La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 4/4

 

Amílcar Cabral reste à la tête du P.A.I.G.C. avec l’appui de ses coreligionnaires capverdiens et quelques rares commandants opérationnels guinéens. C’est tout au moins ce que l’on peut déduire considérant les circonstances de son assassinat (je vais y revenir) par des Guinéens de son parti.

Antonío de Spínola étudie et comprend les préoccupations de Léopold Senghor quant aux conséquences de l’arrivée au pouvoir du P.A.I.G.C. en Guinée-Bissau avec l’appui de Sékou Touré. Lorsqu’il lance Operação Mar Verde en territoire de Guinée-Conakry, Antonío de Spínola (avec l’appui du Gouvernement de Marcelo Caetano) n’ignore pas qu’il pourrait rendre un grand service au Sénégal. Par cette attaque en profondeur, le comandante-chefe veut attaquer le mal à la racine (corte do mal pela raiz) en commençant par détruire les points névralgiques du P.A.I.G.C. en Guinée-Conakry qui permettent aux guérilleros de consolider leur emprise sur le front Sud.

Antonío de Spínola multiplie les contacts avec les exilés guinéens dont le but ultime est de renverser le régime de Sékou Touré. Des membres du F.L.N.G. (Front de Libération Nationale Guinéen) reprennent contact avec les autorités portugaises, plus précisément avec le Ministério do Ultramar et avec la délégation de la D.G.S. (Direcção-Geral de Segurança) à Bissau qui s’efforcent de rassembler autant d’informations que possible sur la cohésion du régime de Conakry. Il ressort de cette étude que ce régime est fragilisé par de nombreuses et profondes dissensions internes. Antonío de Spínola estime qu’il peut se placer à la tête des différents noyaux de cette opposition et les agréger en leur proposant un plan précis et activé au plus haut niveau afin de renverser le régime de Sékou Touré. Le Gouvernement de Marcelo Caetano se montre d’autant plus intéressé par ce projet que les forces susceptibles de prendre la place du dictateur se sont engagées non seulement à ne pas soutenir le P.A.I.G.C. mais à l’expulser de la Guinée-Conakry ; et Lisbonne n’ignore pas qu’interdire au P.A.I.G.C. le territoire de Guinée-Conakry serait un coup terrible voire fatal asséné à ses capacités opérationnelles et politiques en Guinée-Bissau. Le Sénégal ne voit pas ce plan d’un mauvais œil et le Gouvernement portugais peut compter sur sa neutralité bienveillante.

 

Amílcar Cabral

 

Léopold Senghor le panafricain, partisan inconditionnel de la décolonisation (mais d’abord par la voie diplomatique) et antimarxiste, peut trouver des points d’entente avec le Gouvernement portugais mais aussi avec l’aile modérée du P.A.I.G.C., à commencer par Amílcar Cabral. En 1969, en accord avec le Gouvernement portugais, Antonío de Spínola favorise l’installation en Guinée-Bissau d’une base militaire du F.L.N.G. afin de lancer des actions de guérilla en Guinée-Conakry. Et il passe à l’étape suivante : la planification d’une action stratégique en profondeur destinée à frapper au cœur le régime de Sékou Touré, soit Conakry, avec des forces portugaises et guinéennes. Le Gouvernement portugais se montre d’emblée enthousiasmé par ce projet ; toutefois, il ne tarde pas à se reprendre craignant les réactions de l’O.N.U., de l’O.U.A. (Organisation de l’unité africaine) et du Bloc communiste. Un plan d’attaque sur Conakry est soumis à Antonío de Spínola qui l’accepte et se charge d’obtenir l’accord de Lisbonne.

