Quelques retours dans le passé – 1/2

 

Montée en puissance de l’islam radical suite à l’invasion de l’Afghanistan, en 1979, montée en puissance qui se conjugue avec l’action d’un homme quelque peu oublié mais dont nous subissons encore l’action néfaste ; cet homme, le prince Turki al-Faysal ben Abdulaziz, directeur des services de renseignements extérieurs du royaume d’Arabie Saoudite. C’est lui qui en 1977 fait basculer de Pakistan, principal soutien des Taliban, qui passe de l’école théologique sunnite hanafite (la plus libérale) à l’école hanbalite (la plus rigoriste). L’invasion de l’Afghanistan permet donc à ce personnage trop oublié d’organiser une légion islamique mondiale qui recrute dans l’ensemble du monde musulman (grâce au financement exclusif de l’Arabie Saoudite) pour l’engager en Afghanistan. Et ainsi de suite. Il serait bon que l’on se préoccupe au moins autant de l’Arabie Saoudite que de l’Iran ; et même un peu plus de l’Arabie Saoudite (voire du Qatar et du Pakistan, puissance nucléaire en partie grâce au soutien financier de l’Arabie Saoudite) que de l’Iran.

 

Soldats soviétiques en Afghanistan

 

J’ai toujours considéré Nasser comme un ennemi à abattre, et d’abord parce qu’il fut le maître-d’œuvre d’un projet de guerre totale et de destruction d’Israël. J’ai longtemps oublié qu’il était arrivé au pouvoir en commençant par jeter en prison tous les Frères musulmans et qu’il avait eu en tête d’édifier un pays ouvertement inspiré du modèle occidental. Mais l’Occident — État-Unis en tête — lui préféra l’Arabie Saoudite car Nasser n’avait pas de… pétrole. Le pétrole on y patauge. L’administration américaine lui tourna le dos lorsqu’il sollicita son aide afin d’augmenter la production agricole du pays par la construction d’un barrage sur le Nil. Après avoir tenté d’organiser le mouvement des non-alignés, Nasser, dépité, se tourna vers les Soviétiques qui l’aidèrent à construire le barrage d’Assouan. L’ordure islamiste se répand à présent partout dans le monde et jusque dans les régions boréales. Cette alliance « stratégique » avec l’Arabie saoudite explique en grande partie ce phénomène.

Mahomet meurt sans avoir désigné de successeur. Tout laisse donc présager, et dès les débuts de l’Islam, les pires déchirements au sein de l’Oumma. De la mort du Prophète (en 632) à l’assassinat d’Ali (en 661), son plus proche parent et son confident, les violences entre Musulmans font plus de victimes que les conquêtes musulmanes au cours de cette même période.

Hiver 656, première bataille entre Musulmans alors qu’Ali est devenu calife en juin de la même année, une bataille en partie suscitée par des ragots de famille. En effet, Aïcha l’épouse préférée du Prophète déteste Ali. Elle a des candidats dans sa clientèle à la succession d’Othman l’assassiné. Mais surtout, Ali a conseillé au Prophète de se défaire d’elle pour une autre. Pourquoi ? Un jour Aïcha descend de son palanquin pour satisfaire un besoin naturel. Ce doit être une grosse commission difficile car elle se laisse distancer par la caravane qu’elle parvient à rejoindre guidée par un beau jeune homme, Safouane. Ça jase dans la caravane. Le Prophète n’est pas content et Ali lui conseille de se défaire d’elle pour une autre. A partir de ce moment, Aïcha ne cesse d’en vouloir à Ali. Mettez-vous à sa place ! On arrive à la bataille dite « du Chameau » où des membres des mêmes tribus, des mêmes clans et des mêmes familles s’entre-tuent tandis qu’Aïcha observe la scène du haut d’un chameau blindé — d’où le nom « bataille du Chameau ». Il faut lire dans le détail toutes ces histoires dignes de clochemerle, histoires qui marquent les premiers temps de l’Islam. L’année 657 voit la première dissidence de l’Islam, avec la bataille de Siffin. Ces dissidents, les khâridjites — aujourd’hui ultra-minoritaires dans le monde musulman mais largement majoritaires dans le sultanat d’Oman. L’année 680 est celle de l’événement fondateur du chiisme, avec l’assassinat du fils cadet d’Ali, Hussein (et ses soixante-douze compagnons selon la tradition), bien décidé à venger le double coup d’État contre son père. Toute cette histoire tient du vaudeville (sanglant), de la pantalonnade et de l’arlequinade. Il n’empêche, plus j’étudie les débuts de l’Islam, plus j’éprouve de la considération pour Ali dont les qualités morales et humaines forcent le respect — Ali tué par une flèche empoisonnée tirée par un khâridjite. Les Omeyyades n’auront de cesse de le dénigrer et de massacrer ses plus éminents disciples mais aussi l’ensemble de ses partisans. Son fils Hassan est un homme doux, dépassé par les événements et peu porté à l’action violente. Hussein, son frère cadet, est plus volontaire ; mais tout comme Ali il finit assassiné, après avoir été trahi par ses proches. Pour survivre, les chiites développent la taqîya ou dissimulation religieuse et les partisans d’Ali et de Hussein élaborent leur ijtihad (effort d’interprétation) tandis que les sunnites fixent le dogme dès la fin du XIe siècle.

