A propos de l’antisémitisme et de l’antisionisme européens

 

Parmi les penseurs les plus stimulants, aujourd’hui (ils ne sont pas si nombreux, aujourd’hui, les penseurs stimulants), Shmuel Trigano que je lis avec un plaisir jamais démenti.

Entre autres questions abordées par Shmuel Trigano, celle de la théologie de la substitution, une question qui m’obsède (je ne force pas la note) depuis longtemps et qui malgré mes précautions a fini par me mettre en porte-à-faux avec d’assez nombreux Chrétiens qui m’ont accusé de remuer de vieilles histoires, d’être un fouille-merde (dit sur un mode à peine plus élégant), de ne pas être assez compétent pour juger de cette délicate question, etc., etc. Donc, la théologie de la substitution m’intéresse pour diverses raisons, et d’abord parce que cette histoire n’est en rien « une vieille histoire » mais une histoire qui nous accompagne, à la manière de gènes qui changent ou mutent à l’intérieur de nos cellules mais dans une direction anormale susceptible de provoquer des cancers…

 

Shmuel Trigano (né en 1948)

 

Ainsi que le signale Shmuel Trigano, comment comprendre au moins un peu l’antisionisme, soit la volonté plus ou moins affirmée de se débarrasser d’Israël, de le présenter comme le Mal (absolu, d’où la majuscule), aussi longtemps que la théologie de la substitution n’est pas envisagée, aussi longtemps que le substrat anti-judaïque n’est pas exploré ? Et pour l’heure laissons de côté l’islam pour nous centrer sur l’Union européenne, majoritairement d’origine chrétienne.

Dans notre monde ultra-sécularisé, on oublie l’empreinte religieuse, théologique. On ne voit pas que cette empreinte qui a en (grande) partie façonné nos sociétés ne reste pas sans effets sur ces mêmes sociétés, qu’elle change ou mute – et je pourrais en revenir aux cancers.

L’Europe, aire de la Shoah, ne peut plus s’offrir publiquement « le luxe » de s’en prendre aux Juifs. L’antisémitisme est devenu répréhensible pour cause de Shoah, chez les Européens de souche tout au moins. Il est presque toujours ouvertement activé par des Européens nouveaux venus, parmi lesquels les Musulmans constituent le gros de la troupe. Ils n’ont pas été impliqués dans la Shoah, sinon très marginalement, et peuvent donc s’offrir le plaisir d’un antisémitisme tapageur, fier de lui, à l’occasion meurtrier, et d’un antisionisme qui n’a pas à se débarbouiller de sa crasse antisémite pour faire son numéro.

L’Union européenne se contorsionne diversement pour critiquer Israël (en évitant autant que possible de prononcer ce mot qui, pense-t-elle, lui salit la bouche) tout en s’efforçant de ne pas passer pour antisémite. A ce sujet, il est édifiant d’observer les efforts lexicaux et syntaxiques qu’elle déploie dans son rôle de sainte n’y touche. Il est vrai que tout en décrivant des mouvement dansés, fesses serrées, il lui arrive de laisser échapper un vent malodorant – une puanteur antisémite –, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre ses évolutions comme si de rien n’était…

Et puisqu’il est question d’antijudaïsme, je vous résume l’article de Shmuel Trigano mis en ligne le 1er mai 2020 et intitulé « La Bible expurgée du nom “Israël” : la nouvelle traduction danoise ». Il y analyse un « syndrome psycho-théologico-politique très profond », un syndrome que j’ai exposé dans plusieurs articles. Nos appréciations se rejoignent.

En dépit de la pandémie du Covid-19 qui sévit dans l’Union européenne, cette dernière ne perd pas Israël des yeux et vient de lui adresser une mise en garde solennelle au sujet de l’annexion de la vallée du Jourdain. Elle l’a fait par son haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, une mise en garde assortie de menaces de sévères sanctions et d’une dégradation des relations entre l’Union européenne et Israël. Il est vrai qu’il n’a adressé cette mise en garde qu’en son nom et que sur les vingt-sept nations de l’Union européenne seules huit ont appuyé la démarche de Josep Borrell, huit nations dont, il fallait s’y attendre, la France qui ne perd jamais une occasion de dispenser au monde un cours de morale et de poursuivre Israël comme s’il s’agissait d’un gamin mal éduqué ou d’un délinquant.

