Notes de lecture (économie) – 4/14

 

Tableau VII – Carl Menger (le fondateur de l’École autrichienne d’économie) est aussi l’un des pionniers de la science économique moderne avec « Principes d’économie politique » (« Grundsätze der Volkswirtschaftslehre »), publié en 1871, un livre téléchargeable en ligne. De ses nombreuses contributions à la pensée économique, retenons-en trois :

La valeur d’un bien ne dépend pas de la quantité de travail exigée pour être produit (ce que soutenaient des économistes comme Adam Smith ou Karl Marx) mais de l’utilité qu’attribuent les acheteurs – les consommateurs – à l’obtention d’une unité supplémentaire de ce bien – voir la « révolution marginaliste ». Ci-joint, un article bien structuré et à caractère didactique intitulé « La révolution marginaliste : les grands thèmes » :

http://ses.ens-lyon.fr/articles/la-revolution-marginaliste-les-grands-themes-104120

Parmi ceux qui ont fait cette découverte, Carl Menger est celui qui a le plus insisté sur l’aspect subjectif de la théorie de la valeur, une théorie qui permet d’appréhender nombre des phénomènes économiques qui constituent notre quotidien, le structurent et le modèlent. Le raisonnement en terme d’utilité marginale décroissante explique par exemple pourquoi l’eau dans une région désertique aura un prix (très) élevé tandis qu’elle aura un (très) faible prix dans une région où elle abonde. La rareté explique la valeur. Même explication dans un contexte bien différent : le prix d’un service Uber peut augmenter sensiblement et très temporairement (alors que le service reste le même et n’entraîne pas de la part de celui qui le propose une augmentation du coût) parce que, par exemple, une forte pluie s’est mise à tomber et que la demande augmente. L’augmentation du prix ne décourage pas la demande car le client juge qu’elle compense plus ou moins les désagréments causés par la pluie et l’utilisation des transports en commun. Conclusion : le marché est mieux à même de satisfaire le consommateur lorsque les prix sont flexibles et rendent ainsi mieux compte de la valeur d’un bien ou d’un service.

 

L’École autrichienne d’économie

 

Deuxième contribution de Carl Menger. Elle est de nature méthodologique. Selon lui, on peut à partir de la logique (et non plus en se basant exclusivement sur l’histoire des faits) déduire des lois générales afin de comprendre les phénomènes économiques complexes. Des outils nous sont proposés par la théorie, à nous de nous en saisir et de nous familiariser avec eux afin d’en déduire des lois générales.

Enfin, point très important – et qui confirme ma sympathie pour Carl Menger et plus généralement pour l’École autrichienne d’économie –, pour comprendre le fonctionnement de la société et de l’économie, il faut commencer par prendre appui sur les actions individuelles fort de ce principe – de cette observation – selon lequel chacun cherche à optimaliser son intérêt et à satisfaire ses besoins ; ainsi pose-t-il les bases de l’individualisme méthodologique, un axe de réflexion qui reste particulièrement fécond. L’homme n’est pas qu’homo œconomicus, il est bien plus et ne pas le comprendre, et déjà par l’intuition (car l’économie fait aussi et grandement appel à l’intuition), c’est se condamner à tourner en rond comme un animal en cage. Prendre appui sur l’individu, c’est prendre appui sur une fragilité, sur de l’incertitude, c’est avancer non pas suivant une ligne bien droite mais décrire de nombreuses courbes, s’engager dans des culs-de-sac et faire marche arrière pour mieux repartir. L’homme bien vivant est ainsi ; il ne se réduit pas à cette poupée de cire ou poupée de son qu’est l’homo œconomicus.

Comme tous les grands économistes, Carl Menger est aussi un philosophe et non un simple expert-comptable auquel nos sociétés hyper-techniciennes veulent réduire l’économiste. Carl Menger se penche sur la nature des institutions qui délimitent notre quotidien. Il observe la naissance et l’évolution de ces institutions parmi tant d’autres que sont le langage, la monnaie, la morale, etc. Pour ce faire, il s’écarte de l’École historique allemande et en conclut qu’elles ne doivent rien aux États mais qu’elles trouvent leur origine dans l’émergence (spontanée) de conventions peu à peu acceptées par les communautés. Ainsi de la monnaie, une convention progressivement acceptée sans l’intervention d’une organisation centralisée et élaborée par des individus qui ont éprouvé les incommodités du troc. Friedrich Hayek poursuit cette lignée avec sa théorie de l’ordre spontané : les institutions et les règles de droit sont le produit de tâtonnements et en aucun cas d’une planification.

Carl Menger est à l’origine d’une formidable école de pensée. Les propositions de l’École autrichienne d’économie restent actives partout dans le monde et elles le resteront par leur amplitude, l’importance qu’elle accorde à l’individu, au comportement individuel, et à la profondeur philosophique que suppose la pensée économique.

 

Tableau VIII – Petit rappel historique. C’est à la suite d’Adam Smith que s’est développé le courant économique dit « classique ». Vers 1870 sont apparus deux autres courants, le « néo-classique » et l’« autrichien ». Le courant néo-classique est à l’origine de la première mathématisation de la théorie économique. Le courant autrichien étudie l’économie comme une science humaine. La relation entre le courant autrichien et le courant classique est sujet à polémique. Malgré leurs différences, ces trois courants apportent une même réponse à la question fondamentale : d’où vient la prospérité ? Réponse : de l’échange libre. Chacun de ces trois courants a sa théorie sur le capital, le travail et autres grands sujets, mais tous conduisent à l’échange, produit ou service. Il faut partir de cette donnée pour espérer avancer dans tout débat sur l’économie. On se souvient que le courant autrichien désigne comme catallaxie l’économie, soit la science des échanges. La définition que donne Wikipédia de ce mot est la suivante : « Le mot catallaxie a été forgé à partir du concept de catallactique qui nomme la science des échanges, soit la branche de la connaissance qui étudie les phénomènes du marché, c’est-à-dire la détermination des rapports d’échange mutuels des biens et des services négociés sur le marché, leur origine dans l’action humaine et leurs effets sur l’action ultérieure. »

 

Tableau IX – Les libéraux n’ont jamais été écoutés en France où ils sont chargés de toutes les misères du monde. Être qualifié de « libéral » est aussi peu élogieux qu’être qualifié de « fasciste » ou de « réactionnaire ». Par ailleurs, dans les lycées et les universités de France, personne n’étudie Frédéric Bastiat ou Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Carl Menger pour ne citer qu’eux. Personne. Leurs noms sont ignorés. La pandémie de la Covid-19 est une opportunité pour l’État et sa machinerie. Ils se réaffirment, comme s’ils n’étaient pas assez présents !

Nous serions entrés dans « un moment keynésien » répète-t-on avec contentement. Ce moment n’est en rien nouveau puisque la France vit ce moment depuis plusieurs décennies. On espère que cette crise sanitaire va en finir avec la bête – un monstre –, le libéralisme. Mais de quels maux le libéralisme est-il coupable, en France notamment ? C’est un pays extraordinairement étatique et étatisé dont le bilan est de moins en moins probant. Rappelons sans vouloir dresser une liste exhaustive du bilan étatique en France que, parmi les pays de l’O.C.D.E., la France est le pays où la fiscalité est la plus lourde et le taux de chômage le plus élevé. Quand sortira-t-on de ce « moment keynésien » ? Quand s’extraira-t-on de ce marécage qu’est l’étatisme ? L’État pourrait au moins laisser l’économie de côté et se concentrer sur ses pouvoirs régaliens qu’il assume de moins en moins efficacement à force de vouloir se mêler de tout.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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