Réponse à un intervenant qui m’accuse de soutenir la « mafia juive »

 

« L’antisémitisme n’est jamais un but, il n’est qu’un moyen, il est la mesure des contradictions sans issues. L’antisémitisme est le miroir des défauts d’un homme pris individuellement, des sociétés civiles, des systèmes étatiques. Dis-moi ce dont tu accuses les Juifs et je te dirai ce dont tu es, toi-même, coupable », Vassili Grossman dans « Vie et Destin ».

 

Léon Askénazi (1922-1996)

 

Suite à la publication d’un article sur le présent blog, article intitulé « Israël bullying, ou la voix de la masse », https://zakhor-online.com/?p=18449, un intervenant m’a envoyé cette réponse : « Pourquoi tant de rationalisation, de psychologie d’autrui, de dérision ? Pourrais-je vous suggérer un peu plus d’auto-contemplation et un peu moins de psychonévrose freudienne et pseudoscience adornienne ? (…) Vous tomberez toujours dans le même piège dialectique d’auto-justification, qui justifie les crimes de la mafia juive. Votre refus de vous rendre aux faits – cette innocence, de fait – semble être est une flamme qui vous anime nuit et jour. »

Face à une telle mise en garde, il me faut répondre par l’euphémisme – understatement dirait l’Anglais, mot qui a une tonalité particulière, plus suggestive que le mot « euphémisme » ou « litote ».

Tout d’abord, j’espère que ledit intervenant ne s’est pas senti visé par cet article. Je l’ai écrit suite à une remarque lâchée au cours d’un repas par un invité. Je ne règle pas des comptes, je prends des notes. Et je réponds sans illusion car quelqu’un qui évoque « les crimes de la mafia juive » est enfoncé dans un tel bourbier mental qu’au moindre mouvement il s’y enfonce un peu plus – comme dans des sables mouvants.

Les Juifs ne constituent en rien une mafia, sauf dans les imaginations hallucinées. Il y a bien eu des mafias juives, parmi tant d’autres mafias. Rappelons que le mot « mafia » dans son acception première est né dans la très catholique Italie et qu’il rassemblait des Catholiques et affiliés.

Il y a bien eu des mafias juives, comme par exemple la Zwi Migdal, particulièrement active en Argentine dans les années 1920, une organisation dirigée par des Juifs contre des Juives, traite des Blanches à partir de l’Europe centrale et orientale, de la Pologne surtout – son premier nom, « Varsavia ». A noter que ces Juifs étaient tenus en horreur par l’ensemble des communautés juives. Ces marginaux se voyaient même refuser l’inhumation dans les carrés israélites. Je vous rapporte cette histoire (et je pourrais en rapporter d’autres, comme celle de Meyer Lansky ou Bugsy Siegel, qui ne sont pas à la gloire des Juifs ou, plus exactement, de certains Juifs) afin que vous compreniez que mon intérêt pour l’histoire du peuple juif, que je qualifierais de peuple-monde, n’est en rien une névrose obsessionnelle, un aveuglement et une naïveté, mais qu’il procède d’une étude soutenue, enthousiaste, d’une rencontre avec une histoire qui d’une manière ou d’une autre m’interroge et m’engage. Je ne maîtrise malheureusement pas l’hébreu, ce qui limite l’étude à laquelle je me livre. Et je doute de m’y mettre sérieusement tant je suis occupé sur différents fronts, si je puis dire.

 

Adin Steinsaltz (1937-2020)

 

Cet intérêt que j’ai commencé à développer dès un jeune âge s’explique en partie par les remarques anti-juives que j’ai pu saisir autour de moi, souvent prononcées en passant, comme s’il s’agissait d’une affaire entendue, un antisémitisme « distingué » qui se gardait de tout propos ordurier mais qui, de ce fait, me semblait plus diffus, plus pénétrant, plus inquiétant. L’antisémitisme clean

Il y a eu ma découverte de la Shoah, une sidération, un assassinat de masse inédit par son ampleur mais plus encore par ses méthodes. Certes, les Juifs ne sont pas les seuls à avoir massivement souffert (je précède ceux qui m’accuseront d’instrumentaliser la Shoah, à des fins sionistes par exemple), mais les méthodes d’extermination mises en œuvre ont introduit dans l’histoire humaine une radicalité nouvelle.

Vous m’accusez d’être victime de « la mafia juive », de « justifier ses crimes », voire de les favoriser. Je pourrais vous congédier mais je préfère vous observer. Je vous trouve bien triste.

Les propositions juives au monde sont tellement vastes et fondamentales que tout homme devrait s’y arrêter et les étudier. Il pourrait ainsi se sentir juif à des degrés divers, ce que nous sommes tous, sans le savoir, sans vouloir le savoir. Vous devriez cesser de vous sentir le jouet de puissances occultes, en particulier de « la mafia juive ». Vous pourriez commencer par vous plonger dans la lecture de Léon Askénazi, d’Adin Steinsaltz ou de Bernard Chouraqui – mais il y en a tant d’autres –, des penseurs qui vous aideraient à amplifier votre souffle et à aiguiser votre regard. Le monde juif est aussi divers que le monde, c’est pourquoi je qualifie volontiers le peuple juif de peuple-monde, un peuple très spécifique qui est peuple-monde par sa spécificité même. Vous devriez entreprendre l’étude du Talmud, ce qui est faisable sans nécessairement maîtriser l’hébreu, ce que rappelle Léon Askénazi, ou se laisser pousser la barbe.

