Quelques séquences grecques – 2/7

 

Troisième séquence, la Grande Famine (Μεγάλος Λιμός) :

Lorsque les troupes allemandes arrivent en Grèce, suite à une campagne éclair, elles sont sous-alimentées. Leur intendance ne transporte pas de vivres ; elles sont donc entièrement à la charge des autochtones, les soldats comme les officiers. Des Allemands eux-mêmes dénoncent cette situation, notamment dans un rapport de l’Abwehr qui se termine sur ces mots : « Les troupes allemandes devraient maintenant puiser dans leurs réserves pour indemniser la population, puisqu’elles ont dû tirer leur subsistance des terres conquises lors de leur percée foudroyante à travers le pays ». Mais le pillage ne cesse pas, il s’amplifie et s’organise. Toute l’économie de la Grèce est siphonnée par les Allemands au cours des premières semaines de l’Occupation. Les Italiens tentent d’avoir leur part au butin mais en vain. La coopération Rome-Berlin en est menacée au point que les Allemands doivent faire des concessions.

Ce plan d’expropriation et de pillage de toute la Grèce va avoir de sérieuses conséquences pour l’Occupant car les bénéfices économiques lui ont fait négliger les bénéfices politiques. Le chômage bondit, la production industrielle chute, mais c’est le pillage des ressources alimentaires qui va avoir les conséquences les plus dramatiques.

L’économiste indien Amartya Kumar Sen a montré que peu de famines sont exclusivement le fait de catastrophes naturelles, que ce sont d’abord les actions humaines et les forces sociales qui à ce sujet décident du sort d’une population. Son analyse des mécanismes de la famine au Bengale, en 1943, peut être appliquée à la disette grecque. Certes, pour cause de guerre, la production agricole de 1941 a chuté de 15 à 30 % par rapport à celle de 1940 ; toutefois, la population n’aurait pas été en péril si l’État avait pu collecter et rationner la production alimentaire, une opération de grande envergure qui ne pouvait être menée à bien par un gouvernement très affaibli par l’Occupation.

 

 Le drapeau à croix gammée sur l’Acropole d’Athènes

 

Je ne vais pas entrer dans les spécificités de l’agriculture grecque d’alors – il me faudrait par exemple évoquer les conséquences de la réforme agraire de Venizélos –, simplement, les mesures économiques imposées par l’Occupant, tant Allemands qu’Italiens, et dès de début, conduisent le système de collecte des produits agricoles à la catastrophe. L’Occupant continue à vivre exclusivement aux dépens de la population grecque. En conséquence, les paysans se mettent à dissimuler leurs réserves. Par ailleurs, la réquisition des bêtes de somme augmente le coût du transport, en particulier des denrées. L’inflation (en partie activée par les émissions monétaires destinées à couvrir les besoins de l’Occupant, de la monnaie de singe ou presque) incite producteurs et négociants à retirer les produits du marché pour constituer leurs propres stocks. Face à une telle situation, le gouvernement grec envoie des officiers démobilisés afin d’aider à collecter la production agricole ; mais ces derniers finissent volontiers par prendre le parti des paysans car ils pensent que leur production est destinée à ravitailler les troupes de l’Axe en Afrique du Nord. Ainsi, saboter les mesures gouvernementales destinées à soutenir la constitution de réserves de denrées agricoles devient un acte de résistance. Quant aux bergers, ils refusent de livrer leur lait aux autorités grecques estimant que le prix proposé n’est pas assez élevé. Bref, le gouvernement perd tout contrôle sur la production agricole notamment en Macédoine, grenier de la Grèce mais très hostile au régime d’Athènes. Le gouvernement ne parvient qu’à obtenir 25 % de la quantité de grain escomptée. Par ailleurs, les problèmes logistiques se multiplient. De plus les Italiens et les Allemands gardent jalousement la production agricole de leurs secteurs et, ainsi, la Grèce se cloisonne, le surplus agricole d’une région ne passe plus à celle qui en a un besoin urgent, notamment de la Macédoine vers le sud du pays. Les initiatives privées s’efforcent de fournir de l’aide mais ce volontariat ne peut avoir l’efficacité d’une volonté gouvernementale correctement menée. Quant au marché noir, et considérant les prix pratiqués, il ne sert pas ceux qui ont le plus besoin d’aide et qui sont au bord de la famine.

