Quelques jours à Peniche, (Portugal) – 2/3

 

A la fin du chapitre III, Richar Overy note toutefois : « The death of more than 40,000 people during the Battle of Britain and the Blitz may not have been deliberate policy, but must surely stretch the idea of “collateral damage” beyond the limits of meaning ». Le chapitre IV, soit le dernier chapitre, est riche en modulations. L’auteur commence par signaler que le problème qu’affrontaient les Britanniques au cours de l’automne et de l’hiver 1940 ne se réduisait pas à la Luftwaffe. La guerre contre l’Italie au Nord et à l’Est de l’Afrique n’importait pas moins « for the long-term survival of Britain’s global imperial position ». La Royal Navy devait s’engager massivement en Méditerranée tout en assurant la défense des Îles Britanniques et la protection de ses liaisons sur l’Atlantique dont dépendait sa survie sur le long terme, sans oublier un Japon prêt à s’emparer des possessions britanniques en Extrême-Orient. Bref, la menace aérienne allemande n’était qu’une partie de l’effort de guerre que devaient soutenir les Britanniques et le Commonwealth.

En lisant Richard Overy, je comprends combien la Bataille d’Angleterre s’est d’abord imposée à moi par esprit romantique, notamment à partir du film « Battle of Britain » (1969) de Guy Hamilton. Richard Overy : « When George Orwell read the official narrative in April 1944, he was surprised by “the way in which “epic” events never seem very important at the time” ». Quand Winston Churchill fit usage de l’expression Battle of Britain dans un discours, en juin 1941, c’était pour désigner l’ensemble du conflit que devaient assumer les Britanniques et non pas seulement la bataille aérienne de 1940.

 

Un Spitfire

 

Par une publication, le Air Ministry va donner à cette bataille aérienne la forme narrative qui lui manquait. Il s’agit d’une brochure de trente-deux pages éditée en mars 1941 et vendue à plus d’un million d’exemplaires dans les Îles Britanniques. Le pouvoir politique plaça cette bataille entre le 8 août 1940 et la fit terminer (militairement) le 31 octobre de la même année. Cette désignation, Battle of Britain, conféra à cet engagement une dimension légendaire qui est celle qui nous a été transmise. Dans tous les cas, et ainsi que Winston Churchill l’a déclaré, la résistance britannique aura permis aux États-Unis d’entrer en Europe, sans quoi les espoirs britanniques d’une victoire auraient été bien minces.

Cette victoire a eu raison des incertitudes et des divisions de l’été 1940, car les Britanniques et les Anglais eux-mêmes n’étaient pas si unis contrairement à une image reçue, redisons-le, une image à laquelle j’ai été probablement trop sensible.

« Even civilians enjoyed the sense that they, too, could contribute directly to the war effort through their own sacrifices and endeavours. There emerged an evident mood of exhilaration when at last population found itself fighting at last after months of inactivity ». Et ce qui suit mérite réflexion : « The Battle of Britain and the Blitz that followed contributed to the growing sense that this was a people’s war », ce qui d’une certaine manière est paradoxal puisque cette bataille a été remportée par une petite élite militaire qui a « seulement » perdu 443 pilotes en quatre mois. Il écrit aussi : « The cost of losing the battle would have spelt national disaster. No appeasing peace with Hitler could have masked the reality of defeat ». Voilà qui est dit et devait être dit.

26 juillet. Dans sa préface à « The Battle », Richard Overy, Professor of Modern History at King’s College, London, signale que si les forces britanniques ont été engagées dans de grandes batailles au cours du XXe siècle, hormis The Battle (Battle of Britain), « only El Alamein exudes the same sweet scent of victory (…) In reality neither El Alamein nor the Battle of Britain was a clear-cut with a neat conclusion (…) Both battles were really defensive triumphs: the one saved Egypt and prevented the collapse of Britain’s global war effort, the other saved Britain from cheap conquest ». Avec The Battle, les Britanniques ont évité la défaite, la victoire ne viendra qu’après et avec l’aide de puissants alliés.

Ce livre écrit dans un style sobre et énergique ne nie en rien l’importance de cette bataille mais il ne s’arrête pas au mythe. Il nous invite à dépasser sans le jeter à la poubelle le « popular narrative », à ne pas nous en tenir aux « Spitfires and the “few” who flew them ». Sans jamais dénoncer Winston Churchill, il le fait descendre de son piédestal et désigne d’autres hommes, très discrets, probablement oubliés de presque tous, et qui ont eu un rôle fondamental dans cette bataille ; parmi eux Cyril Newall et Hugh Dowding.

 

Sir Cyril Newall (1886-1953)

 

Ce petit livre concentre les meilleures qualités de l’étude historique britannique. Dans ces propos sans complaisance on ne trouve pas la moindre trace d’agressivité, cette agressivité assez fréquente chez les historiens français, diversement dominés par des « idées » – des idéologies – et qui cherchent volontiers à dénoncer et à régler des comptes.

Richard Overy découple donc calmement « the historical narrative of the battle » et « the popular myth » et il conclue sa préface sur ce propos ample et équilibré, à savoir que la réalité historique n’amoindrit en rien la portée de cette bataille et que faire descendre Winston Churchill de son piédestal ne revient en aucun cas à dénigrer son leadership – « he was human too ».

