En lisant « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Weber – 4/4

 

Je passe sur les trois autres blocs étudiés par Max Weber dans le présent ouvrage, soit : le Piétisme, le Méthodisme et les sectes baptistes (mouvement baptiste – Täufertum – et les sectes qui au cours des XVIe et XVIIe siècles en sont directement issues ou bien ont adopté les formes de sa pensée religieuse : Baptistes, Mennonites et, surtout, Quakers), des développements passionnants mais périphériques en regard du calvinisme et du luthérianisme. J’invite à la lecture de l’intégralité de ce texte majeur : « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus) qui, je le rappelle, se rattache à la première partie de « Études de sociologie de la religion » (Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie). Un article publié dans la presse allemande en 1906 sous le titre « Kirchen und Sekten » a été adjoint à l’édition que j’ai entre les mains sous le titre « Les sectes protestantes et l’esprit du capitalisme » (Kirchen und Sekten). Et j’en reviens à la dernière partie du texte en question que j’ai présenté dans les trois précédents articles :

Ascétisme et esprit capitaliste

Du protestantisme ascétique dont le puritanisme anglais (dérivé du calvinisme) offre le fondement le plus conséquent du concept de Beruf. Les œuvres de Richard Baxter rendent compte du détachement de la pure doctrine calviniste. Cet auteur consacre l’essentiel de son travail à encourager la vie morale dans l’Église. « A Christian directory » est le résumé le plus complet de la théologie morale puritaine. Il fait appel aux éléments ébionites du Nouveau Testament afin de mettre en relief des jugements sur la richesse et la façon de l’acquérir. La richesse en tant que telle est considérée par la littérature puritaine comme un danger car la rechercher éloigne du royaume de Dieu et est moralement douteux. Mais ce qui est vraiment condamnable du point de vue moral, c’est le repos dans la possession, la jouissance de la richesse dont les conséquences sont jugées néfastes. Le repos n’est destiné qu’aux saints dans l’au-delà. Ici-bas, pour assurer son salut, l’homme doit « faire la besogne de Celui qui l’a envoyé, aussi longtemps que dure le jour » (Jean, IX, 4). Gaspiller son temps est la plus grave des fautes. Notre vie si brève est infiniment précieuse car elle doit confirmer (festmachen) notre élection. Notre temps est infiniment précieux dans la mesure où il doit concourir à la gloire de Dieu ; en conséquence, perdre son temps est passible d’une condamnation morale absolue. Ce qui plaît à Dieu est l’accomplissement pratique de sa volonté dans un métier (Beruf), qu’il soit manuel ou intellectuel.

 

Richard Baxter (1615-1691)

 

Le travail est envisagé comme un moyen ascétique, ce que l’Église d’Occident a toujours grandement prisé. Le travail est envisagé comme remède contre ces tentations que le puritanisme désigne par l’expression unclean life. L’ascétisme : relations sexuelles uniquement dans le mariage et pour engendrer ; alimentation frugale et végétarienne ; bains d’eau froide.

Le travail est le but même de la vie. La répugnance au travail est la marque même d’une absence de grâce. Pour les Mormons, une secte à l’origine d’étonnantes réalisations économiques, un paresseux ne peut être chrétien. « Il est destiné à être piqué à mort et rejeté hors de la ruche ». Pour Richard Baxter, même celui qui peut vivre sans travailler doit travailler comme s’il était pauvre. La Providence a prévu pour chacun un métier (calling), le métier qui n’est pas un destin auquel on doit se soumettre (voir le luthérianisme) mais un commandement express de Dieu adressé à chaque individu afin que tous œuvrent à Sa gloire. Cette nuance a des conséquences psychologiques considérables.