La préparation de Operação Mar Verde est lente car il faut recueillir plus d’informations mais aussi sélectionner et entraîner les unités chargées de la mener à bien, en particulier ces exilés de Guinée-Conakry appuyés par le Sénégal, la Gambie et la Côte d’Ivoire, une affaire compliquée. Des rencontres sont organisées entre des responsables portugais et des membres du F.L.N.G., à Paris, Genève puis Bissau. Des volontaires du F.L.N.G. sont rassemblés sur l’île de Soga, au large de la Guinée-Bissau, sur une base spécialement aménagée. Ils sont entraînés par des officiers portugais venus de Bissau. Des plans détaillés de Conakry et de sa zone portuaire sont élaborés. Des membres du F.L.N.G. s’installent à Bissau afin de rédiger avec les autorités portugaises des documents (destinés à être diffusés sur les ondes à l’attention du peuple de Guinée-Conakry) et planifier un certain nombre d’actions à exécuter en cas de succès du coup d’État.

Marcelo Caetano donne son feu vert à Operação Mar Verde tout en exigeant qu’aucune trace d’une présence portugaise ne soit laissée à Conakry. Le déclenchement de cette opération est prévu entre le 20 et le 23 novembre 1970. Début novembre, les moyens prévus pour ladite opération sont rassemblés sur l’île de Soga. Les services de contre-information portugais font croire qu’il s’agit de reconquérir l’île de Como.

20 novembre 1970, six navires de la marine portugaise quittent l’île de Soga pour Conakry avec à leur bord des troupes spéciales portugaises et deux cents hommes du F.L.N.G., tous armés et vêtus comme des guérilleros du P.A.I.G.C. A bord, des cadres du F.L.N.G. et du F.L.I.N.G. chargés de prendre le pouvoir sitôt le coup d’État réussi. Vingt-cinq objectifs ont été sélectionnés avec, en priorité : la destruction des embarcations rapides guinéennes, des Mig 15 et des Mig 17 guinéens, des installations du P.A.I.G.C., l’assassinat d’Amílcar Cabral et de Sékou Touré, l’occupation de la radio d’État et la proclamation sur ses ondes appelant à la chute du régime de Sékou Touré et à l’intervention portugaise afin de protéger le nouveau gouvernement. Le projet d’assassiner d’Amílcar Cabral peut sembler étrange dans la mesure où ce dirigeant ne se montre pas fermé au dialogue avec le Portugal et privilégie même une solution politique. C’est oublier que le Portugal s’oppose depuis le début et inflexiblement à toute solution négociée avec le P.A.I.G.C. et qu’il espère par cet assassinat porter un coup fatal à cette organisation.

 

 

Le corps expéditionnaire luso-guinéen débarque à Conakry à l’aube du 22 novembre. En milieu de matinée force est de constater que la tentative de coup d’État a échoué. Les hommes rembarquent. L’implication portugaise est aussitôt découverte ce qui provoque un tollé international mais aucune intervention (très redoutée) de la Guinée-Conakry en Guinée-Bissau, intervention qui aurait éventuellement été appuyée par d’autres pays membres de l’O.U.A.

Operação Mar Verde est un sévère échec puisque ses principaux objectifs n’ont pas été atteints. Néanmoins, des embarcations guinéennes ont été détruites ainsi que des installations du P.A.I.G.C. Vingt-six prisonniers de guerre portugais ont été libérés ainsi que quatre cents opposants au régime de Sékou Touré. Avec un peu de recul, on peut affirmer que l’échec de cette opération est le fait de renseignements imprécis voire inexacts, comme la localisation des Mig (dont la destruction était essentielle pour assurer le succès de l’opération) ou la désignation précise des appuis locaux qui auraient permis de mobiliser la population guinéenne contre le régime.

