Friedrich August von Hayek – 1/2

 

Un article rédigé en m’appuyant sur des travaux du Portugais José Manuel Moreira, plus particulièrement sur des textes réunis dans le livre intitulé « Libertarismos: Entre o Conservadorismo e o Socialismo ». José Manuel Moreira (né en 1949) a notamment contribué au Portugal a une meilleure connaissance de l’École autrichienne d’économie.

 

Friedrich Hayek (1899-1992)

 

Friedrich August von Hayek, plus connu sous le nom de Friedrich Hayek, est généralement considéré comme le père du néolibéralisme, surtout depuis qu’on l’envisage comme l’inspirateur des révolutions conduites par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Dans les pays qui ont appartenu au bloc soviétique, il reste un auteur assez lu – il a été très lu, et clandestinement, notamment par la photocopie, avant la chute du Mur. Il y est respecté pour sa ténacité et son courage à démasquer dès ses premiers écrits les promesses du socialisme. A ce propos, les écrits de cet Autrichien n’auraient-ils pas discrètement contribué à la chute de l’Empire soviétique ?

La reconnaissance de l’importance de Friedrich Hayek par le monde académique et intellectuel occidental s’est faite comme à reculons et à contre-cœur. Lorsqu’il publie « The Road of Serfdom », la majorité des gens comme-il-faut (soit cette intelligentsia de gauche qui s’est enkystée en Occident après la Deuxième Guerre mondiale, grâce aux manœuvres magistrales, reconnaissons-le, des services de propagande staliniens) le boude.

Hâtons-nous de préciser que l’opposition radicale de Friedrich Hayek au socialisme ne suppose pas une remise en cause des intentions du socialisme et de leur valeur. C’est aussi pourquoi ce penseur m’intéresse. Son opposition au socialisme n’est pas un a priori. Il éprouve même envers lui une certaine attirance avant de se reprendre par la réflexion. Ainsi juge-t-il que le socialisme est avant tout une erreur intellectuelle, a fatal conceit, ce qui explique que son écrit le plus connu, « The Road to Serfdom », soit dédicacé “To the Socialists of All Parties.” Comme beaucoup de personnes de sa génération, Friedrich Hayek a des sympathies pour le socialisme fabien.

Ludwig von Mises a grandement contribué à faire connaître Friedrich Hayek dont la défense de l’économie libérale ne procède pas exclusivement de l’étude mais de son expérience, de sa vie à Vienne dans l’immédiat après-guerre, une expérience qui marquera toute sa vie de penseur libéral. On sait qu’une partie de l’Autriche a été occupée par les Soviétiques de 1945 à 1955, avec Vienne incluse dans la zone d’occupation soviétique et divisée en quatre secteurs, une situation comparable à celle de Berlin.

Après Vienne, Friedrich Hayek vécut à Londres, puis à Chicago, puis à Freiburg im Breisgau où il décédera. Il a donné des conférences dans de très nombreux pays, dont le Portugal.

La théorie économique de Friedrich Hayek (en particulier sa théorie sur l’influence de l’homme créatif, soit l’entrepreneur) est inséparable de ses idées relatives à d’autres domaines du savoir. C’est un point important ; mais il est vrai qu’il est difficile d’isoler ce qui est important dans une œuvre où les idées et les valeurs s’entrecroisent pour former une fine trame. Deux fils de cette trame peuvent être suivis et mis en rapport avec d’autres penseurs autrichiens parmi lesquels Friedrich von Mises : l’ordre spontané et les limites du rationalisme, ce qui conduit à la distinction entre deux types de libéralisme : 1. Le rationalisme issu d’une tradition utilitariste qui met l’accent sur la raison et la capacité de l’homme à maîtriser son milieu. 2. Une tradition ouverte et évolutive anglaise (voir la common law) ou classical liberalism qui pointe les limites de la raison et des forces de l’ordre spontané, et qui propose un ordre entre instinct et raison.

Friedrich Hayek considère qu’outre le marché il existe d’autres outils fondamentaux de la civilisation (parmi lesquels la langue, la morale, le droit, la monnaie) qui doivent être envisagés comme les produits d’une croissance spontanée et non d’un dessein humain. Que les pouvoirs organisés se soient appropriés et s’approprient ces deux derniers outils pour les pervertir ne doit pas nous faire oublier leur croissance spontanée.

Le libéralisme de Friedrich Hayek met l’accent sur la tradition. Il juge que ce qui rend l’homme bon n’est ni la nature, ni la raison mais la tradition. Il juge que la culture n’est ni naturelle, ni artificielle, ni génétiquement transmissible, ni rationnelle dans ses structures et contours. Il juge que l’homme n’a pas adopté de nouvelles normes de conduite parce qu’il est intelligent ; au contraire, il est devenu intelligent parce qu’il s’est soumis à de nouvelles normes de conduite, d’où l’appréciation suivante : jamais nous ne concevons notre système économique, nous ne sommes pas assez intelligents pour ce faire.

