En lisant le récit d’un voyage en Israël du Brésilien Antônio da Silva Melo

 

Le 12 septembre 2019, j’ai publié sur ce blog un article dans lequel je présente brièvement deux livres écrits par des voyageurs en Israël ; l’article s’intitule « Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966) ». Erico Veríssimo est brésilien comme l’est Antônio da Silva Melo (1886-1973) qui lui aussi a rendu compte d’un voyage en Israël, en 1955, dans un livre plutôt volumineux, sous le titre « Israel : pró e contras ». Il a été publié par Editôra Civilização Brasileira S. A., Rio de Janeiro, 1961, composé et imprimé à São Paulo. L’auteur a effectué ce voyage à l’initiative du Centro Cultural Brasil-Israel de Rio de Janeiro. Ce que j’apprends sur l’auteur me laisse supposer une stature particulière, une stature d’humaniste.

 

Israël années 1950

 

Antônio da Silva Melo (1886-1973), quelques repères biographiques :

Il entreprend des études dans sa ville natale, Juiz de Fora (Brésil), à l’Instituto Granbery. Il intègre la Faculdade de Medicina do Rio de Janeiro pour trois ans avant de partir pour Berlin afin d’y terminer sa formation. Il se spécialise en médecine clinique et publie divers travaux scientifiques dans des revues allemandes. En 1916, il tente de revenir au Brésil mais le navire hollandais, le Tubantia, à bord duquel il se trouve est torpillé le 15 mars 1916 dans la mer du Nord. Il retourne à Berlin après avoir perdu tous ses bagages dont une volumineuse bibliothèque, du matériel de consultation médicale et de laboratoire ainsi que des travaux non publiés sur les effets biologiques de la radioactivité rassemblés au Radium Institute, de Berlin. Alors que le Brésil est sur le point de déclarer la guerre à la Triplice (ce qu’il fera le 26 octobre 1917), Antônio da Silva Melo part pour la Suisse où il obtient la permission de travailler dans les hôpitaux de Lausanne et de Genève avant de se voir confier le poste de médecin auxiliaire à la Clinique Valmont, dans les hauteurs de Montreux, le premier sanatorium de Suisse, fondé en 1905 par le Dr Henri-Auguste Widmer, élève de Jean-Martin Charcot. En 1918, la guerre terminée, il retourne au Brésil. Il y poursuit ses études et soutient une thèse afin de revaloriser son titre. A Rio de Janeiro, il se présente au concours pour l’obtention de la chaire de médecine clinique à la Faculdade Nacional de Medicina. Il dispense gratuitement des cours pour des médecins et des étudiants en médecine. En 1944, il fonde la Revista Brasileira de Medicina dont il restera le directeur scientifique jusqu’à l’année de sa mort. Son œuvre de chercheur et d’écrivain touche à des domaines variés, parmi lesquels : l’enseignement et l’éducation, l’alimentation, la psychologie et la psychanalyse, l’épidémiologie, l’immunologie, la gastro-entérologie, la néphrologie. Ses travaux sur les effets biologiques de la radioactivité ont eu une certaine répercussion dans le monde scientifique international. Il est élu le 12 avril 1960 à l’Academia Brasileira de Letras (quatrième occupant de la Cadeira 19), succédant à Gustavo Barroso. Il est reçu le 16 août 1960 par l’académicien Múcio Leão dont le discours peut être lu en ligne (en portugais uniquement). Ci-joint, la liste de ses principales publications : « Problemas do ensino médico e da educação » (1936), « Alimentação, instinto e cultura, perspectivas para uma vida mais feliz » (1943), « O homem: sua vida, sua educação, sua felicidade » (1945), « Alimentação no Brasil » (1946), « Mistério e realidades deste e do outro mundo » (1948), « Alimentação humana e realidade brasileira » (1950), « Nordeste brasileiro, estudos e impressões » (1953), « Estudos sobre o negro » (1958), « Panorama da América Latina » (1958), « Panorama dos Estados Unidos » (1958), « Estados Unidos, prós e contras » (1958), « Israel, prós e contras » (1962), « Religião, prós e contras » (1963), « O que devemos comer » (1964), « Assim nasce o homem » (1967), « A superioridade do homem tropical » (1967), « Ilusões da psicanálise » (1968).

