Général Dragoljub Mihailović (1893-1946), homme tragique et admirable. 2/2.

Le partage de l’Europe et les zones d’influence respectives commencèrent donc à être pensés dès l’été 1942. Ce partage supposait l’abandon progressif de Mihailović, un abandon qui devait se faire graduellement considérant la popularité du chef de la résistance monarchiste en Occident.

 

En février 1943, le général de Gaulle cite à l’ordre de l’Armée le général Mihailović, au nom de toutes les forces combattantes de la France libre. Le général de Gaulle restera, lui, indéfectiblement fidèle au chef de cette résistance yougoslave.

 

Le colonel Bailey, lui aussi du SOE, a remplacé le capitaine Hudson. Sa mission (secrète) : trouver un successeur à Mihailović, un homme plus accommodant, prêt à s’entendre avec Tito. Peine perdue. Mihailović a eu vent de la mission du colonel Bailey. Découragé, il prononce un discours, le 28 février 1943, qui marque un tournant définitif dans ses relations avec les Britanniques et qui stigmatise leur comportement. D’abord surpris, le colonel Bailey va enfoncer le clou et faire dire à Mihailović ce qu’il n’a jamais dit, à savoir que les Italiens étaient à présent ses seuls alliés, que ses ennemis étaient les Oustachis, les Partisans, les Croates, les Musulmans et qu’il n’entrerait en lutte contre les Allemands et les Italiens qu’une fois qu’il se serait débarrassé de ces premiers. Churchill saisit la balle au bond et fait établir un contact direct avec Tito. La rupture est consommée.

 

L’abandon de Mihailović par les Britanniques ne saurait s’expliquer par le seul cynisme de Churchill. Le MO4 (la section yougoslave du SOE installée au Caire), infiltré par des agents communistes, a eu un rôle déterminant dans le choix de Churchill. Parmi ces agents, citons James Klugmann, Hugh Seton-Watson et plus particulièrement C. M. Keble qui falsifie et «égare» les rapports des Tchetniks adressés à Londres. Ces agents sont en liaison avec la «bande des quatre» (Kim Philby, Guy Burgess, Donald MacLean et Anthony Blunt). Par ailleurs, on n’a pas assez insisté sur le cynisme de Tito, notamment à la bataille de Neretva, un cynisme qui l’amena à un marchandage avec les Allemands, marchandage qui incluait entre autres clauses la possibilité d’une défense commune — Hitler-Mussolini-Tito !  — du littoral yougoslave contre un débarquement allié !

 

Les Allemands engagent des moyens énormes — des divisons entières — pour venir à bout de Mihailović. Sa tête est mise à prix : 100 000 Reichmark-or ! ainsi que l’annonce en première page le quotidien du gouvernement serbe «Novo Vreme» du 21 juin 1943. Une fois au pouvoir, Tito fera détruire les exemplaires originaux de ce journal et imprimer des faux. Le comportement de Tito tombe sous le sens : cette mise à prix suffit à prouver la valeur de Mihailović et des Tchetniks dans leur lutte contre l’occupant.

 

La récompense de 100 000 Reichmark-or promise par les Allemands pour la capture du chef de la résistance monarchiste, Draža Mihailović.

 

10 juillet 1943, débarquement anglo-américain en Sicile. 25 juillet, Victor-Emmanuel arrête Mussolini qu’il remplace par le maréchal Badoglio. 8 septembre, ce dernier rend publique l’armistice. Plus de 300 000 soldats italiens sont stationnés en Yougoslavie avec un armement considérable.

 

D’abord encensés par la BBC, les Tchetniks vont graduellement être tus sur les ondes. L’Armée yougoslave dans la Patrie n’est plus évoquée. Des responsables britanniques s’émeuvent et font part de leur surprise à Churchill, en vain. Pas un mot sur la destruction du pont de Višegrad, un exploit des Tchetniks ; plus exactement, la BBC commence par rester muette avant d’attribuer cet exploit aux Partisans, plongeant ainsi dans la stupeur Mihailović et ses hommes, sans oublier les officiers alliés présents sur les lieux au moment des faits. L’un d’eux, le lieutenant-colonel américain Seitz, exige un rectificatif — il ne sera jamais diffusé.

