Quelques séquences grecques – 5/7

 

Sixième séquence :

Lorsque Chateaubriand venant d’Éleusis arrive à Athènes, en 1806, il aperçoit au pied de l’Acropole un village plutôt agréable. Quelques années plus tard, alors qu’il suit avec la plus grande sympathie la guerre de libération que mène les Grecs contre l’Ottoman, il apprend en 1822 qu’Athènes – alors un village – est en ruines ; mais au moins les Grecs l’ont-ils libérée. Alors que la guerre de libération ne cesse de s’étendre, les Grecs tiennent la ville jusqu’en 1826, le 17 août, date à laquelle l’Ottoman reprend la ville et assiège l’Acropole dont les défenseurs se rendent le 5 juin 1827. Athènes, ce village, se retrouve encore plus en ruines qu’en 1822. De fait, il n’en reste rien hormis l’Acropole. Edgar Quinet qui est adjoint à la Commission scientifique de Morée parcourt le Péloponnèse à cheval et pousse jusqu’à Athènes. Son amour de l’Antiquité et des ruines lui fait apprécier l’état des lieux. Il écrit : « J’eusse pu me croire arrivé le lendemain de l’incendie de Xerxès ».

 

Une vue de l’Acropole et ses environs, probablement fin XIXe siècle.

 

Athènes est donc retombée donc sous le joug de l’Ottoman dont elle ne sera délivrée que par des traités de paix. Lamartine arrive à Athènes le 19 août 1832. Il en dresse un tableau de misère après avoir noté : « Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien (Ὀλυμπιεῖον), dont les magnifiques colonnes s’élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines ». Je connais bien ce temple aux colonnes colossales. Combien de fois l’ai-je observé ? Il n’a probablement pas changé depuis que Lamartine est passé par Athènes. Je ne l’aime guère car il est colossal et que l’ordre corinthien me déplaît. Je lui trouve un côté m’as-tu-vu et lui préfère l’austérité et la rigueur du dorique ou la finesse et l’élégance du ionien.

Et tout en écrivant ces lignes, je consulte des dossiers qui renferment des souvenirs grecs. Dans l’un d’eux, des cartes postales, photographies en noir et blanc, montrent ce temple. Je les ai achetées chez un brocanteur de Plaka, un voisin, dans l’arrière-boutique duquel de nombreux casques de parachutistes allemands de l’Unternehmen Merkur étaient alignés sur des étagères, certains en fort mauvais état, cabossés, éraflés, lacérés, percés. Une photographie découpée dans une revue montre le poète Georges Séféris appuyé contre l’une des colonnes de ce temple, une colonne qui gît au sol et dont les tambours sont disposés d’une manière si régulière que l’on ne peut que penser à un met soigneusement découpé et prêt à être servi.

Athènes, 1er avril 1833. Trois cents soldats bavarois défilent dans Athènes qui n’est pas encore la capitale de la Grèce libérée. Mais quelle ville choisir comme capitale d’un État qui se constitue – se reconstitue ? Gardera-t-on Nauplie où Jean Capo d’Istria (Ἰωάννης Καποδίστριας) avait installé son gouvernement ? C’est à Nauplie qu’est arrivé le jeune roi d’une Grèce libre – mais dont les frontières, rappelons-le, n’ont rien à voir avec ce qu’elles sont aujourd’hui. Quelle capitale choisir ? Patras ferait un excellent port, par ailleurs plus proche de l’Europe. Et Corinthe commande l’accès à deux mers. Pourtant c’est Athènes qui sera retenue car c’est d’abord elle que célèbrent les philhellènes et les voyageurs. Il y a vingt-quatre siècles, Périclès ne savait pas que c’est en grande partie grâce à lui qu’Athènes deviendrait la capitale de la Grèce.

Le 23 mai, Othon 1er entre dans Athènes pour la première fois. Il y arrive par la route de Daphni (Δαφνί) qu’avait empruntée Chateaubriand. Le drapeau grec flotte sur l’Acropole où, parmi les monuments, s’est installée la garnison bavaroise. Othon s’empresse de visiter l’Acropole avant de revenir à Nauplie. En mars, septembre et octobre, il est de retour à Athènes. Il a probablement des plans pour la ville. Il écrit à son père Ludwig 1er, roi de Bavière, pour lui faire part de son projet d’édifier son palais sur l’Acropole. Son père effrayé a vite fait de l’en dissuader. Un architecte bavarois, Friedrich von Gärtner, est chargé d’en dresser les plans, un palais plus respectueux des lieux. 1er décembre 1834, le gouvernement royal y transfère sa résidence. Ce palais est toujours bien visible, devant la place Syntagma (Πλατεία Συντάγματος), soit place de la Constitution.

