En lisant « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Weber – 1/4

 

Cet article rend compte d’une lecture stylographe en main du livre de Max Weber, « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus) qui se rattache à la première partie de « Études de sociologie de la religion » (Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie). Je rappelle que Max Weber a travaillé à ce livre dans les premières années du XXe siècle.

 

Max Weber (1864-1920)

 

Chapitre premier – Le problème

Confession et stratification sociale

On a remarqué que dans un pays où coexistent plusieurs confessions religieuses, la présence protestante est notable chez les détenteurs de capitaux ainsi qu’à la direction et aux emplois supérieurs dans les grandes entreprises industrielles et commerciales modernes. Ces circonstances ont une lointaine origine. Leur étude fait apparaître l’appartenance confessionnelle non comme la cause première des conditions économiques mais comme leur conséquence. Participer à ces fonctions économiques supérieures suppose en effet des moyens financiers et une éducation coûteuse. Or dans le Reich la plupart des régions les plus riches étaient passées au protestantisme dès le XVIe siècle.

Question : pourquoi ces régions se montraient-elles si favorables à une révolution dans l’Église ? La réponse paraît simple, elle ne l’est pas. Certes, l’émancipation du traditionalisme économique devait favoriser une certaine prise de distance envers la tradition religieuse et ses représentants ; mais il faut placer en pleine lumière un fait poussé de côté : la Réforme constituait une nouvelle forme de domination religieuse, en aucun cas son élimination. La domination de l’Église catholique s’était notablement relâchée, tandis que la Réforme introduisait une réglementation de la conduite autrement plus rigide. Au XVIe et XVIIe siècles, dans les régions où il dominait, le calvinisme exerçait un implacable contrôle sur l’individu. Mais alors, comment se fait-il que dans ces pays en plein développement économique, avec une bourgeoisie florissante, la tyrannie du puritanisme ait été non seulement supportée mais défendue, et avec héroïsme ? Que les Protestants détiennent l’essentiel du capital et les postes de direction peut en partie s’expliquer par l’héritage, mais en partie seulement.

Il y a d’autres particularités dont les raisons demeurent difficilement explicables. Par exemple, on note que chez les Catholiques et les Protestants, les parents orientaient leurs enfants différemment. Les capacités économiques pouvaient expliquer qu’il y ait eu plus de Protestants que de Catholiques dans l’enseignement secondaire mais comment expliquer que les bacheliers catholiques qui sortaient des établissements préparant aux études techniques et aux professions industrielles et commerciales aient été bien moins nombreux que les Protestants, tandis que les humanités avaient toutes leurs préférences. On peut ainsi expliquer la faible participation des Catholiques aux profits tirés du capital, mais pourquoi cette préférence ?

Pourquoi les artisans catholiques avaient-ils tendance à rester dans l’artisanat alors que les artisans protestants étaient plus attirés par les usines où ils constituaient le meilleur de la main-d’œuvre qualifiée et occupaient des emplois administratifs ? Ces particularités (entre autres particularités) avaient à voir avec les particularités mentales qu’expliquait un type d’éducation et donc l’atmosphère religieuse dans la communauté et la famille. Cette faible participation des Catholiques dans l’Allemagne moderne (je rappelle une fois encore que Max Weber a rédigé ce livre dans les premières années du XXe siècle) contredit une tendance observée partout et en tout temps, à savoir que les minorités nationales ou religieuses en situation de dominées sont attirées par l’activité économique. Les exemples à ce sujet sont très nombreux où l’économique s’efforce de compenser l’exclusion plus ou moins marquée du politique. Citons les Juifs, les Huguenots sous Louis XIV, les Quakers en Angleterre, les Polonais en Russie ou en Prusse-Orientale, etc. Rien de tel chez les Catholiques en Allemagne ou, auparavant, en Hollande et en Angleterre où ils étaient seulement tolérés lorsqu’ils n’étaient pas persécutés.

Considérant la durée et l’amplitude de ce phénomène, il convient d’aller chercher une explication dans une strate plus profonde, soit d’analyser les croyances religieuses, car, qu’ils soient dominants ou dominés, majoritaires ou minoritaires, les Catholiques n’ont pas montré une même disposition pour le rationalisme économique. Écartons le schéma qui présente le Catholique comme « plus détaché du monde » (Weltfremdheit), plus ascétique, et le Protestant comme plus matérialiste, plus dans la « joie de vivre » (Weltfreude). Il suffit d’observer l’un et l’autre dans tel ou tel pays à telle ou telle époque pour considérer ce schéma bien établi comme bien trop commode.

