Edmund Burke et la Révolution française –1/2

 

Cet article s’appuie en grande partie sur les travaux d’universitaires portugais de la Universidade do Minho non traduits en français. Je les ai triturés et adaptés au français en me contentant d’y ajouter quelques remarques personnelles.

“I cannot stand forward, and give praise or blame to any thing which relates to human actions and human concerns, on a simple view of the object, as it stands stripped to every relation, in all the nakedness and solitude of metaphysical abstraction. Circumstances (which with some gentlemen pass for nothing) give in reality to every political principle its distinguishing colour, and discriminating effect. The circumstances are what render every civil and political scheme beneficial or noxious to mankind. Abstractedly speaking, government, as well as liberty, is good; yet could I, in common sense, ten years ago, have felicitated France on her enjoyment of a government (for she then had a government) without enquiry what the nature of that government was, or how it was administrated? Can I now congratulate the same nation upon its freedom? Is it because liberty in the abstract may be classed among the blessings of mankind, that I am seriously to felicitate a madman, who has escaped from the protecting restraint and wholesome darkness of his cell; on his restoration to the enjoyment of light and liberty?” Edmund Burke, “Reflections on the Revolution in France, and on the proceedings in certain societies in London relative to that event”.

 

  

 

Parmi les causes immédiates de la Révolution française et brièvement :

Les Lumières. Fin XVIIe siècle, John Locke publie « Two Treatises of Government » que Montesquieu reprend et poursuit. 1755, les Encyclopédistes achèvent la rédaction des dix-sept volumes de leur Encyclopédie. Voltaire attaque violemment la justice française et les juges en personne. Dans son ouvrage « De la législation, ou Principes des lois » (1776), l’abbé Gabriel Bonnot de Mably préfigure le régime communiste dans un pays essentiellement agricole.

La démographie. Entre 1715 et 1789, la population française passe de vingt-deux à vingt-huit millions d’habitants. En 1789, la France est un pays jeune.

L’économie. En 1789, 85 % de la population française est agricole et vit dans des villages de moins de mille habitants. Au cours du XVIIIe siècle, des intempéries mettent la France au bord de la famine. Le prix des produits commence à augmenter. Pour aggraver la situation, le gouvernement abolit les frontières intérieures et décide d’un impôt unique sur les produits agricoles. Et pour ne rien arranger, les Britanniques signent un traité avec la France qui favorise leurs produits, ce qui provoque l’irritation des industriels et agriculteurs français.

Les problèmes sociaux. Au milieu du XVIIIe siècle, la France est un pays essentiellement rural et féodal. Les paysans doivent payer des impôts à leurs seigneurs et à l’Église. Voltaire est celui qui dénonce avec le plus de véhémence cette situation. La noblesse, soit 1 % de la population du pays, jouit de multiples privilèges et possède l’essentiel de la richesse du pays. Quant à la bourgeoisie, toujours plus influente, elle attend son heure.

La religion. Suite à la révocation de l’Édit de Nantes (1685), la France est un pays catholique. Les Protestants vivent dans la clandestinité. Le retentissement de l’affaire Calas (1762) va grandement contribuer à mettre fin à la persécution de ces derniers. L’Église catholique reste en proie à une lutte interne. Les partisans des Jésuites s’opposent à un puissant courant janséniste. Les Jésuites sont expulsés de France et la franc-maçonnerie venue des Îles Britanniques y pénètre et contribue à la propagation des idées philosophiques.

La politique. Les guerres de Succession et la guerre de Sept Ans (1756-1763) pour ne citer que ces guerres ont appauvri la France. La guerre de Sept Ans tend vers la guerre mondiale par l’ampleur de la mobilisation des forces et le bilan humain. En conséquence, de nouveaux impôts sont créés. Seules les classes supérieures peuvent s’en acquitter. Les parlements régionaux s’y opposent. Face à cette situation, le roi Louis XVI nomme successivement des ministres qui s’efforcent s’assainir les finances et l’administration. Ces ministres dénoncent les privilèges multiples dont jouissent ces classes ; ils sont contraints à la démission. Charles-Alexandre de Calonne contracte des emprunts afin de faire face aux dettes de l’État, il augmente les dépenses tout en donnant l’illusion aux prêteurs que l’État est riche.