Friedrich Hayek est un libéral-conservateur, à ne pas confondre avec un néo-conservateur. Il termine « The Constitution of Liberty » (que certains considèrent comme une suite de l’essai de John Stuart Mill, « On Liberty ») par un post-scriptum intitulé « Why I Am Not a Conservative ». Dans « The Fatal Conceit: The Errors of Socialism », il se souvient de ce post-scriptum et souligne que son conservatisme se limite à des aspects moraux.

Friedrich Hayek est un libéral-conservateur au point qu’il n’est pas insensible aux plaintes de ceux qui jugent que le progrès est trop rapide ; il n’en déclare pas moins que, malheureusement, le progrès ne peut être dosé. Dans « Law, Legislation and Liberty », il écrit (je résume sa position) : tout ce que nous pouvons faire est de créer des conditions favorables au progrès puis d’en attendre le meilleur. Prétendre connaître la direction souhaitable du progrès est le comble de l’hybris, soit une prétention démesurée. Le progrès guidé n’est pas le progrès. Fort heureusement, la civilisation est parvenue à un tel degré qu’elle se situe au-delà des possibilités de contrôle collectif ; et s’il n’en allait pas ainsi, nous aurions déjà étouffé.

Pour Friedrich Hayek, l’ordre économique d’une société libre ne peut être compris qu’en fonction de certaines règles morales et juridiques. Il conçoit l’économie de marché comme un jeu avec des règles, une « cattalaxie » pour laquelle la liberté et sa limitation marchent main dans la main, rien à voir donc avec le simple laissez-faire. Le concept de « cattalaxie » est probablement le concept le plus connu élaboré par Friedrich Hayek. Il jugea que le terme « économie » était trop restrictif, aussi proposa-t-il le mot « cattalaxie », du grec καταλλάσσω, « échanger ».

Pour Friedrich Hayek et les économistes autrichiens, le problème de l’économie doit être envisagé comme une réflexion sur la coordination entre l’individu et le collectif, une coordination toujours contrôlée par un mécanisme des prix qui, dans le monde diffus qui est le nôtre, agit comme des signaux émis par un système de communication capable à tout moment de fournir des indications et des incitations, avec ajustements pour une meilleure interaction entre les multiples décisions prisent par les multiples participants de l’économie de marché.

L’apport de Friedrich Hayek ne se limite pas à montrer pourquoi les régimes socialistes ne pouvaient fonctionner et ne fonctionneront pas ; son principal apport est de nous avoir aidés à comprendre comment fonctionne l’économie en tant que jeu (avec ses règles), en tant que jeu « cattalaxique ».

J’en reviens à cette appréciation, à savoir que prétendre connaître la direction souhaitable du progrès est le comble de l’hybris, soit une prétention démesurée, que le progrès guidé n’est pas le progrès. L’expression Tech for Good qui revient à présent à tout propos suppose-t-elle vraiment une bonne idée ? Et loin de moi l’idée de remettre en question les aspects extraordinairement positifs de la technologie pour l’humanité, ce qui ne fait pas de moi pour autant un bigot de la technologie. Simplement, ses défauts et ses abus ne doivent pas nous cacher ses bienfaits. Il est vrai qu’ils sont difficiles à démêler puisqu’ils se tiennent comme fil de trame et fil de chaîne.

La technologie est potentiellement chargée de bienfaits et de méfaits mais qui ne peuvent nous apparaître qu’après-coup, lorsque la technologie concernée est sur le marché, commercialisée et depuis un certain temps, parfois longtemps après. C’est aussi pourquoi le pouvoir politique du moment n’a pas à décider de ce qui est bien ou de ce qui est mal dans la technologie, à moins qu’il ne soit saisi par l’hybris (ὕϐρις), l’orgueil qui se traduit par la démesure et qui menace tous les pouvoirs, y compris la démocratie.

La Tech for Good est très problématique – et j’essaye de me glisser dans la pensée de Friedrich Hayek, un homme dont les questionnements semblent nous précéder. La Tech for Good est très problématique et pour diverses raisons. Ceux qui mettaient au point une nouvelle technologie ne pensaient ni le Bien ni le Mal, ils mettaient au point, point à la ligne. Franz Kafka écrit quelque part, dans son « Journal » me semble-t-il, que « les inventions se sont imposées de force à l’homme ». Cette remarque m’a particulièrement frappé et elle me revient régulièrement. Il arrive même que je me débatte avec elle, cherchant à l’envisager sous des angles toujours différents.

Cette volonté des pouvoirs de vouloir orienter le progrès est dangereuse et pour diverses raisons. Car, ce faisant, « le progrès » (orienté autoritairement) menacerait le progrès puisque le pouvoir ne sait pas dans quel sens ira le progrès, et de fait personne ne le sait ; à moins que le pouvoir ne se décide à l’orienter pour lui-même – à ses risques et périls –, à le récupérer pour se conforter, ce qui est fort inquiétant.

