Quelques séquences grecques – 3/7

 

Quatrième séquence :

« Greece was only one small country drawn into the War, but it was the last still holding back the Wehrmacht after Western Europe had completely fallen. And not only were the disasters Greece suffered after its defeat greater, in percentage terms, than those of any other country in the conflict, but the disasters it continued suffering in the immediate aftermath of victory were something that didn’t happen in any other land. » Kevin Andrews “The Flight of Ikaros”

 

Kevin Andrews (1924-1989) en Grèce, début années 1950.

 

Parmi les philhellènes et les grands voyageurs en Grèce, Kevin Andrews, un écrivain que j’ai découvert il y a plus de vingt ans, dans le mercadillo d’un village d’Andalousie. Un Anglais y proposait d’assez nombreux livres, en bon état et aux titres engageants, des livres exposés sur une couverture étendue à même le sol. Mon regard s’arrêta d’un coup sur un livre, « The Flight of Ikaros », sous-titré, « Travels in Greece during a Civil War » chez Penguin Books.

Kevin Andrew, quelques repères biographiques. Né en 1924 à Pékin. De 1943 à 1946, il sert dans la 10th Mountain Division de l’US Army avec laquelle il prend part à la campagne d’Italie. En 1947, il obtient une bourse d’études à l’American School of Classical Studies at Athens (A.S.C.S.A.) après avoir été distingué à Harvard. Il y restera jusqu’à la fin 1951, son statut de boursier (Fulbright U.S. Student Program) ayant été prolongé. Il étudie les forteresses byzantines, franques, turques et vénitiennes dans le Péloponnèse, ce qui donnera « Castle of the Morea ». C’est en fouillant dans la Gennadius Library de l’A.S.C.S.A. qu’il découvre d’extraordinaires documents du XVIIe siècle, avec plans desdites forteresses, ce qui l’incite à consacrer plusieurs années à les étudier tant d’un point de vue archéologique qu’historique, tantôt en analysant une abondante bibliographie, tantôt en se rendant sur place. A l’occasion de ce long séjour, il visite une Grèce intouchée par le tourisme de masse, une Grèce encore ravagée par l’Occupation et en état de guerre civile (de février 1946 à octobre 1949, avec plus de 150 000 morts). Il consigne ses périples en Grèce dans le livre que j’ai devant moi, « The Flight of Ikaros », le plus célèbre de ses livres. En 1956, il est de retour en Grèce, avec sa famille. Il a épousé Nancy Thayer, la fille d’Edward Estlin Cummings (plus connu sous le diminutif de e. e. cummings). Il passe deux années sur l’île d’Hydra (l’une des îles Saroniques, non loin d’Athènes) et celle d’Ikaria (en Égée orientale) avant de s’installer à Athènes en 1958.

Il ne quittera plus la Grèce, même sous la dictature des colonels. En 1975, juste après la chute de cette dictature, il obtient la nationalité grecque. Il a écrit un livre sur cette période, « Greece in the dark: 1967-1974 » ainsi que d’autres livres sur la Grèce, sympathiques mais moins intéressants que « The Flight of Ikaros ». Kevin Andrews a vécu les dix dernières années de sa vie dans un petit appartement d’Athènes. En 1989, sur l’île de Cythère, au large du Péloponnèse, il se noie en nageant.

Dans « Preface to the Penguin Edition », rédigée à Athènes en 1983, Kevin Andrews note en manière de dérision : « Even the award – when I was twenty-three and finishing college in 1947 – of a year’s travelling fellowship in Athens was on the whole fortuitous since no one else applied for it, and is only relevant here as my reason for going to Greece in the first place. »

 

Une affiche du mouvement de résistance E.A.M.

 

Kevin Andrews souligne à raison que l’histoire de la Grèce occupée puis de la Grèce au cours des années qui ont fait suite au départ de l’Occupant (en octobre 1944) « was a blazing forestate of the Cold War and the local wars which that has been generating ever since », et il me semble que l’auteur ne force en rien la note.

Churchill commence par juger l’E.A.M. et l’E.L.A.S. comme des « gallant guerrillas containing thirty ennemy divisions » ; quelques mois plus tard, il les juge comme de « miserable Greek banditti », entre autres remarques désobligeantes. Et Kevin Andrews note qu’il est étrange que Churchill, alors que la Bataille d’Angleterre est pleinement engagée, ne comprenne pas l’unité entre la résistance (grecque) et la nation (grecque). Il poursuit en affirmant que si l’Angleterre avait été envahie, le peuple anglais aurait fait bloc. J’ai longtemps partagé cette vision ; à présent et à partir de travaux d’historiens majoritairement anglais, j’ai pris une certaine distance envers cette appréciation certes sympathique mais probablement teintée de romantisme.

En Grèce, les tensions au sein de la Résistance sont apparues très tôt, dès le début de l’Occupation car la Guerre Froide a commencé bien avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette considération n’ôte rien à la vaillance de la Résistance grecque et ses diverses branches, ou à l’armée grecque qui fut la première armée à repousser les forces de l’Axe. Certes, la guerre civile grecque a été activée par les tensions externes liées aux gigantesques manœuvres internationales mais aussi, et probablement plus que ne le dit Kevin Andrews, par des tensions internes, incessantes chez les Grecs, des chamailleries qui prennent des formes très diverses et qui peuvent devenir violentes, mortifères même.

 

Une affiche du mouvement de résistance E.L.A.S.

 

Ce qui est certain, ainsi que le fait remarquer Kevin Andrews, et tous les historiens qui ont étudié cette période de l’histoire grecque, cette guerre civile fait l’affaire de l’Occupant, l’Occupant qui est l’Allemand, l’Italien mais aussi le Bulgare, avec leurs zones d’occupation respectives. Les dissensions entre les Alliés ne firent que confirmer les dissensions entre les Grecs ; autrement dit, et contrairement à ce que sous-entend Kevin Andrews, elles se superposèrent à quelque chose de plus ancien, ancien et embrouillé comme l’histoire grecque tant ancienne que moderne.

L’analyse que fait Kevin Andrews de la Grèce des années 1940 me semble juste dans ses grandes lignes mais sa sensibilité de gauche, parfaitement respectable, l’amène à l’occasion à passer vite et à simplifier – c’est tout au moins ce qu’il me semble. Ce livre est néanmoins l’un des livres les plus pertinents sur la Grèce de ces années, un livre écrit par un voyageur comme seuls les Britanniques savent en donner.

Dans « Preface to the Penguin Edition », Kevin Andrews note après avoir opéré une révision de son texte : « The story is as close now to historical truth as I can get it: an outsider’s abrupt and startled experience of a country during a civil war ». Il y a dans les rencontres qu’il évoque, avec ces nombreux dialogues, une présence – une vérité – dont la tonalité évoque celle du « Sergent dans la neige » (« Il sergente nella neve ») de Mario Rigoni Stern.

 Olivier Ypsilantis

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