Cette différence entre Catholiques et Protestants n’est-elle pas sous-tendue par une parenté profonde ? Quelques remarques. Nombre d’adeptes des formes les plus intériorisées de la piété chrétienne (voir les Piétistes) sont issus de milieux commerçants : un sens aigu des affaires combiné avec une piété qui domine la vie dans son ensemble, une caractéristique des Églises et des sectes les plus importantes du protestantisme depuis leurs débuts. Voir le calvinisme qui au cours de l’expansion de la Réforme n’était en rien lié à une classe déterminée. La diaspora calviniste a été définie à raison par Eberhard Gothein comme « la pépinière de l’économie capitaliste », plus que le luthérianisme et même en Allemagne. Observation non moins frappante : des sectes dont le détachement des choses de ce monde est devenu aussi proverbial que la richesse combinent très harmonieusement l’observance religieuse et le sens des affaires. A ce propos, on pourrait étudier le rôle tenu par les Quakers aux États-Unis et les Mennonites aux Pays-Bas et en Allemagne. Les exemples à ce sujet ne manquent pas.

La Weltfreude ne marque pas les débuts du protestantisme ; elle ne caractérise guère Luther et Calvin pour ne citer qu’eux. Il faut donc sortir des représentations convenues, toutes bien imprécises, et tenter de pénétrer les singularités des diverses expressions du christianisme

L’« esprit du capitalisme »

L’« esprit du capitalisme »… Il ne s’agit pas de travailler à une définition conceptuelle mais tout au moins à un signalement (Veranschaulichung) provisoire qui puisse permettre de définir l’objet de notre étude. Un document peut rendre compte de cet « esprit » mieux que tout autre, un classique dépourvu de toute relation directe avec la religion : « Advice to a Young Tradesman » (1748) de Benjamin Franklin. Au large extrait de ce document, Max Weber ajoute un autre extrait de « Necessary Hints to Those that Would be Rich» (1736) du même. Je mets en lien ce premier document (à lire attentivement) :

https://liberalarts.utexas.edu/coretexts/_files/resources/texts/1748%20Franklin%20Advice.pdf

Ferdinand Kürnberger raille ce sermon ; mais il se trouve qu’il n’expose pas seulement une manière de faire des affaires, il est aussi un éthos et c’est ce qui nous intéresse, éthos de l’« esprit du capitalisme » moderne limité à l’Europe occidentale et à l’Amérique. Car le capitalisme existe depuis l’Antiquité et dans les parties les plus lointaines du monde – mais ce capitalisme n’avait pas cet éthos.

Les mises en garde morales de Benjamin Franklin sont teintées d’utilitarisme : l’honnêteté assure le crédit comme l’assurent la ponctualité, le sérieux et la frugalité, c’est pourquoi ce sont là des vertus. Il faut lire « Autobiography », une lecture qui nous incitera à juger que selon l’auteur les vertus ne sont des vertus que dans la mesure où elles sont vraiment utiles à l’individualisme. Mais la chose n’est pas si simple. Benjamin Franklin estime que l’utilité des vertus lui a été révélée par Dieu qui voulait ainsi le vouer au Bien. Il nous faut donc dépasser la conclusion d’un égocentrisme enveloppé dans de la morale et comprendre que cette éthique n’est sous-tendue par aucun eudémonisme voire hédonisme. Elle se résume à : gagner toujours plus d’argent en se gardant des jouissances qu’offre la vie. Le gain est devenu une fin en soi ; autrement dit, il ne lui est plus subordonné comme moyen de satisfaire ses besoins. Ce renversement de ce que nous pourrions désigner comme l’état de choses naturel est l’un des leitmotivs du capitalisme et il est sous-tendu, dans le cas de Benjamin Franklin, par des représentations religieuses. Benjamin Franklin n’est que très modérément déiste mais il n’a pas oublié (lire « Autobiography ») ces citations bibliques que son père, un fervent calviniste, lui a rabâchées dans son enfance et sa jeunesse.

