Griffonné le 8 avril 2016

 

Le Père Ubu ? Il est intemporel et universel. Il est très présent dans « Journal, 1934-1944 » d’Alfred Rosenberg (retrouvé en 2013, dans l’État du Dalaware) qui note en août 1943, alors que l’aviation alliée a détruit des villes entières : « Compte tenu de cet anéantissement des grandes villes, il me semble qu’une chance sans précédent s’ouvre à la redécouverte du milieu rural ». D’Alfred Jarry, père du Père Ubu, à Alfred Rosenberg que j’imagine travailler à une ode intitulée : « Des champs de ruines aux champs de blé » — ou de betteraves ou de navets si vous préférez. Par des chemins de traverse — à peine de traverse — cette considération m’a reconduit vers les inventions du Père Ubu et les propositions de Ferdinand Lop qui avaient grandement amusé mon père.

Concernant le Père Ubu, on se reportera aux « Connaissances utiles et inventions nouvelles. Lettre confidentielle du Père Ubu à Monsieur Possible, Bureau des Inventions et Brevets » où sont exposées trois de ses inventions. Et n’oublions pas le candidat perpétuellement malheureux à diverses élections, auteur d’un programme jugé farfelu, Ferdinand Lop, mort dans l’oubli et la misère et qui donna pourtant à la France les moyens d’en sortir :

https://www.youtube.com/watch?v=VqdIV6puxxM

Quelques points de son programme : l’extinction du paupérisme à partir de dix heures du  soir ; la construction d’un pont de trois cents mètres de large afin d’abriter les clochards ; la prolongation de la rade de Brest jusqu’à Montmartre et l’extension du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, et dans les deux sens ; la nationalisation des maisons closes afin que les pensionnaires puissent bénéficier des avantages de la fonction publique ; l’installation de Paris à la campagne afin que les habitants puissent goûter l’air pur, etc. Qu’on se le dise,
derrière ce front immense battait un grand cœur !

 

Ferdinand Lop (1891-1974) candidat aux élections législatives de 1932. Paris (Vème arr.)

 

Il n’y a pas eu UNE Révolution française mais DEUX révolutions françaises. C’est ce que je pressens lorsque je commence à étudier LA Révolution française sur le banc des écoles. Ce n’est d’abord qu’une impression aux contours mal définis. Je m’efforce de comprendre la chose, à tâtons, en trébuchant souvent, jusqu’au jour où, à la devanture d’un bouquiniste, un livre attire mon regard. J’ai alors la certitude que quelqu’un va enfin m’aider. Le livre : « Les deux révolutions françaises. 1789-1796 » de Guglielmo Ferrero.

Oui, il y a bien eu deux révolutions françaises dont l’une a été la négation de l’autre : celle de 1789 et celle de 1799, soit la révolution des Droits de l’Homme (libérale, du régime représentatif) et la révolution de la Constitution de l’an VIII (dictatoriale, de l’État totalitaire). La seconde révolution emporte la première dans la fureur et le sang, ce qui va déterminer toute l’histoire du monde occidental, nous dit Guglielmo Ferrero, l’antifasciste italien réfugié en Suisse et devenu professeur à l’Institut universitaire de hautes études internationales (HEI) de Genève. Je me permets d’ajouter que ce dualisme n’a pas seulement influé (pour le meilleur et pour le pire) sur le monde occidental ; il le déborde et très largement.

Dans son dernier livre écrit au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Guglielmo Ferrero note que ces deux révolutions sont une « effrayante réplique du couple du Bien et du Mal, d’Ormuzd et d’Ahriman déchaînés à travers l’histoire ». Au début des années 1940 où l’Europe est un immense champ de bataille, ce réfugié antifasciste note, et lisez bien : « Tout le monde est aujourd’hui en armes et se bat pour l’une ou l’autre des deux révolutions françaises : les Anglo-Saxons pour la première, l’Europe continentale pour la seconde ». L’Europe continentale, soit les puissances de l’Axe, fascistes et nazis…

