En lisant « Solitude du Juif – Solitude d’Israël » de Léon Askénazi

 

L’enfant d’Israël est seul dès la naissance, et malgré toutes ses tentatives et celles de non-Juifs qui s’efforcent d’emprunter le chemin de la convivialité. Certes, le Juif est un homme comme les autres mais il porte le don de toute l’histoire d’Israël – un témoignage de bénédiction.

Notre époque tend à bannir les différences et de bien des façons. L’« égalité » n’est qu’une négation aveugle de la réalité qui tend à s’imposer. Nombre de Juifs tendent eux aussi vers cet aveuglement social. « Or, le propre de la vocation d’Israël est d’oser être, contre toute espérance, ce que l’homme doit devenir dans sa plénitude », une remarque qui me saute à la figure, si je puis dire, car elle rejoint ce que j’ai écrit plus d’une fois à savoir que c’est la singularité d’Israël qui désigne son universalité et que cette universalité ne peut être que si elle procède de cette singularité.

Cette unité vers laquelle tend le peuple juif ne trouve son sens que s’il la transmet à l’humanité ; mais il ne peut la transmettre que s’il réalise préalablement cette unité en lui. C’est le sens de ce cheminement de solitude, long mais provisoire. Ce chemin d’extrême solitude – ce chemin dangereux où l’identité spirituelle mais aussi l’identité physique sont menacées – a un sens : l’accomplissement du retour, la montée vers Sion, la révélation de l’identité, une spécificité infiniment nécessaire mais qui serait inutile si elle ne se tournait pas vers l’homme, l’homme que le peuple juif invite à l’Absolu, une figure qui rappelle aux peuples du monde, et sans trêve, combien le provisoire est relatif et donc absurde.

Le Juif est un familier de la solitude. L’homme est seul face à son Créateur et seul face à ses semblables. Voir Jacob dans son combat avec l’Ange. Lorsqu’Il crée l’homme, le Créateur constate toutes les bonnes choses qu’il a créées, mais la solitude humaine vient modérer son jugement positif : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » dit la Genèse. Pourquoi ? La tradition juive a une réponse sans ambiguïté. Si l’homme s’éprouve comme être « seul » il se prendra pour Dieu, une tentation à éloigner, ce qui L’incite à modifier son identité, à lui faire éprouver son manque de plénitude, à lui faire expérimenter l’esseulement – terme préférable à celui de « solitude ».

Nous venons-en à l’enseignement talmudique selon lequel l’homme comble la solitude de la femme autant que la femme comble celle de l’homme. L’homme peut vivre l’expérience du manque, de l’incomplétude et ainsi ne pas se prendre pour le Créateur. Un être (parfait) qui aurait été Un, homme et femme à la fois, « aurait succombé à la révolte et tenté d’usurper l’identité du Créateur ». Par ailleurs, la solitude intégrale aurait été insupportable – le Créateur a donc compati. Mais il y a plus. La tradition (juive) considère que la plainte est interdite à l’homme alors qu’elle est permise à la femme, la femme qui comble la solitude de l’homme – elle hérite du problème et sa plainte est donc respectable tandis que celle de l’homme est blasphématoire : « C’est pourquoi la prière d’Israël se présente toujours comme celle d’une femme qui s’adresse à son mari ». Voir l’exil d’Israël décrit par les prophètes. Dieu a fait alliance avec son peuple : Il lui a confié la Torah ; ce faisant, la nation d’Israël vit l’esseulement au milieu des autres nations et « cette union se vit dans une modalité féminine car l’assemblée fait monter sa plainte vers son Dieu ». Mais en quoi cette expérience d’Israël est-elle un témoignage pour l’humanité ? Parce que cette terrible expérience multiséculaire n’a jamais eu radicalement raison de l’Espérance. En Israël réside l’Espérance absolue.

Le rapport de la Torah à la communauté d’Israël est celui de l’épouse au mari. « La Torah est cette fiancée qui apprivoise l’homme à Dieu et permet à Jacob de dévoiler pleinement l’identité humaine. »

Israël « est un peuple qui réside dans la solitude », le livre des Nombres le dit. Cette prophétie se vérifie depuis des siècles et des siècles et aucune nation n’a expérimenté une telle solitude tant par l’intensité que par la durée. Aujourd’hui encore Israël subit la solitude. Comme le dit la Torah : « Israël ne sera pas compté parmi les nations ». C’est pourquoi des Juifs se laissent aller à la chimère de l’assimilation, au risque de trahir toute la communauté.