Gagner de l’argent d’une manière licite est dans nos sociétés l’expression de l’application et de la compétence professionnelles. Le devoir s’accomplit pleinement dans l’exercice d’une profession. C’est le fondement de la civilisation capitaliste bien que cette conception ne se limite pas au capitalisme. L’économie capitaliste est un univers gigantesque auquel l’individu doit s’adapter, s’adapter aux règles de l’économie de marché et donc aux règles du capitalisme, ce qui concerne tout individu de bas en haut et de haut en bas de l’échelle sociale. Le capitalisme choisit les individus les mieux adaptés à son propre développement par un processus de sélection économique, que l’individu soit entrepreneur ou simple employé. Mais pour que cette sélection s’impose par ses modalités, il faut que ces dernières ne s’appuient pas sur des individus isolés mais sur des groupes humains dans leur totalité.

Comment expliquer cette origine et ce processus ? On ne s’en tiendra pas à la doctrine (simpliste) du matérialisme historique. Dans le cas qui nous occupe, soit le pays où est né Benjamin Franklin (le Massachusetts), l’« esprit du capitalisme » existait avant que ne se développe l’ordre capitaliste. Nous allons donc pousser de côté les théoriciens de la superstructure (voir le matérialisme historique) étant entendu que les idées ne s’épanouissent pas comme des fleurs et que l’« esprit du capitalisme » tel que nous l’entendons a dû, pour s’imposer, lutter contre des forces hostiles.

Benjamin Franklin a été compris par tout un peuple. A d’autres époques et en d’autres lieux, il aurait été proscrit. Mais entendons-nous, la soif du profit n’était pas moins vive aux époques précapitalistes. C’est ailleurs qu’il faut chercher la différence entre l’esprit capitaliste et l’esprit précapitaliste. Le capitalisme a mis un frein au manque total de scrupules, à l’égoïsme intéressé et autres désordres suscités par des individus. Car le capitalisme ne peut tirer profit de celui qui met en œuvre la doctrine du liberum arbitrium indiscipliné, pas plus qu’il ne peut employer un homme d’affaires dénué de tout scrupule. L’auri sacra fames est vieille comme l’humanité mais le capitalisme comme phénomène de masse (avec utilisation rationnelle du capital dans une entreprise permanente et une organisation rationnelle du travail) s’accommode mal des comportements déréglés qui font fi de toute limitation éthique.

L’« esprit du capitalisme » a eu à lutter contre des façons de s’opposer aux situations nouvelles, il a dû s’opposer à la tradition.

Prenons des cas particuliers en commençant par l’ouvrier et le travail à la tâche destiné à augmenter le rendement et les profits de l’entrepreneur. Ce procédé a vite montré ses limites et a même fini par réduire le rendement car le gain supplémentaire (lié au rendement) attirait moins l’ouvrier que la réduction de son travail. La question qu’il se posait n’était pas : combien puis-je gagner quotidiennement si je fournis le plus de travail possible ? mais : combien dois-je travailler pour gagner la somme que j’ai perçue jusqu’à présent et qui couvre mes besoins courants ? C’est l’un des exemples de ce que nous entendons par traditionalisme. Plutôt que de gagner de plus en plus d’argent, l’homme (en général) préfère vivre selon son habitude et gagner ce qu’il lui faut pour continuer à vivre ainsi. Le capitalisme dont la spécialité est de vouloir augmenter la production du travail humain se heurte à cette résistance, à cette attitude précapitaliste, traditionnelle.

Le relatif échec du travail à la tâche va entraîner la mise en œuvre du procédé inverse : une réduction du salaire afin de contraindre l’ouvrier à plus de travail s’il veut conserver son gain. La corrélation bas salaires / hauts profits semble bien huilée et c’est la voie suivie par le capitalisme. Peiter de Court pose la question (qui est une réponse) : le peuple ne travaille-t-il pas parce qu’il est pauvre, et aussi longtemps qu’il le reste ? Mais ce procédé a lui aussi ses limites car si une réserve considérable de main d’œuvre qui se loue à bas prix peut favoriser le développement quantitatif du capitalisme, il freine dans un même temps son développement qualitatif car bas salaire n’est en rien synonyme de travail à bon marché ; et déjà d’un point de vue exclusivement quantitatif, l’efficacité du travail baisse avec un salaire physiologiquement insuffisant. Par ailleurs, les bas salaires s’avèrent contre-productifs lorsque le travail exige une qualification, de l’attention, de l’initiative et le sens des responsabilités. Dans ce cas il faut libérer le travailleur, au moins pendant le temps du travail, de la lancinante question : comment gagner un salaire donné avec le minimum d’efforts ? Dans ce cas le travail doit se faire comme s’il était un but en soi, une vocation (Beruf). Or, cette « vocation » ne peut être uniquement suscitée par le salaire, qu’il soit haut ou bas.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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