 

Othon 1er de Grèce (1815-1867)

 

La meilleure façon d’apprécier le développement d’Athènes n’est pas tant de lire les récits des voyageurs car ils se contentent généralement de rapporter leur humeur du moment, bonne ou mauvaise ; il est préférable de consulter les documents de l’époque, cartes, plans, dessins, gravures, photographies, etc. Les plans et les cartes sont essentiels pour comprendre le développement d’une ville – de fait, une conurbation avec notamment Le Pirée – où se concentrent à présent environ deux millions d’habitants soit environ 20 % de la population du pays. Parmi les plans et les cartes les plus éloquents, ceux de August Mommsen, Schaubert et Cléanthes, Leo von Klenze, Wilhelm von Weiler, August Ferdinand Stademann, Ferdinand Adlenhoven, sans oublier ceux établis par des officiers grecs à commencer par l’excellente carte d’Athènes et ses environs de Callerghis, élève de Saint-Cyr, établie vers 1860.

C’est entre les années 1830 et 1860 que ces documents offrent le plus d’intérêt. A partir des années 1860, la ville s’embellit tranquillement mais les grandes lignes sont tracées. Ce n’est qu’à partir de 1922 et l’arrivée massive des réfugiés grecs d’Asie Mineure que la ville se met véritablement à proliférer d’une manière désordonnée. De fait, le désordre date des débuts (les habitants en prennent à leur aise sans trop se soucier des règles de l’urbanisme moderne), mais ce désordre est d’abord relatif car la Régence étudie avec rigueur et depuis 1834 le développement de la ville.

La superficie d’Athènes en 1834 est de 211 hectares, en 1860 de 272 hectares, en 1924 de près de 2 500 hectares. En 1834 sa population est de 14 000 habitants, en 1930 elle dépasse les 600 000 habitants. Depuis 1834, l’expansion d’Athènes semble se jouer de tous les plans. En 1856, un décret royal interdit toute construction dans une zone d’environ mille cinq cents mètres en dehors des limites du plan de la ville, mais en vain. A partir du début des années 1860, le désordre s’affirme. On raccorde au plan général des quartiers ou des morceaux de quartiers nouveaux. 1860, 42 000 habitants ; 1879, 66 000 habitants ; 1889, 108 000 habitants ; la ville croît en tous sens et dans un désordre grandissant.

 

L’Agora d’Athènes et l’Acropole au loin

 

Athènes. J’ai passionnément aimé cette ville et je l’aime encore passionnément, par le souvenir. Athènes n’est probablement pas une belle ville, mais je l’ai aimée et l’aimerais pareillement – tout au moins je le suppose – si je venais à y revivre. Vienne est une belle ville, une très belle ville même, mais je n’aime pas Vienne. J’ai souvent eu l’envie d’embrasser le sol à Athènes, d’embrasser l’asphalte athénien, et je ne force pas la note. J’ai aimé son désordre et jusque dans la chaleur de l’été. J’ai aimé son béton. J’ai bien du mal à expliquer mon amour pour Athènes, et probablement est-ce mieux ainsi. Je me souviens de ces promenades, un peu avant le coucher du soleil, des promenades sur la colline des Muses et la colline des Nymphes d’où j’observais les lointains, du côté d’Éleusis, du soleil couchant. Je me souviens de mon bonheur lorsque le vent avait purifié le ciel et découvrait avec netteté, dans la perspective d’une avenue ou au détour d’une rue, un pan de l’Hymette. J’aurais aimé ne jamais quitter cette ville mais, de fait, je ne l’ai jamais quittée et les souvenirs me reviennent presque quotidiennement, tous d’une extrême précision. Et, ce soir, comme d’autres soirs, j’y reviens, avec l’aide de ces documents. Je reviens dans la taverne proche de chez nous, avec ses grands tonneaux de retsina (η ρετσίνα, le mot est féminin en grec), un vin millénaire dont une simple gorgée agit sur moi au moins aussi sûrement qu’une bouchée de madeleine sur Marcel Proust. Je me souviens…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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