 

Mihailović, un militaire de pure tradition qui s’est fixé comme but premier l’expulsion de  l’envahisseur de sa patrie tandis que pour Tito la conquête du pouvoir importe avant tout ; et pour ce faire tous les moyens sont bons ; on s’allie avec l’ennemi à l’occasion. Tito accepte l’aide des Anglo-américains qu’il déteste et accueille parmi ses hommes nombre d’Oustachis qui sentent le vent tourner après la défaite de leurs alliés italiens. Certains de ces «repentis» occuperont de hauts postes tant civils que militaires lorsque Tito deviendra maître du pays.

 

28 décembre 1943, conférence de Téhéran. Churchill a plus que jamais besoin de l’appui de Staline pour espérer maintenir l’influence britannique en Méditerranée. Sa monnaie d’échange : l’Europe de l’Est. Staline va empocher la mise avec, en plus, la promesse de l’abandon définitif de l’Armée yougoslave dans la Patrie par les Anglo-américains, une promesse obtenue sans peine grâce au rapport de Fitzroy MacLean à Churchill et de Linn Farish à Roosevelt. Début 1944, Churchill penche plus encore du côté de Tito. Il espère à présent que Pierre II va se décider à exclure Mihailović de son gouvernement et que Tito va s’accommoder d’un modus vivendi avec le roi. Tito ne se fait pas prier et en profite pour demander au passage la suppression du gouvernement en exil au Caire, ce qui revient implicitement à neutraliser le roi Pierre II et Mihailović. Les officiers de liaison britanniques auprès de ce dernier sont rappelés. Tito fait un geste en direction du roi… pour mieux le poignarder dans le dos le moment venu ainsi que Staline l’y a invité. Si Churchill a définitivement basculé du côté de Tito et travaille Pierre II pour qu’il lâche Mihailović — et il y parviendra —, Roosevelt, plus sentimental et dépourvu de cynisme, continue à manifester sa sympathie pour le roi et le général. Mais Roosevelt est malade et sa ligne politique peu cohérente. La complexité de la situation en Yougoslavie lui échappe. Pierre II et Mihailović ne vont bientôt plus représenter qu’eux-mêmes.

 

Je me permets de reproduire dans son intégralité le discours qu’adressa Mihailović devant les aviateurs alliés, abattus en mission et secourus par les Tchetniks, sur la piste de fortune construite à la hâte par ces derniers, à Pranjani, des aviateurs sur le point d’être évacués par des C-47 au cours de l’Opération Halyard. Tout y est dit :

«Dans quelques jours vous serez loin de nous. L’éloignement ne ternira cependant pas nos sentiments de sympathie car le souvenir des mêmes souffrances, des mêmes journées difficiles, des mêmes idéaux et des mêmes espoirs en la victoire du Bien sur le Mal subsistera toujours entre nous. 

Même là-bas, au-delà de la mer, n’oubliez pas que nous aussi sommes restés les mêmes sur le même champ de bataille : ennemis déterminés des nazis et de leurs appétits féroces. Nous les avons combattus en une période où il n’y avait encore personne pour faire face et leur tenir tête sur aucun des champs de bataille d’Europe ou d’Afrique du Nord. Personne, sauf des bonnes volontés et des exploits héroïques des Anglais, nos seuls alliés du moment.

Les temps ont changé et aussi les hommes. Mais nous n’avons pas perdu l’espoir ni notre confiance dans les Alliés et dans la victoire finale de la Justice, de la Démocratie et principalement celle de la Grande-Bretagne qui n’est plus seule puisqu’elle a à ses côtés la toute-puissante Amérique. 

Mais nous, nous sommes restés seuls : nous, les fidèles alliés de la première heure dans les Balkans bouillonnants, croyant qu’il ne s’agissait que d’un rêve ou d’une tentation qui ne pouvaient faire flancher les courageux mais les tremperaient dans l’épreuve, tels des lames d’acier.

De toutes les armées alliées dans le monde, nous sommes les seuls à combattre, non pas sur un, ni même sur deux, mais sur trois fronts à la fois ! Le premier contre l’occupant, fort, cruel et armé jusqu’aux dents, qui nous fait payer de cent victimes chacune des têtes qu’il perd. Le deuxième est celui qui nous oppose aux ustaši qui ont dépassé en cruauté leurs propres maîtres en tuant au couteau tout ce qui est serbe — femmes, enfants, vieillards — sans tenir le moindre compte de leur véritable origine nationale, n’épargnant pas même leurs propres gens, citoyens croates, dès lors qu’ils les savent loyaux envers la Yougoslavie. Le troisième front, le plus triste et actuellement le plus difficile, c’est celui qu’on ouvert les domestiques de l’Internationale rouge contre la Yougoslavie nationale en affaiblissant cette dernière et en transformant la guerre nationale en lutte fratricide.