Il devient impératif de réformer en profondeur les finances. A cet effet, Charles-Alexandre de Calonne présente au roi son projet : tous les citoyens devront payer des impôts, ainsi les privilèges fiscaux de la noblesse et du clergé seront abolis.

Louis XVI qui est conscient de l’urgence de cette réforme décide de convoquer une assemblée de notables pour le 22 février 1787. Le plan de Charles-Alexandre de Calonne est refusé. Louis XVI désemparé et face à une situation particulièrement complexe se voit dans l’obligation de convoquer des États Généraux pour le 1er mai 1789. On connaît la suite.

Après ce tableau très succinct, venons-en à Edmund Burke et la Révolution française. Edmund Burke est le premier penseur de renom à avoir dénoncé l’idéologie véhiculée par cette révolution. Il s’est rendu en France en 1773 et à cette occasion il a pu apprécier la splendeur de Versailles tout en prenant contact avec des membres du clergé et de la noblesse ainsi qu’avec quelques encyclopédistes. Ces derniers ne le séduisirent guère ; il les vit comme des sophistes et des calculateurs.

 

 

« Reflections on the Revolution in France: And on the Proceedings in Certain Societies in London Relative to That Event » reste à ce jour la plus imposante étude contre la Révolution française. Publiée en 1790, elle fait très vite l’objet de nombreuses rééditions. Tout au long de ce livre, Edmund Burke ne cesse d’opposer ce qui constitue le socle de la Constitution britannique et les Droits de l’Homme brandis à tout-va par les révolutionnaires français. Il dénonce vertement l’Assemblée nationale constituante et lui refuse tout pouvoir.

Edmund Burke n’est pas un « réactionnaire » pour reprendre un mot à la mode et traîne-partout. A ce propos, on pourrait rétorquer qu’un réactionnaire est quelqu’un qui réagit, tout simplement, quelqu’un qui n’est pas en état de mort cérébrale comme ceux qui n’ont que le mot « réactionnaire » – ou « fasciste » – à la bouche. Edmund Burke est plutôt un modéré. Il constate en bon britannique, en pragmatique, que la bonne marche d’un système de gouvernement ne réside pas dans des décrets et des programmes (une tendance étatique qui marque encore durement la France) mais dans une bonne administration exercée avec prudence et honnêteté par les employés de l’État et à tous les niveaux.

Il reconnaît que la liberté en soi est un principe parfaitement défendable mais que lorsque l’esprit de liberté passe dans une collectivité qui le met en action, cet esprit se fait pouvoir, force de coercition. Il observe la Révolution française avec inquiétude car elle représente à ses yeux une rupture totale avec le passé, avec un héritage qui comme tout héritage peut être reconsidéré mais non pas nié en bloc. L’héritage doit servir de guide et de référence.

Edmund Burke s’en prend ouvertement au sermon du pasteur Richard Price qui, en novembre 1789, avait fait l’éloge de la Révolution française – et peut-être est-ce ce sermon qui a précisé le projet d’Edmund Burke de dénoncer cette révolution. Edmund Burke accuse Richard Price d’avoir des liens avec les conspirateurs littéraires, les philosophes intrigants, les théologiens politiques et les politiques théologiens. Il lui reproche d’avoir fait la promotion de la Révolution française au détriment de la Glorious Revolution de 1688 dans un sermon intitulé « A Discourse on the Love of Our Country » dans lequel il juge que cette révolution a ouvert la voie à la Révolution française qui en constitue l’aboutissement. Edmund Burke voit dans ce rapprochement une néfaste confusion – et comment lui donner tort ?