On peut le dire et sans fanfaronner : «  For a great many reasons the Battle of Britain, myth and reality, was a necessary battle. The consequences of British abdication in 1940 would have been a calamity not just for the British people but the world as a whole. »

27 juillet. Visite de l’Arquipélago das Berlengas, à une dizaine de kilomètres au large de Peniche et du Cabo Carvoeiro. Ce sont les seules îles aux larges des côtes portugaises (hormis l’archipel des Açores et celui de Madère). Pas un arbre. De hautes falaises (hauteur moyenne, 85 mètres). Dimensions approximatives de l’île principale, Berlenga Grande, la seule visitable : 1,5 km sur 0,8 km. Berlenga Grande est quasiment divisée en deux par une faille sismique, au nord Carreiro do Cações et au sud Carreiro do Mosteiro, avec au fond des deux segments de cette faille, une petite plage de sable clair et fin. Beaucoup de fientes d’oiseaux marins et par endroits leur odeur douceâtre. Nombreuses grottes marines. Le cri des mouettes ; des souvenirs d’enfance me reviennent. Rêverie spatio-temporelle : il y a environ cent quatre-vingt millions d’années, la Pangée s’est disloquée pour donner la Laurasia et le Gondwana. L’époque jurassique voit la formation de l’océan Atlantique avec l’éloignement vers l’ouest de l’Amérique. Dans cet océan reste une île qui sera submergée et dont il subsistera quelques morceaux, cet archipel. J’emporte un souvenir, un morceau de ce granite rose (riche en feldspaths), très rare en Europe et très présent en Amérique, et qui entre pour l’essentiel dans la composition géologique de cet archipel.

 

Vue d’ensemble de l’archipel des Berlengas

 

28 juillet. Retour dans la Fortaleza de Peniche. Visite de l’exposition « Por teu livre pensamento », acte inaugural de la création du Museu Nacional Resistência e Liberdade. Ce musée installé dans ce vaste complexe défensif dont la construction remonte au XVIe siècle se propose de retracer la période 1934-1974 au cours de laquelle l’Estado Novo a incarcéré quelque deux mille cinq cents détenus. La Fortaleza de Peniche est devenue un symbole du système répressif de l’Estado Novo. Pour l’heure, le lieu le plus émouvant (ouvert au public) en est le parloir (parlatório). Le vieux parloir a été démoli en 1968. Celui que je visite date donc des dernières années du régime, un peu moins rigoureuses et présidées par Marcelo Caetano.

Les familles venaient de tout le Portugal alors que les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont devenus. Ainsi fallait-il au moins quatre heures pour effectuer le trajet de Lisboa à Peniche ; il faut aujourd’hui à peine plus d’une heure. Des colonies de vacances étaient organisées dans des localités proches de Peniche par la Comissão Nacional de Socorro aos Presos Políticos (C.N.S.P.P.). La population locale fit beaucoup pour les enfants de prisonniers de ces colonies, elle les prit en affection et leur donnait volontiers de la nourriture. Il y eut également une sympathie marquée de la population de Peniche pour les détenus, une population essentiellement composée de travailleurs, pêcheurs et ouvriers des conserveries. Ainsi, en novembre 1952, environ deux cents femmes et autres parents de détenus manifestèrent dans les rues de Peniche contre le manque de nourriture dans la prison. La ville fut mise en état de siège et trois femmes furent détenues. Leur portrait est présenté dans cette exposition ; on les voit chacune de profil, de face, de trois-quarts. La solidarité de la population de Peniche se manifestait de diverses manières, notamment par l’accueil de parents de détenus, ce qui conduisait à l’occasion au saccage de domiciles par la P.I.D.E.

 

L’entrée de la forteresse de Peniche. A l’arrière-plan, en blanc, les bâtiments construits sous l’Estado Novo.

 

Dans l’enceinte de la forteresse, un ouvrage défensif construit entre 1557 et 1558 sous le règne de João III, le Fortim Redondo. Sous l’Estado Novo, il fut utilisé comme cellule disciplinaire et désigné par les détenus comme « O Segredo ».

Thème récurrent, les évasions (as fugas). Elles sont énumérées dès l’entrée de ce vaste ensemble car chaque évasion réussie était un coup porté au régime. La plus célèbre d’entre elles est celle de 1960, du 3 janvier, une évasion collective, soit dix détenus du Bloco C, parmi lesquels Álvaro Cunhal. Cette évasion fut rendue possible grâce à la complicité d’un gardien, José Alves.

Je passe sur la longue histoire de cette forteresse (qui commence en 1557) pour en venir directement à 1926, année du coup d’État contre la République (le 28 mai). La forteresse reçoit ses premiers prisonniers politiques et résidents à contrôler – ce qu’elle avait commencé à faire en 1868, avec ces militaires espagnols impliqués dans le pronunciamento de janvier 1866 et dirigé par le général Joan Prim i Prats contre Isabel II. En 1934, l’Estado Novo institue le Depósito de Presos de Peniche, géré par la Polícia de Vigilância e Defesa do Estado (P.V.D.E.). En 1945, la gestión de la prison passe au Ministério da Justiça, sous contrôle de la Polícia Internacional de Defesa do Estado (P.I.D.E.). En 1953 commence la construction d’un pénitencier inspiré des prisons de haute sécurité américaines. La Cadeia do Forte de Peniche remplira sa fonction jusqu’à la Révolution des Œillets. Jusqu’en février 1976 resteront incarcérés des agents de l’Estado Novo. De la fin 1977 à la fin 1982, plus de cinq cents réfugiés des colonies passeront par la forteresse. A partir de 1984, la municipalité de Peniche assurera sa gestion. Le 27 avril 2017, le gouvernement décide de créer un Museu Nacional Resistência e Liberdade avec des aménagements qui prendront en compte les temps de ce vaste ensemble construit à partir du XVIe siècle, soit le temps militaire avec ses éléments de défense et le temps politique avec ses quartiers de haute sécurité et ses éléments annexes.

      Olivier Ypsilantis

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