Des Allemands, à commencer par les deux plénipotentiaires de l’Axe, Gunther Altenburg et Pellegrino Ghigi, protestent auprès de Berlin car ils jugent que la famine qui menace entraînera le pays dans le chaos, avec effondrement total de l’ordre public et de toute légalité, ce qui ne manquera pas d’avoir de sérieuses conséquences pour l’Occupant tant allemand qu’italien. Je passe sur les tentatives allemandes et italiennes destinées à éviter la famine à la Grèce, tout au moins jusqu’au début octobre 1941, date à partir de laquelle Berlin se désintéresse de cette question, suite à son engagement sur le front Est fin juin 1941.

 

Une mère et son enfant dans la Grèce occupée

 

Les Italiens restent plus sensibles à la situation des Grecs et donnent davantage que les Allemands qui font savoir que « le gouvernement italien devra assumer la responsabilité du ravitaillement de la Grèce, car ce pays est dans la sphère d’influence de l’Italie ». Les Italiens sont interloqués. Ils rétorquent qu’ils s’acquittent de leurs obligations (ce qui est en partie vrai), contrairement aux Allemands. D’une manière plus générale, la question du ravitaillement pose celle de l’autorité en Grèce. Qui commande ? Les Allemands ne font que prendre et lorsqu’il faut apporter, ils sollicitent les Italiens, une situation que dénonce Pellegrino Ghigi. Mussolini s’en plaint à Ciano et à raison ; mais n’est-ce pas lui qui par son aventurisme a entraîné les Allemands dans les Balkans et plus particulièrement en Grèce ?

Au cours de l’été 1941, dans la conurbation Athènes – Le Pirée, l’inquiétude commence à s’installer et on redoute le prochain hiver. Le rationnement concerne de plus en plus de produits et les quantités accordées ne cessent de baisser. Cette conurbation concentre environ le quart de la population du pays. De vastes bidonvilles l’entourent. S’y entassent des centaines de milliers de réfugiés, des Grecs d’Asie Mineure chassés par la Grande Catastrophe (Μικρασιατική Καταστροφή) de 1922. Cette population misérable devient encore plus misérable suite au chômage provoqué par l’Occupation. Les chiffres officiels manquent mais il semblerait que plus de la moitié de la classe ouvrière ait été sans emploi, que les deux tiers de ces familles aient été inscrites aux soupes populaires où elles ne mangeaient que deux ou trois fois par semaine, voire moins. La nourriture ne suffisant pas pour tous les membres d’une même famille, on s’alimentait à tour de rôle.

 

Un enfant grec, Athènes, 1942.

 

L’été 1941 est torride. L’hiver 1941-42 est exceptionnellement long et rigoureux. Le charbon et le bois sont hors de prix, lorsqu’il y en a. Le froid qui s’ajoute à la malnutrition augmente la mortalité. Des tumeurs furonculeuses et inflammatoires apparaissent sur les bras et les jambes et gagnent tout le corps lorsqu’elles ne sont pas soignées à temps. Début 1942, près de la moitié des familles des quartiers misérables de la conurbation Athènes – Le Pirée souffre de ces symptômes.

Dans ces quartiers, la famine aura probablement fait plus de 40 000 morts au cours des douze mois après octobre 1941. La mortalité infantile aura été moindre que celle des adultes suite au choix délibéré des parents de se priver de leur part pour la donner à leurs enfants. La mortalité aura été particulièrement élevée chez les adultes de plus de quarante ans et chez les hommes plus que chez les femmes. Les veuves et orphelins seront nombreux. On peut estimer pour l’ensemble de la Grèce, entre 1941 et 1943, le nombre des victimes directes ou indirectes de la famine à environ 250 000. Pour donner une idée de ce qu’aurait été en proportion le nombre de victimes rapporté à la population française d’alors : environ 1 500 000.

  Olivier Ypsilantis

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