Israël est seul mais… en sécurité, ainsi que le dit le Deutéronome. Seul et en sécurité ! Mais comment est-ce possible ? Israël (le peuple d’Israël) est en sécurité lorsqu’il revient en Israël (en Eretz Israël). Cette certitude brise l’étau de l’esseulement. Quoi qu’en pensent les intellectuels de tout acabit il existe un Seder, un ordre du monde. Tous les maîtres de la tradition (notamment le Maharal) insistent sur ce point. Et cet ordre n’est en rien une machine implacable et bien huilée avec formule d’emploi parfaitement énoncée comme le pensent les structuralistes. Celui qui va à l’encontre de l’ordre du monde (celui qui se place en dehors de la construction du monde et qui s’en va seul comme ces philosophes du gai libertinage) appelle de tous ses vœux la destruction d’Israël. Jacob chez Laban (soit Israël en exil) ne fait rien qui importe. Léon Askénazi écrit : « Était-il vraiment nécessaire de demeurer vingt et un ans chez Laban pour améliorer la race bovine et constater que les filles sont belles ? »

Le Juif sait que le monde a été créé par la Volonté de Dieu. Des philosophes divers décrivent le monde en tant que nécessité et prétendent que la pensée est, en elle-même, l’Absolu nécessaire. Vladimir Jankélévitch fait toutefois remarquer que « la pensée est uniquement une pièce de l’ordre qui s’arroge le droit de juger l’homme ». La pensée a été créée, comme le reste.

Rabbi Nahman de Bratzlav distingue deux aspects complémentaires : a priori, l’être du monde est contingent ; a posteriori, il est nécessaire. A priori, on peut envisager qu’il soit ainsi ; a posteriori, il n’y a pas de plus grande sainteté que lui. Ce qui conduit au refus de l’agnostique par le judaïsme, et surtout pour ses implications dans le domaine de la morale. Si la morale est relative, quel sens donner à l’Histoire du monde ?

Pourquoi la culture occidentale a-t-elle imprégné d’un parfum de mort le message d’espérance d’Israël ? Les païens restent fascinés par ce qu’ils n’ont cessé d’être, soit « des agnostiques dont la pensée éthérée et suicidaire se prend pour le vagin du monde ». L’humanité est séduite autant qu’irritée par le langage de vie du peuple d’Israël (la Torah) et cette irritation peut conduire au désir de tuer Israël. Et c’est bien l’intention première de Laban à l’égard de Jacob.

Le livre de l’Ecclésiaste considère les expériences d’intérêts contingents du monde (voir nos sociétés modernes) et déclare que s’il n’y avait que cela le monde serait vain et, bien plus, qu’il ne serait que vanité des vanités, ce que le monde n’est pas car il a été voulu comme tel par le Créateur dans le temps de l’Histoire que nous parcourons. Le témoignage d’Israël assure que nous verrons de nos yeux les temps messianiques, le huitième jour, le temps du Messie dont sera bannie toute larme et qui verra Israël revenir sur sa terre et y vivre en sécurité.

Tout dans le monde peut être sujet d’inquiétude et de désespoir ; le sage peut-il pour autant prétendre que le monde est absurde ? Il le peut mais n’a pas à se plaindre et devra pour son choix rendre des comptes au Créateur qui l’a engendré malgré lui. La philosophie moderne s’ingénie à effacer toute trace de cette bénédiction, un mérite acquis par Israël pour l’ensemble du monde. Les valeurs sont multiples dans le monde mais toutes les valeurs positives de la morale sont issues de l’acquis de conscience exprimé par les Patriarches et les Prophètes hébreux, par la Bible juive qui, par le peuple juif, traverse toute l’Histoire jusqu’à notre temps et au-delà.

Le Juif sait que la morale est absolue, ainsi que l’affirme la Torah, il le sait par essence et par expérience et c’est ce qui lui donne l’Espérance, la force de supporter la plus grande solitude afin de paraître enfin sous l’identité d’Israël vivant sur sa terre.