Mais passons. L’Union européenne en tant qu’entité politique a des rapports avec Israël qui devraient intéresser la psychanalyse – voire la psychiatrie. Caractéristique de l’état pathologique de cette entité politique : un syndrome psycho-théologico-politique très profond.

 

 

Ainsi la Danish Bible Society vient-elle de publier une nouvelle traduction de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament : La Nouvelle Bible danoise, 2020. Cette publication offre une particularité : le mot « Israël » est évacué autant que possible. Par exemple, là où il est écrit Am Israel, on a « Les Juifs ». Là où il est écrit Eretz Israël, on a « Pays des Juifs ». Israel est à l’occasion traduit par « L’humanité ». Quand on aborde le Psaume 126, shomer Israel est traduit par « Notre gardien » et ainsi de suite…

La Danish Bible Society explique que cette Bible est destinée à un public laïque et qui en voyant le nom biblique d’« Israël » le confondra avec l’Israël d’aujourd’hui. Les promoteurs de cette traduction prennent-ils leurs lecteurs pour des crétins ? Nous prennent-ils pour des crétins ?  Leur explication est dans tous les cas inepte. L’Israël juif a posé problème aux traducteurs car comment expliquer qu’ils n’aient pas éprouvé le besoin de changer le nom biblique « Égypte » alors qu’un pays qui porte ce nom existe de nos jours ? De toute évidence, un problème théologico-politique s’est posé aux traducteurs : le problème que pose l’État d’Israël à l’Israël théologique du christianisme – le « nouvel Israël ». L’épuration linguistique de la Bible vise manifestement à empêcher l’assimilation de l’Israël biblique à l’État d’Israël, au peuple juif, et celle d’Eretz Israël aux « territoires occupés » de Judée-Samarie – pardon, de « Cisjordanie » (1).

Le principe même de cette substitution (Juif en lieu et place d’Israël) s’explique à la lumière de la théologie chrétienne de la substitution. Il faudrait avoir le texte sous les yeux et lire le danois afin d’entrer dans le détail. Mais on peut imaginer pourquoi, par exemple, dans cette traduction, le nom « Israël » subsiste intact dans le Nouveau Testament : c’est qu’il concerne « Israël selon l’esprit », soit l’Église. On sait que le modèle identitaire chrétien, forgé de toutes pièces par l’apôtre Paul, repose sur la scission du concept « Israël » en deux pôles : « selon la chair » (les Juifs) et « selon l’esprit » (les Chrétiens). En opposant ces deux pôles, Paul étend le concept « Israël » aux non-Juifs (devenus les Chrétiens) et relègue les Juifs à un stade inférieur sur l’échelle de la Providence dans la maison qui était la leur. On peut comprendre pourquoi cette traduction substitue « Juif » à « Israël » quand cet « Israël » est indexé dans le passage biblique à un coefficient trop concret et identifiable qui ferait manifestement référence à « Israël selon la chair », soit la nation, la terre, etc.

Cette régression à la théologie de la substitution accompagne le politiquement correct en Europe. L’expression « Le pays d’Israël » a tout pour être son plus grand cauchemar car elle témoigne de l’ancienneté de la présence des Juifs sur cette terre en lui conférant un sens « religieux ». Cette traduction danoise redoute probablement de laisser s’installer la confusion entre l’Israël biblique et l’État d’Israël et ainsi d’être accusée de militer pour l’annexion de la Judée-Samarie. « Israël selon l’esprit » en serait contrarié et veille…

D’une part, on évacue la trop grande matérialité de l’Israël biblique, gênant pour l’Israël chrétien – qui se pose comme universel, pan-humain ; d’autre part, on évacue par la même occasion l’incidence de l’Israël biblique sur l’Israël contemporain, Eretz Israel.