 

Israël années 1950

 

Dans le fouillis de mon ami bouquiniste, à Lisbonne, le livre d’Antônio da Silva Melo m’a sauté aux yeux. J’ignorais tout de son auteur. En couverture, des Magen David. C’est un livre épais, pas loin de quatre cents bonnes pages. La table des matières, soit dix-sept chapitres, est très détaillée, ce qui me permet avant même d’entreprendre cette lecture de suivre le trajet effectué par l’auteur. Une carte aurait malgré tout été la bienvenue. Sur le rabat de la jaquette, on peut lire, dans un style qui paraît bien suranné et quelque peu ampoulé, mais qui rend compte de l’ambiance d’une époque (je traduis du portugais) : « Nouvelle Sparte, aguerrie et orgueilleuse, née sur les terres arides du Moyen-Orient ? Nouvelle Athènes, berceau de savants, d’artistes et de rêveurs, enfoncée comme un coin dans le monde arabe hostile et qui la cerne ? Exemple d’abnégation et d’héroïsme d’un peuple qui revient par droit de naissance et de conquête (en français dans le texte) là où il fut expulsé, dans le crépuscule des temps bibliques ? Expérience inédite d’un socialisme original, fondé dans les kibboutz et dans l’esprit de ses énergiques dirigeants ? Fer de lance du capitalisme au Levant ? » Et ainsi de suite…

La relative sympathie qui transparaît dans cette suite de questions tient probablement, en partie au moins, au fait qu’Israël était considéré comme un État socialiste à sa manière, avec notamment la forte présence des kibboutz dans tout le pays. L’hostilité généralisée envers Israël se manifestera suite à la guerre des Six Jours, en 1967 donc, pour des raisons que je n’analyserai pas ici mais qui sont particulièrement révélatrices. Le fait que, le 10 mai 1967, l’U.R.S.S. ait rompu ses relations avec Israël lors de la guerre israélo-arabe et que la puissante propagande soviétique se soit activée contre ce pays n’est pas étranger à l’hostilité quasi-générale envers Israël, une hostilité qui pèsera de plus en plus lourd à gauche. Cette tendance est encore très marquée aujourd’hui. Elle a métastasé comme un cancer, elle a muté comme un virus ; ces images ne sont nullement forcées.

 

Israël années 1950

 

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. L’indice et ses dix-sept chapitres occupent cinq pages à la typographie serrée. Sa consultation permet d’avoir une idée précise de ce livre, le contenu de chaque chapitre étant fort détaillé.

Je ne rendrai brièvement compte que de quelques pages en espérant donner à un lecteur (et lusophone, il me semble que ce livre n’a pas été traduit dans d’autres langues – à vérifier toutefois) l’envie d’en lire l’intégralité. Je me suis attaché à un passage particulièrement intéressant et en prise directe avec les préoccupations de l’auteur, un médecin, n’oublions pas, et dont l’immense curiosité s’est aussi portée sur la nutrition.

Ainsi au chapitre III, ce passage où il est question de l’alimentation en Israël. Antônio da Silva Melo (nous sommes en 1955) nous apprend que cette question a reçu la plus grande attention de la part du gouvernement. L’auteur est d’autant mieux informé à ce sujet qu’il est accompagné au cours de sa visite au Département de Nutrition du Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture par sa directrice, la Dr. Sara Bavly, auteure de diverses publications sur la nutrition en Israël, tant au niveau individuel que collectif.

Ce livre assez volumineux, et me semble-t-il aujourd’hui très peu connu, est un document de grande valeur, un témoignage sur Israël dans les années 1950. Le regard de ce médecin est celui d’un observateur attentif, nullement désireux de travailler à un livre sioniste ou antisioniste. S’il exprime son admiration ou formule une critique, ce n’est jamais en fonction d’une doctrine, d’une idéologie. C’est aussi pourquoi je tiens ce livre pour particulièrement précieux et digne de figurer à côté des meilleurs récits de voyageurs en Palestine puis en Israël, au XIXe siècle et au XXe siècle. La masse d’observations directes qui figure dans ces pages est considérable, avec des sujets particuliers comme la nutrition, l’un des domaines d’étude privilégiés de ce grand médecin humaniste que je rapproche de Gregorio Marañón (1887-1960), un grand des lettres castillanes et un endocrinologue mondialement connu, que j’ai évoqué à plusieurs reprises sur ce blog.

 

Israël années 1950

 

La qualité du contenu et sa variété sont portées par un beau style, un style qu’avaient ces médecins qui étaient aussi des humanistes, un style fluide et limpide, un style qui tend aujourd’hui à se perdre dans la multiplicité des spécialisations et d’une technicisation toujours plus poussée. Ce style se retrouve chez ceux qui furent des grands maîtres dans des disciplines telles que l’archéologie ou l’ethnologie, et je pense à des lectures qui restent parmi mes plus belles lectures, comme « Mari » d’André Parrot (qui fut directeur des fouilles de ce site royal), « A la découverte des fresques du Tassili » de Henri Lhote, « L’île de Pâques » d’Alfred Métraux, « Un voyage chez les Aïnous » d’Arlette et André Leroi-Gourhan, sans oublier des écrits des préhistoriens que furent Jean Clottes, François Bordes ou Henri Breuil (dit l’« abbé Breuil ») sans oublier les écrits de Jean-Baptiste Charcot sur les expéditions du Pourquoi Pas ? au Groenland ou dans l’Antarctique. C’est mieux que tout roman car… ce n’est pas du roman…