Pendant que nous faisons front à cette triple attaque, les Alliés semblent ne plus rien comprendre et nous abandonnent aux coups les plus durs. Maintenant, l’énorme armement italien est en possession des communistes et ces armes-là ne sont guère dirigées contre l’occupant ou ses serviteurs, mais uniquement contre nous, l’Armée yougoslave dans la Patrie. Pourtant ces armes ont été à portée de notre main et ne nous ont été volées que grâce à l’action déloyale des Alliés, par la faute de décisions prises deux mois avant la conférence de Téhéran. Le bon sens humain ne peut comprendre l’origine de cette bienveillance envers les communistes puisqu’il était notoire que, dès le lendemain, ils profiteraient de la première occasion pour rejeter leurs protecteurs, si possible dans l’Adriatique.  

Vous tous, vous le savez, et Kragujevac et Kraljevo ont été témoins de ce que j’ai affirmé: cent têtes pour une ! Ce tarif n’a pas cours en territoire dit de la «Croatie indépendante»; il n’a de sens que pour la Serbie et le Monténégro qui sont sous la domination allemande. Si cette loi abominable n’avait pas existé, nous aurions pu reprendre aux Allemands toutes les villes prises par eux, de même que nous leur avions arraché des montagnes et des villages. Mais peut-on aller avec des fusils contre des chars d’assaut et s’attaquer les mains vides à des bunkers ? 

Il ne faut pas sous-estimer notre force nationale ni notre légendaire fidélité ou notre ferme désir de rester du côté de la Justice et de la Liberté.  

Le peuple est avec nous, donc avec vous. Si l’on accepte de m’aider, la Yougoslavie sera de nouveau debout, l’ennemi en sera chassé en pleine déroute ou prisonnier entre nos mains. Nous sommes sûrs que vous, nos camarades de guerre qui avez souffert avec nous et comme nous, vous serez les meilleurs interprètes de nos sentiments et les ambassadeurs les plus fidèles de notre juste cause. Si vous nous venez en aide, vous aiderez en même temps la Liberté aussi bien que l’Amérique qui est notre seul grand espoir, à nous tous et au monde entier !»

 

Ce discours rend compte d’une tragédie et d’une honte — d’une trahison. Parmi ceux qui ont témoigné à la Cour de justice de Serbie, en ce début d’année 2011, dans le cadre du procès en réhabilitation du général Mihailović, Milton Friend, retraité de l’USAF avec le grade de lieutenant-colonel. Mais revenons sur la piste de fortune de Pranjani. Que l’on sache — pour ajouter à la honte — que les C-47 destinés à l’évacuation des aviateurs alliés arrivèrent vides, désespérément vides : pas une arme, pas un vêtement, pas un médicament… Pire : ces hommes dont Mihailović voulait faire des ambassadeurs furent parqués dès leur arrivée en Italie, sans possibilité de communiquer avec l’extérieur : leur témoignage aurait perturbé la ligne choisie par Churchill. L’action des Tchetniks ne sera divulguée en Occident qu’après la conquête du pouvoir par les communistes. Au total, 432 aviateurs américains et une centaine d’autres de diverses nationalités ont été secourus et évacués par les hommes de Mihailović.

 

Le 20 octobre 1944 Belgrade est libéré. Les unités soviétiques qui entrent en Yougoslavie trouvent devant elles des Tchetniks qui appuient leurs actions. Des fraternisations s’en suivent. Tito en éprouve de la colère et se charge d’y couper court. A Belgrade les Partisans commencent des purges : sont recherchés non seulement les ex-collaborateurs du gouvernement Nedić ou des nazis mais aussi les «bourgeois» et tout ce qui déplaît à l’idéologie communiste. Mihailović et ceux qui ne l’ont pas abandonné reprennent le maquis. Il est surnommé «le chouan des Balkans». Les Alliés lui proposent de l’accueillir dans l’exil ; il refuse. Ses appels désespérés à ces derniers afin qu’ils lui envoient de l’armement sont ignorés. Il s’adresse à Washington en insistant sur le dénuement de ses hommes, sur la trahison du roi (manœuvré par Churchill, rappelons-le) et, enfin, sur son refus catégorique du communisme. Silence encore.