Je sais que les polémiques sur certains points d’histoire se fondent volontiers sur des malentendus et tournent sans tarder au dialogue de sourds… La Révolution française figure en tête de ces polémiques. Pourquoi ? Parce que quelques-uns ne voient que la première révolution (le Bien) ou la seconde révolution (le Mal) tandis que presque tous ne voient qu’un tout — la Révolution française ! Bref, un cochon n’y retrouverait pas ses petits. Lorsque je dénonce la Révolution française comme matrice de tous les totalitarismes, je suis prêt à argumenter et à lutter pied à pied pour défendre ce jugement. Il est vrai qu’entre-temps j’ai oublié de préciser que ce faisant je dénonce la seconde révolution et en rien la première, ce qui m’amène à gaspiller mes énergies ou tout au moins ma salive.

Mais j’en reviens à Guglielmo Ferrero. Que nous dit-il ? C’est entre 1790 et 1793 que s’opère la rupture définitive entre l’Ancien Régime et la Révolution avec volonté d’extermination entre ces deux principes de légitimité : l’aristo-monarchique et le démocratique, deux principes qui s’étaient affrontés en Angleterre mais sans en venir à une rupture irréparable : « Les Communes avaient défendu les droits du peuple, comme des droits empiriques, établis par des textes et des lois, qui, au nom d’un principe supérieur et absolu, limitaient mais ne niaient pas les droits de la Couronne et de la Noblesse. C’est ce qui avait permis et permettra aux libertés anglaises de se développer par transactions successives, et d’aboutir à la collaboration des Génies invisibles, de la Couronne, de la Noblesse et du Peuple ». Ces lignes figurent dans son dernier livre dont le sous-titre est, je le rappelle, « Les Génies invisibles de la Cité ».

 

Guglielmo Ferrero (1871-1942)

 

C’est à partir de 1790 que la Révolution française se détache de la révolution anglaise, que le régime représentatif est peu à peu déchiqueté par l’État totalitaire. Mais il y a pire : en se détachant de la révolution anglaise, la Révolution française se fait révolution métaphysique ; et on arrive aux… idéologies, on accède à la violence absolue, cette violence qui marquera tout le XXe siècle, avec les nationalismes (une idéologie parmi d’autres et peut-être plus substantielle que d’autres), le communisme et le nazisme pour ne citer qu’eux. Et loin de moi l’idée d’assimiler le communisme au nazisme ou le fascisme au nazisme. Toutes ces choses me répugnent mais je sais encore les distinguer les unes des autres.

Profitant de cette analyse de Guglielmo Ferrero, je me permets un mot. La violence métaphysique (idéologique pourrait-on dire) de cette deuxième révolution française qui prépare l’épouvante perpétue (sans vraiment le savoir) une autre violence : la violence religieuse qui a dévasté l’Europe. N’oubliez pas ces luttes entre Catholiques et Protestants ; elles ont été radicales, en France particulièrement, car les Idées étaient de la partie — et l’ennemi devait être exterminé. Lisez les études d’Élie Barnavi à ce sujet, en particulier « Le Parti de Dieu. Étude sociale et politique des chefs de la Ligue parisienne 1585-1594 ».

Et je laisse le mot de la fin (qui pourrait être le mot du début) à Guglielmo Ferrero. Cette Révolution française détachée de la révolution anglaise, cette seconde révolution donc, « devient une révolution métaphysique, qui annonce le principe nouveau de légitimité démocratique comme un absolu à caractère presque religieux, comme la vérité, le bonheur, le bien, le salut. »

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Griffonné le 8 avril 2016

  1. Merci Olivier,
    très intéressant!
    Cela rejoint ce que j’ai lu concernant le concept de “démocratie totalitaire” forgé par Jacob Talmon.
    Kol touv!

    • Ypsilantis says:

      Merci Pierre,
      Je ne connais pas Jacob Talmon, tu piques ma curiosité. Je vais lire dès que possible le livre le plus représentatif de sa pensée. Kol touv et une fois encore Vive Israël !

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