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. Il signale que la question de l’alimentation a une importance toute particulière dans un pays qui compte une énorme proportion d’immigrants venus de partout (plus de cent nationalités, nous dit-il), beaucoup originaires d’Asie où les pauvres prédominent, « beaucoup ignorant ce que sont des lunettes, une fourchette, un matelas et un traversin ». Ces individus venus de partout, et proches de l’indigence ou dans l’indigence, sont marqués par des habitudes culinaires qui sont l’une des marques les plus probantes d’une culture donnée. Les Centres de Nutrition ont donc pour mission d’apprendre à cette population à s’alimenter correctement dans ce pays d’immigration qu’est Israël. Antônio da Silva Melo juge que l’organisme en question est admirable et que les résultats auxquels il est parvenu sont décisifs. Dès l’école primaire, les enfants (filles et garçons, de huit à quatorze ans) passent plusieurs semaines dans des écoles dépendantes dudit organisme. Ils y apprennent à cuisiner mais aussi à faire le marché. Ils étudient la composition des aliments en calories, sel, vitamines, leur valeur nutritive, sans oublier leur prix. Bref, c’est un apprentissage dynamique, complet et détaillé destiné à une mise en pratique immédiate. « Les enfants ont des cahiers illustrés par eux-mêmes, généralement avec un certain goût et une certaine finesse, ce qui montre combien cet enseignement est efficace. » L’auteur est si ému et si intéressé qu’il demande la permission d’emporter pour ses archives deux de ces cahiers ; mais aucun des enfants ne veulent s’en séparer et ils promettent de lui en envoyer des copies. L’auteur ressort admiratif de cette visite, une visite qui lui fait prendre conscience du retard de son pays, le Brésil, où les enfants sont « encore victimes du vieil enseignement théorique, si banal et scolastique ». Ces enfants israéliens évoluent avec maestria dans les cuisines de ces écoles et emportent avec eux un savoir-faire qui ne tarde pas à s’intégrer au patrimoine familial, ce qui contribue à améliorer l’alimentation et donc la santé des parents, qui se sont mis à l’école de leurs enfants, et de toute la population.

 

 Israël années 1950

 

L’un des aliments les plus communs, et de fait partout présent, est le lait écrémé en pot, massivement importé (presque dix mille tonnes par an), essentiellement des États-Unis et dans une moindre mesure de Hollande. Cinq cents tonnes sont employées dans la fabrication de différents produits lactés. Et l’auteur qualifie ce choix de splendide considérant la richesse en protéines et le faible coût en regard de la valeur nutritive. Ce produit ne manquera pas de favoriser le bien-être de tant de Juifs pauvres voire misérables, sujets à des carences alimentaires et plus particulièrement en protéines de ce type. Antônio da Silva Melo note qu’en Israël, le lait écrémé est une base de l’alimentation et il juge que cet exemple doit être suivi.

Ces remarques me font revenir dans des souvenirs israéliens, en particulier des séjours en tant que volontaire à l’I.D.F. (Israel Defense Forces), ou Tsahal. La nourriture proposée dans les réfectoires n’était guère variée (ce qui importait peu) mais très saine. Elle incluait en abondance des produits lactés, dont un fromage blanc onctueux à souhait et du cottage cheese. J’amusais mes camarades car peu à peu je me mis à composer mes petits-déjeuners, déjeuners et dîners de toujours plus de ces produits ; et j’avais du mal à m’arrêter. Dans une immense base du Neguev, par un été brûlant, après ces journées passées dans la chaleur et la poussière, j’ai même fait des rêves où je me baignais et m’ébattais dans ces produits ; mais tout en m’y baignant et m’y ébattant, je les absorbais et étais pris d’angoisse : n’allais-je pas finir par absorber tout le contenu de la piscine ?

J’en reviens à Antônio da Silva Melo. La suite de ce chapitre II traite de pisciculture et d’aviculture, de la production de fruits (surtout d’oranges), de légumes et autres cultures, du bétail, de l’enseignement dans les centres de recherche agricole, de la culture de la chlorelle, du plancton, de l’agriculture expérimentale.

Les parties les plus intéressantes de ce livre ont à mon sens trait à l’observation directe, aux données à caractère scientifique et technique. J’ai passé assez vite sur les digressions historiques et les considérations relatives à la Bible.

 

Israël années 1950

 

Ainsi dans première partie du chapitre XI est-il question du problème de l’eau et de l’irrigation, de la prospective pétrolière, etc.  Ainsi dans la dernière partie du chapitre XII est-il question de l’exploitation de la potasse, du brome et autres produits, des prospections dans les mines de cuivre actives à l’époque du roi Salomon, de la découverte du phosphate et de son exportation.

C’est un livre écrit par un homme modeste, un scientifique, un observateur infatigable, un homme qui par ailleurs n’hésite pas à exprimer ses réticences mais jamais dans un esprit de polémique, un esprit partisan. C’est un sceptique (voir son livre « Mistérios e Realidades Deste e do Outro Mundo ») mais capable d’enthousiasme et d’admiration, capable de faire des éloges. Ce livre est un beau témoignage sur Israël ; il mériterait d’être plus connu (et plus traduit), tant en Israël qu’à l’étranger.

Olivier Ypsilantis

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