Edmund Burke entreprend une analyse de la tradition constitutionnelle française et de ses capacités à s’auto-réformer. Il se montre fidèle à son principe selon lequel les réformes sont nécessaires, et déjà parce qu’elles peuvent éviter le pire, soit la révolution, sa radicalité et ses violences. Il fait remarquer que les « privilèges » des provinces, des assemblées et parlements locaux existaient avant la Révolution et qu’il ne fallait pas considérer les Français comme un peuple du passé et dépassé, comme une nation de plébéiens et de serfs. Par sa radicalité et ses prétentions, la Révolution salissait ce qu’il y avait à sauver, elle volait aux Français ce que leur passé leur avait légué de bien et de légitime et, ainsi, répandait partout dans le pays l’insolence, le mépris, les crimes et autres atrocités.

 

 

Edmund Burke analyse la composition de l’Assemblée révolutionnaire et dénonce le Tiers-État dans lequel il voit une corporation d’intrigants, une bande d’analphabètes agissant mécaniquement. Il s’insurge également contre le clergé dont de nombreux membres soutiennent le Tiers-État, des membres du bas clergé essentiellement, des curés des zones rurales.

Considérant les événements de France, Edmund Burke compose un vaste tableau de ce que devrait être un authentique gouvernement représentatif, et ce gouvernement n’est autre que le gouvernement britannique.

Edmund Burke philosophe expose ce qu’il estime être les vrais droits de l’homme tout en s’en prenant aux fanatiques des droits de l’homme qui sous couvert de religion font œuvre de propagande et contaminent tous les élans du cœur. En dénonçant le sermon de Richard Price, Edmund Burke évoque la première étape de la Révolution française au cours de laquelle le roi approuva sous forme de décrets les mesures et propositions venues des clubs de la capitale. L’incarcération puis l’exécution de la famille royale le remplissent de tristesse. Avec elles, la France s’abaissait plus encore et encourageait le massacre d’autres innocents. L’honneur et la galanterie cédaient la place à une barbarie verbeuse.

Je ne vais pas me livrer à une énumération exhaustive des dénonciations que consigne Edmund Burke dans cet épais volume. On peut noter le caractère non-systématique de ses dénonciations tout en reconnaissant qu’il lui arrive parfois d’enjoliver ce qu’il se propose de défendre. Mais, et c’est le plus important, il n’en rajoute pas vis-à-vis de ce qu’il dénonce.

Les idées tant politiques que sociales d’Edmund Burke ne donnent jamais dans le systématisme, un trait de caractère qui se retrouve chez presque tous les penseurs britanniques. Par ailleurs, la multiplicité des points de vue qu’il adopte donne une forte cohérence à ses idées.

Edmund Burke et plus généralement les conservateurs présentent leur sujet, et délibérément, de manière non-systématique et non-idéologique, ce qui donne une vision cohérente de l’homme, de la société et des institutions en général, une praxis.

Considérons successivement Edmund Burke d’un point de vue anthropologique, sociologique et politique :

Le point de vue anthropologique. Edmund Burke se livre à une critique résolue de l’humanisme rationaliste et volontariste des Lumières et de la Révolution française ainsi que d’une certaine modernité politique et culturelle d’orientation progressiste et universaliste, ce qui le conduit à un profond pessimisme anthropologique.

Le point de vue sociologique. Edmund Burke met en relief le caractère social de l’homme et, de ce fait, il annonce la sociologie moderne sans être lui-même un sociologue, comme Auguste Comte, Karl Marx ou Max Weber. Sa conception organique (holistique) de la société implique (entre autres conséquences majeures) l’acceptation de l’inégalité et de la différence.

Le point de vue politique. Son conservatisme et son traditionalisme procèdent directement de ces caractéristiques anthropo-sociologiques. Par ailleurs, le caractère éminemment pratique ou pragmatique (soit anti-spéculatif) de la politique telle qu’il l’envisage doit être pris en compte pour cerner sa spécificité et la paradoxale modernité de son conservatisme et traditionalisme.

Olivier Ypsilantis

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