 

 

Des milieux divers ont recyclé et modernisé la théologie de la substitution en la greffant sur la politique contemporaine. Ils voient dans la cause palestinienne la cause du « nouvel Israël » – qu’ils confondent avec celle du « nouvel Israël » théologique –, persécuté par l’Israël juif déchu. Il leur faut donc sectionner tout lien entre l’État d’Israël et la terre d’Israël, un lien qui est tenu pour une usurpation envers le « véritable Israël » (soit la Palestine), innocent, pur et souffrant – « le peuple en danger ». C’est ainsi que les Catholiques préfèrent visiter la Judée-Samarie (pardon, la Cisjordanie) et rencontrer des Palestiniens. L’État d’Israël les perturbe. Ce syndrome est très marqué dans le catholicisme romain mais aussi dans le protestantisme luthérien qui, à ce propos, est la religion d’État au Danemark.

On sait combien les Luthériens américains sont engagés dans un BDS très actif. Il existe en Judée-Samarie une institution chrétienne, Sabeel, financée par les églises luthériennes et animée par des Arabes chrétiens palestiniens, qui a développé toute une doctrine qui fait de ces derniers les véritables héritiers des premiers Juifs chrétiens, vivant depuis les origines en Eretz Israel (la Palestine pour eux) et qui sont le « véritable Israël », à la fois ethnique (la chair) et messianique (l’esprit) contre « les Juifs » qui ont usurpé le nom d’Israël. C’est le mythe du « Jésus palestinien » développé depuis Arafat…

Signalons cependant que dans cette construction symbolique les Chrétiens occidentaux, surtout européens, n’ont plus l’audace et la puissance théologique qui leur permettraient de s’affirmer directement comme « le peuple élu » : aussi le font-ils par Palestine interposée, sur un ton martyrologique, souffrant, victimaire : la Palestine comme « adorable victime » (objet d’adoration).

La chose n’est toutefois pas si simple car il y a « l’Holocauste » (2) et son impact dans l’univers chrétien occidental. Sans aller aussi loin que François Mauriac réécrivant le premier livre d’Elie Wiesel en y insérant le mot « Holocauste », le pape Jean-Paul II a qualifié Auschwitz de « Golgotha du XXe siècle ». En somme, le martyre des Juifs est compris comme celui de Jésus (du Jésus dans sa chair juive uniquement ?) sur la croix. Recyclage de l’extermination dans la théologie catholique puisque le terme « Holocauste » définit l’extermination des Juifs comme « un sacrifice » consumé sur le bûcher – mais offert par qui et à quel dieu ? Une fois encore la réalité du peuple d’Israël « juif » est oblitérée par le mythe du « Nouvel Israël ». Un cardinal américain, l’archevêque de New York John Joseph O’Connor, avait dans le même esprit évoqué l’« Holocauste » comme un « cadeau immense que le judaïsme a fait à l’humanité » fait par les Juifs exterminés aux Chrétiens (?!). On retrouve une fois encore « l’adorable victime » : le Juif comme victime est reconnu, célébré même, mais cette reconnaissance oblitère le peuple vivant de l’État d’Israël, trop vivant, trop présent au point de perturber le mythe théologique. Les Israéliens existent « trop » au point de ne plus rentrer dans les habits étriqués de la compassion (3). Leur existence même devient une agression – une violence faite au mythe victimaire – que mesure la « souffrance » et l’« oppression » des Palestiniens, au point que la repentance pour l’« Holocauste » est devenue petit à petit compassion pour la Palestine. La repentance implique en effet l’assomption d’une responsabilité de l’Occident envers la Shoah tandis que le sentiment de culpabilité qu’elle engendre trouve à s’exercer au bénéfice de la cause palestinienne. Dans cette perspective, l’anti-mythe de l’« Holocauste », la Nakba, sert à canaliser cette culpabilité occidentale à l’avantage des Palestiniens et à l’alléger formidablement voire à l’effacer. Il rend la création d’Israël – conséquence supposée (4) de la Shoah – coupable d’avoir perpétré la « Shoah » (le sens du mot Nakba) des Palestiniens. La politique de l’Union européenne envers Israël est le produit de ce syndrome civilisationnel.

