de la dette majeure qu’il estime avoir envers elle. Les relations entre ces deux figures centrales du mouvement libertarien ne tarderont pas finir dans une brouille totale, suite à une histoire que l’on pourrait qualifier de cocasse. Mais je n’entrerai pas dans les détails de ce vaudeville.

Les conservateurs se trouvent dans une situation ambiguë vis-à-vis des libertariens. Ils reconnaissent la valeur de leurs analyses et de leurs propositions, ils reconnaissent leur fécondité, leur vitalité, leur originalité et bien d’autres qualités, mais ils profitent de leurs qualités tout en les tenant à l’écart, notamment de la National Review. Seul libertarien à y contribuer, Frank Chodorov qui ne tarde pas à se désolidariser des positions défendues par cette revue, une revue qui dès 1956 commence à refuser les articles qui remettent en question, d’une manière ou d’une autre, l’intervention des États-Unis à l’extérieur. La participation de Murray Rothbard à cette revue est contrôlée. Ce penseur majeur du libertarianisme ne parvient pas à s’insérer dans son espace. Il y collabore jusqu’en 1959 avant de la quitter définitivement.

Mais l’exclusion d’Ayn Rand du mouvement conservateur reste le fait le plus marquant dans l’histoire de cette relation ambiguë, volontiers conflictuelle malgré des proximités. La condamnation sans nuance de son roman « Atlas Shrugged » par les pontes du nouveau conservatisme l’amène à prendre ses distances envers un mouvement en cours d’institutionnalisation. L’un des responsables de ce mouvement n’hésite pas à qualifier les propositions d’Ayn Rand contenues dans ce roman de « totalitaires ». De plus, Ayn Rand pousse dans un placard toute forme de religion et les nouveaux conservateurs se sentent agressés par un athéisme aussi virulent.

Les conservateurs se brouillent donc avec des penseurs qu’ils auraient aimé s’adjoindre, à commencer par Murray Rothbard et Ayn Rand. Mais ils se brouillent aussi avec Friedrich Hayek, le grand Friedrich Hayek qui, dans un article resté célèbre et intitulé « Why I Am Not a Conservative », déclare regretter que Libéraux et Conservateurs soient associés. Ci-joint ce passionnant article :

https://www.cato.org/sites/cato.org/files/articles/hayek-why-i-am-not-conservative.pdf

Friedrich Hayek brise la taxinomie gauche / droite, trop simpliste, et qui laisse par ailleurs entendre que le libéralisme se situerait à mi-chemin entre le conservatisme et le socialisme ; aussi propose-t-il le schéma d’une relation triangulaire entre partis – voir le lien ci-dessus.

Le principal reproche que Friedrich Hayek fait aux Conservateurs est leur peur du changement qui les pousse à empêcher d’agir les forces d’ajustement spontanées et à vouloir contrôler l’ensemble du fonctionnement de la société, d’où leur complaisance envers l’autorité établie. Le Conservateur et le Socialiste ont en commun de se considérer comme autorisés à imposer aux autres les valeurs auxquelles ils croient. Les Conservateurs et les Socialistes ont plus à voir les uns avec les autres qu’ils ne le pensent. Par ailleurs, Friedrich Hayek condamne la politique extérieure nationaliste des Conservateurs.

 

Tableau XI – Lorsque l’on fait ses courses, on ne peut être que stupéfié par la quantité de produits proposée à la vente. Ces produits extraordinairement divers sont fabriqués par de très nombreux producteurs d’importance diverse qui ne se concertent pas pour produire ce qu’ils produisent. Mais alors, comment savent-ils ce qu’attendent les acheteurs ? Où acheminer leurs produits, en quelle quantité et à quel prix ? En tant que consommateur je m’interroge souvent, que ce soit dans un petit commerce ou dans un supermarché. Et c’est à partir de ce genre d’interrogation de notre vie quotidienne que nous pouvons espérer commencer à appréhender le système économique dans lequel nous vivons, dans lequel nous sommes immergés que nous le voulions ou non. Georges Perec, à sa manière, nous invitait à nous interroger de la sorte, en prenant appui sur notre quotidien le plus immédiat afin d’élaborer un questionnement toujours plus vaste.

Bref, je m’étonne et m’émerveille face à cette fluidité entre le producteur et le consommateur dans les économies de marché. D’autres s’en offusquent et rêvent d’un grand plan général, plan qui n’a jamais rien donné sauf ponctuellement, dans un pays dévasté par la guerre, par exemple, et à reconstruire. Mais cette volonté planificatrice doit savoir s’effacer progressivement sitôt que le pays s’est reconstruit.

Deux mécanismes bien connus et qui fonctionnent en symétrie : quand la demande augmente sur un produit donné, son prix commence par augmenter ; mais ses producteurs comprennent le message et ils augmentent sa production afin de répondre à la demande et ainsi faire baisser son prix. A l’inverse, ou symétriquement, quand les stocks augmentent, que l’offre se fait plus forte que la demande, les producteurs baissent les prix et ralentissent la production. Ces mécanismes (simples mais délicats) fonctionnent au quotidien ; ils font partie intégrante de notre quotidien.

En l’absence d’un système de prix libres, soit de signaux faciles à comprendre et rapides (presqu’instantanés) à mettre en œuvre, comment les producteurs – les entrepreneurs – pourraient-ils anticiper et s’ajuster ?

Ceux qui parce qu’ils sont au sommet de la structure étatique pensent disposer d’une vue d’ensemble leur permettant de prendre les décisions les plus avisées sont dans l’illusion la plus complète. Friedrich Hayek a évoqué une synoptic delusion. Moins ces individus installés dans les parties supérieures de la machinerie étatique interviendront dans l’économie, mieux elle se portera. Ils permettront ainsi aux entrepreneurs et aux entreprises (et peu importe leur volume, qu’il s’agisse de TPE, de PME, de PMI, d’ETI ou de GE, pour reprendre le jargon administratif français) de fournir dans les meilleurs délais les biens et les services dont les citoyens ont besoin. Que l’État français ne mette pas son nez là où il dénué de toute compétence – de tout flair – et qu’il aplanisse les obstacles au bon fonctionnement de l’économie en commençant par alléger la fiscalité dans toutes les directions et simplifier la machinerie administrative, l’une et l’autre parmi les plus lourdes et les plus compliquées de tous les pays de l’O.C.D.E.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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