 

Tito, cet animal politique, a fait la nique à Churchill et à sa politique de fifty-fifty. Désarroi de ce dernier qui s’efforce en public de faire bonne figure mais qui en privé ne cache pas son désappointement, son amertume. Non content d’avoir sacrifié Mihailović dans l’espoir de sauver la monarchie yougoslave, Churchill est prêt à sacrifier cette dernière afin de préserver l’influence du Royaume-Uni dans la région. Ses calculs plutôt tortueux vont se retourner contre lui.

 

8 mai 1945, l’armistice. L’Europe est partagée en deux zones d’influence ainsi que prévu à la conférence de Yalta. Tito devient chef d’un gouvernement dit d’union nationale, malgré la méfiance grandissante de Churchill. Quelque part entre la Bosnie et la Serbie quelques milliers de Tchetniks refusent l’ordre communiste. Le 13 mai 1945, une puissante attaque titiste soutenue par des blindés et l’aviation pulvérise les Tchetniks. Ils étaient 6 000, ils ne sont plus que 300. Voja, le fils de Mihailović est tué. En juin 1945, plus de 35 000 Yougoslaves qui fuient le régime de Tito sont capturés en Autriche par les Britanniques. Ces réfugiés sont officiellement sous la protection de ces derniers. Parmi eux des Oustachis mais aussi des royalistes. Ils sont livrés à Tito dans des wagons à bestiaux et abattus peu après leur descente du train, en Slovénie. Cette trahison ne sera révélée que trente ans plus tard.

 

Mihailović est capturé par ruse le 13 mars 1946. Le lynchage médiatique peut commencer, un lynchage relayé par la presse communiste du monde entier à la solde de Staline. En Occident — cet Occident qui a trahi le premier résistant aux nazis — ils sont nombreux à se mobiliser : mieux vaut tard que jamais ! Aux États-Unis un «Comité pour un procès impartial de Draža Mihailović» est créé afin de faire pression sur les gouvernements occidentaux pour qu’ils n’abandonnent pas l’accusé à la seule justice yougoslave dont on peut deviner le verdict. Ce Comité attire de nombreuses personnalités parmi lesquelles John Dos Passos. Par ailleurs les initiatives individuelles sont nombreuses, notamment parmi les officiers de liaison parachutés chez les Tchetniks et les aviateurs américains secourus et évacués. Au Royaume-Uni, des officiels s’inquiètent. Churchill à présent écarté du pouvoir ne reste pas insensible. Amertume — Tito l’a tout de même roulé dans la farine — ou remords ? Mais il en faut plus pour inquiéter Tito, suppôt et élève de Staline.

 

Le procès s’organise. Je passerai sur certains détails. Sachez simplement que Belgrade refuse la présence au procès des aviateurs secourus et évacués par les Tchetniks sous prétexte d’«ingérence dans les affaires intérieures yougoslaves» (?!) Suite à ce refus, une commission d’enquête est créée aux États-Unis afin d’évaluer la culpabilité de Mihailović. A sa tête, le prestigieux Arthur Garfield Hays qui, entre autres affaires, a défendu Sacco et Vanzetti puis les communistes allemands accusés de l’incendie du Reichstag. Après étude du dossier, Arthur Garfield Hays est formel, le général serbe est innocent des crimes dont on l’accuse.

 

Le 10 juin 1946 s’ouvre le procès de celui qui fut le premier résistant au nazisme. C’est un procès mené dans le plus pur style stalinien, un procès qui aurait satisfait Vychinski. Draža  Mihailović est exécuté le 17 juillet 1946. Les circonstances et le lieu de son exécution ne sont toujours pas connus.

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Ci-joint, en lien, le website américain «Tesla Memorial Society of New York», richement documenté avec son abondante iconographie de grande qualité :

http://www.teslasociety.com/500_2.htm

 

Général Draža Mihailović, je vous salue ! 

 

David O’Connell, secrétaire du Comité des pilotes pour le sauvetage de Draža Milhailović, dans une rue de New York (image extraite du «Chicago Daily Tribune»      du 13 juillet 1946)


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