L’échec de cette opération fragilise Antonío de Spínola tandis que Lisbonne s’entête à refuser toute solution politique. Antonío de Spínola se lance alors dans une entreprise de séduction des populations indigènes sur tout le territoire de la Guinée-Bissau afin d’isoler le P.A.I.G.C. Entre 1968 et 1970, il expose son concept d’action psychologique dans le but de s’allier les populations locales. La première directive à ce sujet est publiée le 17 novembre 1968. Il y promeut des mesures économiques, sociales et culturelles afin d’améliorer le bien-être des populations et, ainsi, espérer chasser l’ennemi par la force de la raison plutôt que par les armes, ainsi qu’il le déclare. Une deuxième directive est publiée l’année suivante. Elle exhorte l’administration militaire à favoriser un nouveau climat psychologique, à favoriser l’émergence d’une mentalité nouvelle à même d’unir l’armée et les populations dans une œuvre civilisatrice. La même année, il publie une troisième directive où il déclare avoir choisi le territoire (chão) manjaco comme aire centrale de la lutte contre la subversion. En avril 1970 est publiée la quatrième et dernière directive. Elle définit sous divers angles la mise en place du concept de « hameaux stratégiques » (aldeias estratégicas). Il s’agit d’y attirer les populations mais aussi les guérilleros et leurs familles afin qu’ils abandonnent la lutte en contrepartie d’un certain bien-être, un bien-être augmenté s’ils parviennent à convaincre d’autres guérilleros de suivre leur exemple. Ces quatre directives définissent le plan de contre-subversion du Comando-Chefe, un programme baptisé « Por Una Guiné Melhor » et qui prévoit la réorganisation de la population (reordenamento da população), la tenue régulière de congrès du peuple (congressos do povo), la formation de milices, la distribution d’aliments et celle d’armes à certains « hameaux stratégiques » afin qu’ils garantissent leur autodéfense.

En 1971 et 1973, Antonío de Spínola promeut deux congressos do povo au cours desquels comparaissent les délégués de tous les chãos afin qu’ils expriment librement ce qui les préoccupe et proposent des solutions. Ces congrès vont guider l’administration portugaise dans son travail, un travail qui se veut plus en accord avec les intérêts des populations du pays. Cette vaste entreprise politico-administrative bien orchestrée et originale bénéficie du plein appui des autorités politiques portugaises et de tous les chefs d’unités sur le terrain. Les Portugais jouent la séduction. Antonío de Spínola veut montrer à la métropole les succès de son plan de reordenamento da população. Ainsi invite-t-il à se rendre en Guinée-Bissau nombre de personnalités du monde politique et économique portugais. En juillet 1970, il parvient à obtenir de la Assembleia Nacional qu’elle envoie une délégation de huit députés représentatifs de toutes les tendances politiques du pays afin qu’à leur retour ils rendent personnellement compte des efforts réalisés en faveur des populations par l’administration et l’armée portugaises. Cette visite va tourner au drame. En effet, alors que la délégation s’en retourne à Bissau à bord de trois hélicoptères, une tempête la surprend. L’un des appareils tombe et coule dans les eaux du rio Mansôa, provoquant la mort de trois députés. Les Serviços de Acção Psicológica s’efforcent de soutenir le moral des troupes et d’optimiser leur efficacité. Il s’agit d’inclure militaires et civils dans un effort commun destiné à promouvoir les indigènes. Les autorités portugaises en Guinée-Bissau n’ignorent pas que ces populations dans leur ensemble ne s’identifient pas de manière claire et nette à l’idéologie du P.A.I.G.C.

 

Combattants du P.A.I.G.C.

 

Dans le plan de reordenamento da população, les aldeias estratégicas qui regroupent les populations dispersées dans des paysages de bolanha et de mata sont implantées en des lieux facilement accessibles. Ce regroupement se fait après consultation des chefs de hameaux car pour gagner leur adhésion à ce plan, il faut leur garantir que l’organisation sociale existante sera préservée, avec ses us et coutumes et ses pratiques religieuses. Les familles réinstallées construisent leurs habitations avec des matériaux et une aide technique fournis par l’armée. Des soldats les aident à l’occasion. Chaque « hameau stratégique » abrite une garnison portugaise dont les installations ne se distinguent pas de celles des autochtones afin de décourager les attaques des guérilleros. Mais les Portugais doivent vite se rendre à l’évidence : le P.A.I.G.C. n’hésite pas à attaquer ces « hameaux stratégiques » à l’arme légère et même à l’arme lourde sans se préoccuper de savoir s’il va frapper des Portugais ou des Africains.