La division du travail a été interprétée (notamment par saint Thomas d’Aquin) comme procédant directement d’un plan divin. Mais la place attribuée à chacun restait contingente. Pour Luther, l’insertion de l’individu dans une classe ou un métier émane directement de la volonté divine. L’individu doit donc persévérer dans sa situation, d’autant plus que les relations entre la piété luthérienne et le monde avaient été dès le début mal définies, avec cette indifférence paulinienne : le monde doit être accepté tel qu’il est. La conception puritaine apporte une variation : c’est au fruit qu’il porte que l’on reconnaît le but providentiel de la division du travail. Les développements de Richard Baxter à ce sujet ne sont pas sans rappeler Adam Smith. La division du travail favorise le développement de l’habileté (skill), un accroissement quantitatif et qualitatif de la production qui participe au bien-être général (common best). Mais Richard Baxter ajoute un élément puritain à cette motivation utilitaire : la profession doit être fermement assurée (certain calling ou stated calling) étant entendu que hors d’elle l’homme ne peut être qu’inconstant. Un métier précis et fixe est ce que l’homme peut espérer de mieux. Il en va ainsi de l’éthique des Quakers, une conception puritaine de la besogne : l’accent est mis non pas sur l’acceptation du sort que Dieu a irrémédiablement fixé pour chacun (voir Luther) mais sur la preuve de la grâce qui produit tout son effet dans le soin et la méthode apportés au travail. On peut exercer plusieurs métiers à la condition qu’aucun ne porte préjudice aux autres. On peut changer de métier dans la mesure où le nouveau métier plaît davantage à Dieu, autrement dit s’il est plus utile à la société.

L’utilité d’un métier et l’approbation que Dieu lui accorde se mesurent selon la morale à l’importance des biens qu’il fournit à la société et à l’avantage économique qu’il procure. Pour le puritain, Dieu est à l’œuvre dans toutes les circonstances de sa vie. Si Dieu lui indique un moyen de s’enrichir en empruntant telle voie, il doit s’y engager sans hésiter afin de ne pas contrarier Ses plans. On s’enrichit pour Dieu, non pour soi. Par ailleurs, désirer être pauvre, c’est comme désirer être malade, ce qui est condamnable puisque la sanctification vient par les œuvres.

Les paroles de la Bible sont envisagées par Richard Baxter comme les articles d’un code, des paroles non dépourvues d’ambiguïté puisque Luther commence par utiliser le concept de vocation (Beruf) au sens séculier afin de traduire un passage de Jésus ben Sira dont le livre, malgré les influences hellénistiques, appartient pleinement aux éléments de l’Ancien Testament (y compris les Apocryphes) qui agissent dans un sens traditionaliste, d’où la prédilection pour ce livre de la part des paysans luthériens et de larges courants du piétisme allemand. L’ascétisme s’attache aux passages de l’Ancien Testament qui célèbrent la légalité formelle. On en vient à soutenir la théorie selon laquelle la loi juive n’a été dépouillée de son autorité (par la Nouvelle Alliance) que dans la mesure où elle véhiculait des prescriptions cérémonielles ou de circonstances destinées exclusivement au peuple juif. On l’allégeait en quelque sorte des prescriptions inadaptées à la vie moderne tout en favorisant l’esprit d’auto-justification et de sobre légalité propre à ce type de protestantisme grâce aux nombreux traits qui l’apparentaient à la moralité de l’Ancien Testament. On en vint à évoquer un English Hebraism.

A présent, tentons d’élucider comment la conception puritaine du métier et l’exigence d’une conduite ascétique ont pu explicitement influer sur le développement du style de vie capitaliste.

La société monarchiste et féodale encourage ceux qui veulent se divertir et menace cette tendance ascétique anti-autoritaire. Voir « Book of Sports » (sous James I en 1617-1618 puis Charles I en 1633) érigé en loi dans le but explicite de contrecarrer le puritanisme. L’ascétisme rationnel dénonce alors le sport qui ne sert pas un dessein rationnel, soit un bon équilibre physique. Les joies spontanées de l’existence (la forme seigneuriale du sport, la danse, le cabaret) sont aussi répréhensibles que la piété car elles aussi distraient de l’activité professionnelle.