Jacob chez Laban vu par rabbi Nahman de Bratzlav : alors que le monde dort douillettement, Jacob reste éveillé ; considérant l’état du monde, il ne peut fermer les yeux ; il doit les garder grand ouverts et avancer sur un chemin inexploré tout en continuant à s’efforcer d’augmenter les revenus de son beau-père, Laban. Il sait pourtant que son isolement est provisoire. Il ne quitte l’Histoire que pour prendre la mesure de sa vanité. Cet isolement (ressourcement auprès de la présence divine) implique un retour – rien à voir avec la vocation monacale des Chrétiens.

Le midrash sur le sacrifice d’Isaac éclaire la nature de l’esseulement d’Israël.  Abraham va seul avec l’enfant (Isaac) au contact de l’Absolu après avoir demandé à Ismaël et Éliézer de rester en arrière et d’attendre : c’est l’illustration de l’expérience théologique d’Israël parmi les hommes, une expérience qui n’exclut pas la présence au monde, au contraire. L’exil est provisoire. La solitude d’Israël « reflète le visage de la destinée commune à tout Israël exilé en vue d’obtenir le salut pour toute l’humanité ». Et : « La force d’Israël, dans sa solitude et dans sa veille, se réalise pleinement dans le témoignage et l’humble espérance qui lui permettent de survivre et de revenir sur sa terre natale ». Le Juif ne peut dormir, il est interpellé dans son droit de vivre.

Il y a bien des signes de fraternité adressés à Jacob (figure emblématique du Juif en exil), mais ces signes ne doivent pas lui faire oublier sa nature apatride. Le manque de sommeil (de Jacob) est une marque essentielle de l’histoire de l’identité juive. L’inquiétude subsiste avec cette interrogation : ce frère (non-juif) est-il vraiment un frère ou bien n’est-il que le reflet de Caïn ? Il y a eu d’admirables rapports entre non-Juifs et Juifs et l’immensité des souffrances qu’ont eu à subir ces derniers ne doit pas le faire oublier, mais les termes de l’explication entre Jacob et Laban demeurent et Jacob est soumis à l’insomnie – il doit veiller.

Le Juif sait que lorsqu’il est isolé en diaspora ce qu’il acquiert peut lui être contesté à tout moment et inopinément, et c’est ce qui permet à la nation d’Israël de subsister « car, dans la Torah même, la promesse de la terre faite à Abraham est toujours liée à l’annonce de l’exil ». La dispersion (l’exil) commence vraiment avec Jacob ; car si l’exil avait commencé avec Abraham, Ismaël (les Musulmans) et Esaü (les Chrétiens) auraient eu part dès l’origine à l’héritage de la promesse. Chrétiens et Musulmans ont répandu leur foi en conquérants – ils ne se sont jamais considérés comme des exilés ; seule la lignée de Jacob (les Juifs) a connu la dispersion, l’exil et une promesse qui la ferait passer de l’angoisse à une certitude existentielle avec le retour sur sa terre. Le Chrétien et le Musulman, abasourdis, voient le dépositaire privilégié de la terre d’Israël, survivant des pires angoisses et des pires dangers, se réinstaller chez lui avec le consentement timide des nations du monde. Et cette réinstallation inquiète « ses cousins dans la foi » qui avaient pris leurs aises et considéraient le Juif avec condescendance et le toléraient lorsqu’ils ne le chassaient pas ou ne l’assassinaient pas.

Certes, le Juif de retour en Israël met fin à l’esseulement ; mais c’est Israël qui se trouve esseulé parmi les nations et, en même temps, ce sont les nations qui se retrouvent isolées ; elles peuvent toutefois mettre fin à leur isolement en ralliant Israël – et en toute conscience et en aucun cas à contre-cœur ou en commençant à poser des conditions.

Le peuple d’Israël est de retour sur sa terre et l’État hébreu redécouvre la solitude juive propre à l’exil ; mais cette solitude a changé de plan : les filles de Laban (non-juives donc) étaient attirées par Jacob (voir le livre de la Genèse) ; aujourd’hui, les nations se laissent interroger par Israël ; et cette interrogation doit être lucide, c’est-à-dire admettre que la bénédiction habita les murs d’Israël pour le service de la Torah et le bien de toutes les civilisations.

Olivier Ypsilantis

This entry was posted in En lisant Léon Ashkenazi and tagged , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*