Les « hameaux stratégiques » ont également pour fonction de surveiller une zone donnée hors de leur enceinte fortifiée et, à cet effet, d’y faire de nombreuses patrouilles. Le Comando-Chefe décide d’organiser des unités de natifs afin qu’elles appuient les troupes portugaises. Ces unités peuvent opérer sur leur « chão » ou bien être envoyées dans un autre secteur. Leur action est généralement efficace bien qu’elles aient parfois une attitude ambiguë envers les guérilleros.

L’administration politico-militaire portugaise s’emploie pour des raisons de propagande et d’efficacité à gommer les inégalités entre Blancs et Noirs en commençant par opérer un brassage. Il y aurait une vaste étude à écrire à ce sujet à partir d’archives. Le Comando-Chefe multiplie par ailleurs les actions de contre-propagande dans le but de convaincre les divers groupes ethniques du pays, les populations des pays limitrophes et la communauté internationale. La première mesure jugée emblématique est la décision de libérer tous les prisonniers politiques détenus dans l’île des Galinhas et de leur proposer une réintégration sociale. Les émissions radiophoniques se multiplient, en portugais mais aussi en français – les pays limitrophes et diversement impliqués dans ce conflit étant francophones. Leurs programmes vantent les efforts économiques et sociaux des Portugais en faveur du peuple de Guinée-Bissau. Il s’agit de contrarier la propagande du P.A.I.G.C., d’inciter les guérilleros à déserter mais aussi à corriger l’idée selon laquelle le Portugal se trouve isolé de la communauté internationale. Rappelons que nous sommes à l’heure de la décolonisation et que le Portugal est le dernier pays à posséder un empire colonial. La contre-propagande activée par le Comando-Chefe est intense et multiforme. Des délégations de personnalités et de journalistes étrangers sont invitées à visiter le pays. Des équipes sanitaires sont appelées à agir avec les unités de quadrícula. L’assistance scolaire est amplifiée. Ces opérations psychologiques permettent de stopper l’avance des guérilleros sans toutefois parvenir à les expulser des zones qu’ils occupent.

Le dispositif portugais engage cinquante mille hommes (trente mille Portugais et vingt mille Africains) Le P.A.I.G.C. quant à lui aligne sept mille guérilleros. La politique des « hameaux stratégiques » contribue à vider des zones considérables que les guérilleros occupent peu à peu. Aussi les missions de quadrícula se font-elles toujours plus urgentes et plus exigeantes. Les « hameaux stratégiques » (ou aldeamento/aquartalamento) deviennent de véritables praças-fortes quasi inexpugnables car à l’extérieur de l’enceinte l’insécurité est grandissante. Les attaques contre les patrouilles se multiplient et le trajet d’un « hameau stratégique » à un autre devient de plus en plus hasardeux. Dans ce contexte, l’hélicoptère gagne en importance. Il s’agit d’Alouette II et d’Alouette III équipées de canon de 20 mm et désignées sous le nom de « helicanhões ».

 

 

En Guinée-Bissau, les accrochages sont en moyenne trois fois plus nombreux que dans les vastes territoires d’Angola et du Mozambique. La pression psychologique sur le soldat portugais est terrible et, une fois encore, ce n’est pas pour rien que cette guerre est désignée par les Portugais comme le « Vietname português ». Autre point auquel j’ai fait allusion et qu’il faut préciser : le soldat portugais engagé en Guinée-Bissau souffre de carences alimentaires, surtout dans les régions reculées du pays, toute la logistique irradiant de Bissau. La précarité alimentaire pousse les soldats à voler des animaux domestiques aux populations (ce qui porte préjudice aux efforts pour se les allier) et à se livrer à des parties de chasse au cours desquelles il n’est pas rare que les Portugais se trouvent au contact de guérilleros et perdent des hommes. Lorsque l’approvisionnement est régulier, c’est la piètre qualité et la monotonie des produits (il n’y a que des conserves et des produits lyophilisés) qui entament le moral des hommes.