 

 

 

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(1) Ce terme remontant à l’annexion en 1948 de ces territoires par la Jordanie.

(2) Ce concept fut élaboré par l’écrivain catholique François Mauriac qui réécrivit en français le premier livre (écrit en yiddish) d’Elie Wiesel. Ce terme identifie l’extermination des Juifs à un sacrifice religieux par le feu. Le grand-prêtre Hitler sacrifiant l’agneau d’Israël ? A quel Dieu ?

(3) Dans « Les Frontières d’Auschwitz » (un livre dont je recommande vivement la lecture) Shmuel Trigano démontre la superposition de trois choses: tout d’abord ce syndrome (impliquant qu’Israël ne doit pas sortir des frontières d’Auschwitz pour ne pas perdre sa condition d’adorable victime) ; ensuite le jugement politique de ce que doit être le  destin de la Judée-Samarie et de Jérusalem, autant que le droit à la légitime défense d’Israël face à ses ennemis (au point que l’Union européenne a élaboré la doctrine de la « proportionnalité » qui équivaut à l’annulation du droit de légitime défense d’Israël) ; enfin l’héritage de la théologie chrétienne classique : pour La Nouvelle Bible danoise parler des Juifs au lieu d’Israël efface tout lien, compromettant pour elle – le « nouvel Israël » –, avec « les Juifs » et dans un même temps sauvegarde la pureté de son « Israël » chrétien et son lien avec la Palestine mythifiée.

(4) L’Occident et l’Orient ne peuvent accepter l’idée d’une souveraineté intrinsèque d’un peuple juif qui serait la continuité du peuple d’Israël, du fait de l’héritage de son imaginaire religieux mais aussi de la politique qui se fait aujourd’hui. La meilleure preuve en est le vote répété, systématiquement pro-palestinien, à l’UNESCO, de nombreux pays européens, avec la France qui dénie aux Israéliens, aux Juifs, tous les « lieux saints » en Israël afin de les transférer aux Palestiniens, un défi à l’archéologie et à l’histoire. Ce vote ne fait par ailleurs que confirmer la doctrine coranique, à savoir que l’islam, depuis Adam, est la véritable religion de l’humanité en vertu de laquelle toutes les figures de l’Israël classique étaient déjà des figures islamiques – la Bible juive étant une falsification du Coran…

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to A propos de l’antisémitisme et de l’antisionisme européens

  1. Cher Olivier
    Sur ce sujet important je te recommande aussi le livre, essentiel à mes yeux, d’Elhanan Yakira, Post-sionisme post-Shoah.

    Bien à toi,

    (J’en parle ici
    http://vudejerusalem.over-blog.com/2020/03/la-shoah-comme-revelateur-de-la-pathologie-antisioniste-et-l-antisemitisme-musulman-pierre-lurcat.html

    • Ypsilantis says:

      Merci Pierre pour ces informations. Je vais commander le livre en question. J’apprécie cet accent mis sur le fait que l’antisémitisme n’est pas un pur produit d’importation dans le monde arabo-musulman, ce qu’une certaine propagande préfère taire. En écoutant ton excellente conférence, l’image d’un va-et-vient antisémite, avec deux joueurs qui se revoient la balle comme sur un court de tennis, me revient. L’Occident d’un côté, l’Orient arabe de l’autre. Reste tout de même ce constat implacable : l’aire de la Shoah a été l’Europe, ce qui certes ne doit pas pour autant faire oublier la dureté et la précarité de la vie juive en terre d’islam, arabe en particulier (voir Georges Bensoussan), et l’antisémitisme oriental.

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