Vous évoquez cette flamme qui m’anime jour et nuit. L’image est quelque peu forcée mais il est vrai que mes interrogations au sujet de l’antisémitisme et de l’antisionisme sont régulièrement réactivées par les médias de masse (la plupart financés par l’argent public, l’argent de nos impôts donc) et par des réflexions en passant. « Neighborhood Bully » de Bob Dylan reste bien actuel. Comment est-il possible que de braves citoyens pris entre leur profession (lorsqu’ils ne sont pas retraités) et la consommation soient à ce point préoccupés par Israël où ils n’ont le plus souvent jamais mis les pieds et dont ils ignorent tout hormis le pré-cuisiné que leur servent les appareils du pouvoir, comme le Quai d’Orsay ou l’A.F.P. ?

Il y a la doucereuse et incessante propagande, il y a aussi que bien des têtes sont préparées à accepter une telle propagande, préparées par des images séculaires pour ne pas dire millénaires qui montrent le Juif comme un individu qui ourdit une conspiration, qui manœuvre en sous-main, membre d’une société occulte, d’une mafia. Vous n’étouffez pas dans votre placard mental ? Ouvrez-en la porte ou enfoncez-la si elle est fermée à clé ! L’histoire du peuple juif et d’Israël est aussi l’histoire du monde, une invitation à une réflexion sans cesse amplifiée, comme ces cercles qui se propagent à la surface d’un lac après qu’une pierre en a touché la surface.

 

Le philosophe Bernard Chouraqui en 1993  (né en 1943)

 

Je vous laisse méditer ces lignes de Shmuel Trigano (dans « Les frontières d’Auschwitz ») : « Dès les lendemains de l’Émancipation, on voit en effet se développer un peu partout en Europe l’antisémitisme, une forme inédite de la haine des Juifs dont les motifs n’étaient plus religieux mais politiques et laïques et qui se déclinait dans toutes les langues idéologiques, selon que l’on fustige, à gauche, la ploutocratie, ou, à droite, le communisme. Or, quelle est la cible de l’antisémitisme sinon le peuple juif ? C’est à travers la figure du “complot” qu’il est en effet (mé)connu dans la modernité, façon dévoyée de le désigner, quand il n’existe aucune catégorie politique moderne pour le penser ».

Vous me suggérez un peu plus d’auto-contemplation et un peu moins de psycho-névrose freudienne et de pseudo-science adornienne. Je vous en remercie mais le message d’Israël au monde m’est vital et lorsque je lis Léon Askénazi, Adin Steinsaltz ou Bernard Chouraqui (il y en a beaucoup d’autres, je le redis), je reconnais non seulement des maîtres mais aussi des amis. Le monde est vaste Monsieur « Nostradamus » – et je sais que le choix de ce pseudonyme n’est pas un hasard. L’air que vous respirez est vicié (vicié par votre propre respiration) avec ces miasmes de « nazis crypto-juifs » et de « mafia juive ». J’espère ne pas vous avoir manqué de courtoisie.

Olivier Ypsilantis

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14 Responses to Réponse à un intervenant qui m’accuse de soutenir la « mafia juive »

  1. Ivri says:

    Quant à moi, je prends la liberté de vous écrire que pour la toute première fois, un de vos textes (dont j’aime la clarté, et la passion dont ils témoignent, aussi) me surprend. A tel point que les premiers fragments passés, il m’a fallu le survoler, tant une lecture méthodique m’était difficile à… comprendre.
    Pour aller droit au but : répondre à un psychopathe qu’on peut se figurer salement nécrosé par sa monomanie judéophage, un type qui parle de “crimes”, de “mafia juive”, et qui pour mieux donner encore dans le grotesque, mobilise Freud et Adorno – me paraît absolument superflu, dans le meilleur de cas.
    Salutations sionistes – et remerciements pour les articles, la constance et l’érudition.

  2. Hanna says:

    Cher Olivier,
    Merci pour cette réponse. Nous sommes bien heureux d’avoir des amis tels que vous.

    • Ypsilantis says:

      Hanna,
      A mon tour de vous remercier d’avoir des amis comme vous.
      Ivri,
      J’ai failli ne pas répondre, mais l’antisémitisme étant pour moi un sujet d’inquiétude constant, je tente par l’écriture d’alléger ce sentiment. Merci pour votre courrier.