L’idéal puritain ne s’oppose pas à la culture, tout au moins aux sciences (à l’exception de la scolastique), car la littérature non-scientifique et les beaux-arts sont considérés comme répréhensibles. Les romans sont des wastetimes, ainsi que le drame, la poésie lyrique et la musique populaire qui dépérissent passé l’âge élisabéthain. Dénonciation des réjouissances mondaines ainsi que des formes d’expression populaires sacramentelles. Reste la froide réalité. Le théâtre est condamnable. Idle talks, superfluities, vain ostentation, etc., sont des mots qui ne cessent de revenir pour jeter l’anathème sur les préoccupations artistiques, une condamnation qui s’étend à la parure, au vêtement et conduit à une uniformisation – standardisation – de la production, soit l’une des marques les plus caractéristiques du capitalisme.

L’atmosphère puritaine conduit généralement à une profonde intériorisation de la personnalité, un bienfait pour la littérature. Si l’homme se livre – succombe – à un plaisir, disons artistique ou sportif, ce plaisir ne doit pas lui coûter un sou, étant entendu que c’est par la seule grâce de Dieu qu’il possède des richesses, richesses dont il n’est que le régisseur. L’homme a des devoirs à l’égard des richesses qu’il a gagnées – comprenez, qui lui ont été confiées. Il doit en acquérir toujours plus, par un travail incessant, mais sans jamais en jouir.

Comme tant de constituants du capitalisme moderne, ce style de vie remonte au Moyen Age, mais c’est par l’éthique du protestantisme ascétique qu’il devient un principe moral conséquent. L’ascétisme protestant : produire de la richesse mais sans jamais en jouir. La consommation (surtout des objets de luxe) est donc freinée tandis que les inhibitions de l’éthique traditionaliste quant au désir d’acquérir sont poussées de côté. Ce désir est non seulement légalisé mais est envisagé comme un hommage à la gloire de Dieu. Les formes ostensibles de luxe ne sont qu’idolâtrie tandis que l’usage rationnel et utilitaire des richesses honore Dieu. On ne demande pas aux possédants de se mortifier – car coupables de posséder – mais d’employer leurs biens à des fins nécessaires et utiles. Voir les Quakers, représentants les plus conséquents de cette attitude face à la vie.

Il ne s’agit pas de s’enrichir à n’importe quel prix : l’ascétisme combat la malhonnêteté et l’avidité instinctive, le covetousness. La richesse est en elle-même tentation. En accord avec l’Ancien Testament et par analogie avec l’évaluation éthique des bonnes œuvres, l’ascétisme condamne radicalement la richesse en tant que fin en elle-même tout en tenant en très haute estime la richesse comme fruit d’une activité professionnelle – signe de la bénédiction de Dieu. Le travail incessant dans une profession séculière est le moyen ascétique le plus élevé, une preuve de foi authentique. Il aura constitué le plus puissant vecteur de l’expansion de cette conception de la vie que nous nommons l’« esprit du capitalisme ».

Poursuite incessante du gain et frein à la consommation, soit formation du capital par l’épargne, un capital à investir. Il faut lire à ce sujet « The English in America: The Puritain Colonies » de John Andrew Doyle.

Les puritains tiennent l’agriculture en haute estime, une estime qui ne porte pas sur le landlord mais le yeoman, le farmer, non pas sur le hobereau mais l’agriculteur « rationnel », l’agriculteur qui investit pour mieux produire et non sur le nouveau riche qui achète des terres en recherchant l’anoblissement et le mode de vie féodal. Cette conception puritaine de l’existence (et au-delà du simple encouragement à l’accumulation du capital), avec vie bourgeoise rationnelle, a mis au monde l’homo œconomicus moderne.

Mais l’ascétisme séculier du puritanisme, avec stricte réglementation de la vie et limitation de la consommation va être menacé par la richesse accumulée – en effet comment résister à la tentation qu’offre cette richesse même ? Il faut réagir. C’est dans ce contexte que peut être envisagé le revival méthodiste qui précède la montée en puissance de l’industrie anglaise vers la fin du XVIIIe siècle. Il faut lire John Wesley. John Wesley sait qu’à mesure qu’augmentent les richesses (par l’ascétisme du travail soutenu et de l’épargne), la ferveur religieuse baisse en intensité. La froide vertu professionnelle finit par avoir raison de la source religieuse, ne reste que la sécularisation utilitaire. C’est alors qu’apparaît la figure de Robinson Crusoe, l’homo œconomicus isolé des mécanismes sociaux et qui poursuit son œuvre missionnaire.