Les troupes finissent par truquer les rapports aux autorités. Elles comprennent de moins en moins le sens de leur engagement tandis que le P.A.I.G.C. redouble d’activité à partir de mars 1971, une activité de plus en plus efficace.

Le Portugal se trouve toujours plus isolé sur la scène internationale, contrairement au P.A.I.G.C. qui voit croître sa popularité et multiplie ses appuis. Alors que le P.A.I.G.C. s’apprête à recevoir trois membres du Comité de Décolonisation de l’O.N.U. dans les zones de Guinée-Bissau qu’il contrôle, le Gouvernement portugais donne l’ordre d’interdire à tout prix leur entrée dans le pays. A cet effet, la zone frontière avec la Guinée-Conakry est bombardée par l’aviation et l’artillerie avec assaut de troupes héliportées et débarquées le long des rios. Cette opération d’envergure provoque morts et destructions dans les populations et n’empêche pas la délégation de l’O.N.U. d’entrer en « territorio libertado », une délégation qui rédige un rapport élogieux sur la manière dont le P.A.I.G.C. organise la libération du pays et qui critique durement le comportement du Portugal. C’est sur la base de ce rapport que l’O.N.U. en vient à reconnaître fin 1972 le P.A.I.G.C. comme « unique, légitime et authentique représentant du peuple de Guinée-Bissau et du Cap-Vert ».

Suite à son échec, Antonío de Spínola décide de rencontrer Léopold Senghor. Il reçoit l’aval du Gouvernement portugais. La rencontre a lieu dans une station touristique au Sud du Sénégal. Elle est cordiale. Léopold Senghor propose une fois encore de servir d’intermédiaire entre le Gouvernement portugais et le P.A.I.G.C. D’autres rencontres suivent. Antonío de Spínola est profondément impressionné par son interlocuteur dont il désire se rapprocher, d’autant plus que l’étau se resserre autour de la présence portugaise en Guinée-Bissau. Pour Antonío de Spínola, Léopold Senghor représente la dernière chance d’une solution politique à ce conflit. Mais le Gouvernement de Marcelo Caetano refuse une fois encore tout contact avec un mouvement en guerre contre le Portugal et transmet le dossier au Conselho Superior de Defesa Nacional qui ordonne au governadore e comandant-chefe da Guiné de cesser tout contact avec Léopold Senghor.

Antonío de Spínola est de retour en Guinée-Bissau, découragé. La solution politique qu’il privilégie depuis le début lui échappe. Ayant eu connaissance des contacts entre Antonío de Spínola et Léopold Senghor, le P.A.I.G.C. intensifie son action militaire sur tous les fronts. Antonío de Spínola ordonne alors une attaque massive sur le front Sud en octobre 1972.

 

Antonío de Spínola en Guinée-Bissau

 

20 janvier 1973, l’assassinat d’Amílcar Cabral surprend les acteurs du conflit. Il s’avère que cet assassinat a été très probablement organisé avec la complicité de Sékou Touré qui tout en soutenant la Guinée-Bissau dans sa guerre d’indépendance espère faire main basse sur le pays et l’annexer, ce qu’Amílcar Cabral ne peut admettre. Pour mener à bien cet assassinat, Sékou touré aurait joué sur la profonde rivalité au sein du P.A.I.G.C. entre Guinéens et Capverdiens. Les autorités portugaises, à commencer par Antonío de Spínola, et plus particulièrement en cette année 1973, suite à l’échec de Operação Mar Verde, ne peuvent que déplorer la mort d’un homme qui n’était pas fermé à une solution politique. L’assassinat du leader du P.A.I.G.C. renforce considérablement l’emprise de Sékou Touré sur ce mouvement.