Dès les premiers instants des « Printemps arabes », j’ai été interloqué par l’enthousiasme suscité. J’aurais aimé le partager avec tant de journalistes (il faut relire les articles que ces « Printemps » ont alors suscités) et de gentils publics ; mais une sourde inquiétude m’empêchait de les rejoindre. J’aurais tant aimé être cool, super cool.

L’Islam (à commencer par l’Islam arabe) est entré dans une phase convulsive qui annonce l’agonie. Des conflits immenses se précisent. Parmi ces conflits, l’affrontement (mondial) chiites / sunnites. Pour l’heure, le « Vatican du chiisme » (l’Iran) et le « Vatican du sunnisme » (l’Arabie Saoudite) s’observent et se font la guerre par ennemis interposés. Il est vrai que depuis les accords égypto-israéliens de Camp David, en 1978, l’Arabie Saoudite se voit bousculée par un richissime nabot, le Qatar. Depuis 1992, l’affrontement chiisme / sunnisme ne cesse de se préciser, de s’amplifier. A ce propos, je répète et répéterai que l’Islam n’est pas un monolithe ou, plus exactement, qu’il est un monolithe parcouru en tous sens de fractures plus ou moins larges, plus ou moins profondes, la plus large et la plus profonde étant la fracture chiisme / sunnisme.

J’ai toujours professé admiration et sympathie pour le Commandant Massoud (voir les quatre articles que je lui consacre sur ce blog même) à la suite de Christophe de Ponfilly. Il est vrai que les partisans du Commandant Massoud ont massacré en une semaine des milliers de Hazaras (très majoritairement chiites), un massacre qui a contribué à élargir la fracture qui sépare Chiites et Sunnites. Mais ils n’ont pas été expressément massacrés parce que chiites. Ce massacre s’inscrit dans un contexte de tensions au sein de la résistance afghane pour le contrôle de Kaboul (entre 1992 et 1995), des tensions sur fond ethnique. Le Commandant Massoud, un Tadjik, faisait face à des groupes issus de l’ethnie pachtoune, la plus importante des ethnies en Afghanistan mais aussi au Pakistan.

Nasser (voir ci-dessus) s’est senti trahi ; Ben Laden aussi, et dans un contexte fort différent. Ce dernier est recruté par les Américains en 1982 qui l’abandonnent en 1992. Ce dernier se convertit en un ennemi implacable des Américains après avoir jugé qu’ils sont des traîtres. L’Afghanistan est plongé dans le chaos et son ambition de créer un califat se trouve contrariée. On connaît la suite, avec ces deux temps forts parmi d’autres : l’attentat contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001 ; et le 9 septembre de la même année, l’assassinat du Commandant Massoud, deux événements intimement liés. Le factuel rend hagard si on ne parvient pas à l’inscrire dans une durée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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