Lorsque le principe « to make the most of both worlds » se mit à dominer, la bonne conscience devint l’un des moyens de jouir d’une confortable vie bourgeoise et naquit un éthos spécifiquement bourgeois de la besogne. Le bourgeois se retrouva en règle avec Dieu et avec le monde ; il lui suffisait d’adopter une conduite formellement correcte, une conduite morale irréprochable, et de faire usage de ses richesses sans choquer. Ainsi l’entrepreneur pouvait-il veiller à ses intérêts et disposer d’ouvriers sobres et consciencieux accomplissant une tâche voulue par Dieu. Et la répartition inégale des richesses n’était-elle pas elle aussi voulue par Dieu, Dieu dont les fins nous demeuraient secrètes ?

Les écrits ascétiques dans leur ensemble véhiculent l’idée que travailler loyalement pour de bas salaires, quand on ne peut faire autrement, plaît infiniment à Dieu. L’ascétisme protestant n’apporte rien de nouveau sur ce point mais il propose une norme d’une grande efficacité : la motivation psychologique par laquelle le travail en tant que vocation (Beruf) est le meilleur voire l’unique moyen de s’assurer de son propre état de grâce. L’exploitation de la bonne volonté au travail se voit légalisée, comme est légalisée celle de l’entrepreneur dont le travail est également envisagé comme une vocation (Beruf). Le capitalisme y trouve son compte. William Petty, un Anglican, attribue la puissance économique de la Hollande au XVIIe siècle au fait que Calvinistes et Baptistes, nombreux dans le pays, considèrent que « le labeur et l’esprit industrieux constituent leur devoir envers Dieu ». Le puritanisme est individualiste et anticonformiste, il promeut les capacités et l’initiative personnelles dans un cadre rationnel et légal. Les Puritains (voir William Prynne et John Parker) refusent l’alliance entre l’Église et l’État, les monopoles et le grand capital ; ils leur opposent non sans fierté leur morale bourgeoise des affaires. Cette opposition entre deux conceptions du capitalisme trouve son correspondant au niveau religieux.

L’un des éléments fondamentaux de l’esprit du capitalisme moderne et de la civilisation moderne, soit la conduite rationnelle fondée sur l’idée de Beruf, est né de l’esprit de l’ascétisme chrétien. L’« esprit du capitalisme » est contenu en germe dans l’esprit puritain du métier – mais dépourvu de fondement religieux ; voir Benjamin Franklin. Le monde moderne est marqué du sceau de l’ascétisme, du travail spécialisé – exit l’universalité faustienne de l’homme. Le puritain se veut besogneux car il doit l’être. Lorsque l’ascétisme passe du monastère à la vie professionnelle et séculaire, il commence à s’emparer de la moralité séculière afin de participer à la structuration du prodigieux cosmos de l’ordre économique moderne. Alors que l’ascétisme transforme le monde de fond en comble, les biens de ce monde se mettent à dominer les hommes comme jamais.

A présent, l’ascétisme religieux s’est échappé de sa cage de fer. Le capitalisme n’a plus besoin de ce soutien puisqu’il repose sur une base mécanique. Qui habitera la cage à présent vide ? Des prophètes inédits ? Une renaissance des anciens penseurs et idéaux. Une pétrification mécanique animée par la seule vanité ?

Dans cette présentation qui appelle bien des développements, nous n’avons aucunement cherché à substituer à une interprétation causale « matérialiste » une interprétation « spiritualiste » de la civilisation et de l’histoire. Nous refusons l’unilatéralisme ; ces deux interprétations appartiennent au domaine du possible ; l’une et l’autre ne peuvent servir la vérité historique que si elles s’en tiennent au rôle de travail préparatoire sans jamais prétendre apporter des conclusions.

Olivier Ypsilantis

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