La mort d’Amílcar Cabral ne fait pas baisser en intensité la combativité du P.A.I.G.C, au contraire, et principalement sur le front Sud. Les pertes portugaises n’ont jamais été aussi élevées. En mars 1973, entre en action dans le ciel de Guinée-Bissau le missile de fabrication soviétique 9K32 Strela-2 (Стрела-2). En quelques jours, cinq avions portugais sont abattus. Ces missiles portatifs qui peuvent être tirés à l’épaule sèment la panique parmi les pilotes portugais. Les vols sont suspendus et les troupes au sol ne peuvent plus compter sur un appui aérien. Le P.A.I.G.C. ne cesse d’accentuer sa pression. Les pilotes reprennent leurs vols mais au-dessus de dix mille mètres, ce qui les rend inaptes à des attaques au sol. Les hélicoptères évoluent en vol rasant et en évitant les clairières.

En mai 1973, Antonío de Spínola rend compte dans un rapport au Gouvernement portugais de la supériorité de l’armement du P.A.I.G.C. Il autorise une opération de grande envergure au Sénégal. Le 20 mai 1973 est lancée Operação Ametista Real contre la base de Cumbamori avec soutien aérien. La base est détruite et l’ennemi accuse de lourdes pertes. En août de la même année, et en représailles, le P.A.I.G.C. lance une attaque contre la base portugaise de Guidage (à la frontière avec le Sénégal) et l’encercle. Elle est dégagée au prix d’une intervention massive, terrestre et aérienne. Le Gouvernement portugais très inquiet envoie la général Francisco da Costa Gomes afin qu’il rende compte de la situation. A son retour à Lisbonne, il déclare qu’elle n’est pas si préoccupante et il suggère de redisposer les forces portugaises autour des centres les plus importants en commençant par les éloigner autant que possible des zones frontières. Antonío de Spínola refuse ce plan et demande à être relevé de ses fonctions. Le 23 septembre 1973 il est remplacé par le général José Bettencourt Rodrigues.

Entre le 18 et le 22 juillet 1973, le P.A.I.G.C. ouvre son IIe Congrès en zone Sud. Aristides Pereira succède à Amílcar Cabral. Le P.A.I.G.C. décide d’initier unilatéralement le processus d’indépendance de la Guinée-Bissau. La proclamation d’indépendance se fera le 24 septembre 1973 à Madina do Boé qui deviendra ainsi le berceau de la « República de Guiné-Bissau ». Ce nouveau pays est aussitôt reconnu par de nombreux pays. José Bettencourt Rodrigues arrive en Guinée-Bissau début octobre 1973, après la déclaration d’indépendance (unilatérale). Il a conscience de la gravité de la situation et il s’efforce d’épargner ses troupes en limitant au maximum les opérations.

 

La Révolution des Œillets (25 avril 1974)

 

Conscient de la fragilité des Portugais, le P.A.I.G.C. multiplie les attaques. Début avril 1974, la base portugaise de Canquelifá, dans la zone Est, est attaquée. Operação Neve Gelada est lancée afin de la dégager. C’est l’une des dernières (voire le dernière) opérations d’envergure de l’armée portugaise en Guinée-Bissau. La pression exercée par le P.A.I.G.C. ne cesse d’augmenter, jusqu’au 25 avril 1974, provoquant de nombreuses pertes dans les unités de « quadrícula ». La Révolution du 25 avril sera en quelque sorte providentielle pour les Portugais stationnés en Guinée-Bissau. Ils n’auraient probablement pu tenir au-delà de six mois à un an.

Olivier Ypsilantis

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