  3. Ivri says:

    Bonsoir,
    Merci pour ces mots. Pour ma part, je ne puis que réitérer notre gratitude (je ne suis pas seul à vous lire ici) pour la qualité de vos textes.
    Ce doit être une tâche bien compliquée, parfois ingrate et douloureuse : tenter de dire, comme vous le faites, le nom d’Israël et tous ses possibles, en ces temps de régression, de mensonges et de ténèbres.
    Paix et lumière, donc – à vous-même ainsi qu’aux vôtres et à toute notre pauvre famille humaine.
    Ivri

    • Ypsilantis says:

      Ivri,
      Je vous remercie pour ces mots et c’est à mon tour de vous exprimer ma gratitude. Ma tâche n’est ni compliquée, ni ingrate, ni douloureuse, elle me passionne. Le peuple juif et l’État d’Israël sont les derniers principes romantiques du monde, soit des principes nourris par une énergie fondamentale, substratique. Quand on aime Israël, on n’est jamais vraiment seul tout en évitant la foule, ce qui n’est pas pour me déplaire. Ainsi que je le dis volontiers, je préfère la compagnie de quelques amis à celle de hordes de potes, ces hordes qui ne soutiennent les « pauvres Palestiniens » et autres « opprimés » que par haine (dissimulée) de tout ce qui touche à Israël et au peuple juif.

  4. Ivri says:

    Shalom,
    Je suis très touché par les mots que vous prenez le temps de m’adresser. Merci.
    En dépit de l’inélégance du procédé, dont je vous prie d’emblée de m’excuser, j’aimerais esquisser – tenter d’esquisser – point par point une sorte de réponse :

    1) Je suis particulièrement sensible à ce que vous écrivez sur “l’énergie fondamentale” qui fait qu’Israël, justement, existe. Pour aller très, très vite, car ce cadre dialogique ne nous permet guère davantage – je tiens le sionisme – non pas seulement celui des Pionniers, des Amants de Sion et de Pinsker – mais aussi celui qui vit et palpite aujourd’hui dans les rues d’Israël – pour l’unique principe révolutionnaire en acte à l’heure où nous échangeons. Une révolution est quelque chose qui fait bouger les gens en esprit, mais également au niveau des corps. Oui. Or chaque mois, chaque jour, des milliers de gens se mettent en mouvement vers Sion. Ils montent – quand la créature morbide qui vous accusait de faire “le jeu de la mafia juive” et ses frères en psychose descendent, eux, s’enlisent, et par leur obsession du Juif, s’interdisent de “prendre le risque de l’âme” (Nelly Sachs), et ainsi, d’accéder à l’être. (Je l’admets : j’espère qu’il lira ces mots)
    2) Malgré ses apparences un peu formelles – l’Agence Juive est le moteur même de cette énergie révolutionnaire. Etrange, n’est-ce pas ? On s’attendrait plutôt à des rebelles hébreux intrépides surgis des monts de Judée – mais non : une institution, des employés “carrés” – mais une action radicale. Elle est là, aujourd’hui – la révolution permanente.
    3) Révolutionnaire, Israël l’est par sa vocation universelle – et cela aussi préoccupe, attire de plus en plus de monde. Etant très au fait de ce qui existe dans le domaine du renouveau des études juives – à l’échelle européenne, notamment – je puis vous dire que les versets d’Isaïe (et autres) sur l’unité que forment Israël et les Nations, à travers un dépassement du politique qui mènerait à l’émergence d’une humanité-vraiment-humaine, interpellent des gens venus d’à peu près toutes les disciplines, langues et cultures.
    Merci à vous
    Ivri

  5. Hanna says:

    Pour Olivier, nous sommes les derniers romantiques et pour vous les derniers révolutionnaires. Je prends les deux! 🙂
    Amicalement
    Hanna

    • Ypsilantis says:

      Hanna ,
      Mais le révolutionnaire et le romantique ne se contiendraient-ils pas mutuellement ? Plus exactement ne seraient-ils pas dans un rapport Yin/Yang si je puis dire ? Comme les deux triangles équilatéraux en intersection parfaite qui donnent l’étoile de David ?

  6. Ivri says:

    Hanna,
    “Donc notre communauté ne veut pas de révolution : elle est révolution”
    (Buber / Ed. de l’Eclat, “Communauté”, petit recueil de textes anarcho-hébreux !)

  7. Hanna says:

    Bonnes pistes de réflexion…
    Bonne semaine!

  8. דוב קרבי dov kravi says:

    Shalom mitnadev,
    je salue ton équanimité.
    Pour ma part, je n’aurais voulu répondre à un énergumène capable d’évoquer ” la mafia juive ” pour caractériser le peuple hébreu.
    C’est l’avantage du clavier pour ces fâcheux : ils s’évitent ainsi quelques séjours aux urgences et autres désagréments.
    ! מגעיל

    • Ypsilantis says:

      Dov Kravi,
      J’aurais pu ne pas répondre, mais l’antisémitisme suscite en moi un tel questionnement – comme une hébétude – que je m’efforce autant que possible de lui faire face comme on fait face à une attaque.

  9. Ivri / עברי says:

    שלום דוב קרבי,
    בהחלט מסכים איתך, ואני מוסיף כי גם כשהם מסתתרים מאחורי המחשבים שלהם – עדיין ניתן לצוד אותם
    יום טוב לך
    עברי

  10. דוב קרבי dov kravi says:

    Shalom Ivri,
    hélas il est impossible de les guérir de leur profond désordre mental.
    יום טוב גם לך

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