Qui peut prétendre prédire, y compris parmi les acteurs de la technologie, l’orientation que prendra telle ou telle avancée technologique ? Personne ! Ce n’est que peu à peu, au fil du temps, que les individus et les sociétés découvrent les possibilités qu’elle propose. Les exemples à ce sujet pourraient remplir des kilomètres linéaires d’archives. Les technologies militaires passées au civil sont fort nombreuses, comme la technologie de l’ultrason, inventée en 1911 dans la lutte anti-sous-marine et reprise par la médecine dans les années 1950, avec applications diverses dont l’échographie. Tech for Good ou Tech for Bad, la frontière entre les deux est diffuse et toujours mouvante. Le pouvoir qui se mêle de progrès œuvre contre le progrès – et j’évite de mettre une majuscule à ce mot ; de fait, pour éviter toute ambiguïté et ne pas donner dans le scientisme (cette tendance détestable, cette attitude de bigot, au sens anglais du mot, bigot et bigotry), il me faudrait systématiquement décliner le mot « progrès » au pluriel : il n’y a pas de Progrès, il n’y a que des progrès, fragiles, réversibles.

Vouloir orienter les progrès, c’est croire au Progrès. Or, une fois encore, il faut se méfier d’un pouvoir qui croit au Progrès, en démocratie comme en dictature, qu’importe. On donne alors dans le socialisme et ses régimes qui nous susurrent l’Homme nouveau et je ne sais quelles autres dangereuses niaiseries. On en vient sans tarder à l’eugénisme, qui peut être génétique (voir le nazisme et son Aktion T4) mais aussi mental (l’asile psychiatrique pour ceux qui ne pensent pas comme il faudrait penser, voir l’Union soviétique et ses satellites).

Imposer qu’une technologie ne soit développée qu’à la condition qu’elle fasse le bien, c’est en quelque sorte tuer l’invention dans l’œuf. La nouveauté inquiète volontiers car notre intelligence ne peut en appréhender toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises, qui n’apparaîtront que rétrospectivement, au fil du temps une fois encore. Par ailleurs, les conséquences jugées bonnes et les conséquences jugées mauvaises ne seront pas les mêmes pour tous ; de plus, elles peuvent être si imbriquées voire si diluées les unes dans les autres qu’on ne peut les séparer avec netteté à moins de ne pas s’embarrasser de détails ; or, c’est un ensemble de détails qui fait la valeur d’une invention.

Aurait-il fallu refuser l’invention de Joseph Marie Jacquard sous prétexte que le métier à tisser menaçait de très nombreux emploi ? Certes, l’appréhension de l’ouvrier du textile à une époque où le chômeur n’était pas aidé comme il l’est aujourd’hui dans nos pays développés est compréhensible ; mais l’idée initiale de Joseph Marie Jacquard était d’en finir avec le travail des enfants en usine ; et, surtout, le métier à tisser réduisit le coût du tissu de 80 %, permettant ainsi à un nombre toujours plus important de personnes de mieux se vêtir. La production augmenta pour répondre à une demande croissante. Vingt ans après l’introduction du métier à tisser le nombre d’emplois dans le textile avait augmenté.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, un proverbe que devait grandement apprécier Friedrich Hayek. Il est préférable de ne pas planifier les bonnes intentions. L’absence d’intention au niveau collectif a eu de ce point de vue des répercussions plutôt positives dans l’histoire. De plus, vouloir imposer le Bien a priori c’est prendre le risque, un risque élevé, d’écarter la mise en application de technologies utiles avec toutes les conséquences humaines et économiques que peut entraîner une telle décision. Il est généralement fort difficile de demander à l’innovateur de prouver que ses produits ne causeront pas de dommages puisque les dommages ou/et les avantages n’apparaîtront qu’à l’usage et de plus avec du recul, beaucoup de recul parfois. Toute innovation est à sa manière un pari, une aventure, une hypothèse à laquelle on donne corps et qui agira pour le meilleur ou/et pour le pire…

Nous nous trouvons quotidiennement, tant au niveau collectif qu’individuel, dans une paix de Westphalie, cette paix signée en 1648 suite aux guerres de religions, des guerres qui pendant trente ans avaient ravagé l’Europe, une paix qui fit émerger un principe de vivre-ensemble (expression galvaudée mais qu’il convient de replacer dans le XVIIe siècle européen) à partir de règles. L’une des origines du parlementarisme est à rechercher de ce côté.

Friedrich Hayek semble inviter à la confiance a priori contre ceux qui du haut de leur pouvoir s’emploient à départager strictement le bien du mal – on pourrait même écrire le Bien du Mal, car ces hommes qui sont d’abord occupés à défendre leur pouvoir et à vouloir le faire perdurer ont tendance à se prendre pour des démiurges. La confiance a priori est accordée aux innovateurs et aux entrepreneurs en se disant que l’on corrigera les erreurs et les excès après commercialisation. La société est en quelque sorte un laboratoire, un centre d’essais ; on y recueille des expériences, on prend note des effets, bons ou/et mauvais, car on sait que l’innovation retombe en elle-même si elle n’est pas soumise à l’expérience, une expérience aussi large que possible.

Olivier Ypsilantis

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