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Israël et la Grèce (En lisant « Genèse de l’antisémitisme » de Jules Isaac – 2/2

 

La première vague d’antisémitisme

C’est au Ier siècle av. J.-C. que l’antisémitisme devient nettement perceptible. Des atrocités sont rapportées par certains auteurs. Toutes les atrocités sont possibles et à toutes les époques, mais on ne sait quel crédit donner à celles que consigne Josèphe dans « Contre Apion ». Dans le cadre très sombre de l’histoire des derniers Ptolémées, personne ne semble épargné, les Judéens pas plus que les autres, surtout lorsqu’ils tiennent des postes de commandement : « S’ils figurent dans un camp, s’ils en sont les principaux chefs, faut-il s’étonner que l’autre camp soit résolument antijuif ? » Autrement dit, peut-on vraiment parler d’antisémitisme ?

Côté grec, ce n’est qu’au début du 1er siècle qu’apparaît un antijudaïsme déclaré, et il est gréco-égyptien. Ce courant va grossir et s’étaler. L’antisémitisme païen trouve sa plus complète expression avec : Posidonios d’Apamée, Apollonios Molon, Damocrite, Lysimaque, Chaeremon et, surtout, Apion. La plupart d’entre eux sont originaires d’Alexandrie et trois (Lysimaque, Chaeremon et Apion) sont peut-être des Gréco-égyptiens. Posidonios d’Apamée et Apollonios Molon sont des Grecs de Syrie et de Carie mais ils ont surtout vécu à Rhodes qui subit alors l’influence d’Alexandrie ; ils sont par ailleurs très renommés, l’un est philosophe, historien et savant, l’autre est rhéteur. Posidonios d’Apamée est stoïcien et l’antisémitisme est à l’honneur parmi l’école stoïcienne, missionnaire et qui se trouve en concurrence avec le peuple judéen qu’elle méprise par ailleurs. Alors qu’il évoque la guerre entre le Séleucide Antiochos VII contre l’Hasmonéen Jean Hyrcan, Posidonios d’Apamée en profite pour dire du peuple juif tout le mal qu’il en pense – ou qu’il entend dire autour de lui. Il formule l’accusation majeure de l’antisémitisme païen, à savoir le refus des Judéens d’avoir le moindre rapport de société avec les autres peuples. C’est la seule accusation formulée par ce dernier qui ne soit pas sans fondement, une accusation exacerbée par l’antagonisme judéo-grec, par la persécution et la révolte du IIe siècle. Posidonios d’Apamée se laisse aller à évoquer les origines du peuple juif d’une manière hautement fantaisiste (il ne s’est jamais donné la peine d’étudier les textes authentiques) et réactive les ragots égyptiens qu’il fait confluer avec les fables grecques, plus récentes. Vers la même époque, le rhéteur Apollonios Molon rédige un traité contre les Judéens, premier spécimen connu d’un genre qui allait être cultivé par les Pères de l’Église. Josèphe nous en a donné une analyse sommaire, sans citation textuelle. Apollonius Molon « accumule des griefs aussi variés que contradictoires et inconsistants ». Parmi ces griefs : les Juifs n’ont rien inventé d’utile à la vie. Remarque de Jules Isaac : Israël n’avait rien inventé d’utile à la vie « sinon la Loi et les prophètes – que ces savants grecs ignoraient, dédaignaient, rien – sinon Dieu et la justice. »

 

Jules Isaac (1877-1963)

 

Quelle fut l’amplitude de cette première vague antisémite ? Probablement fut-elle notable là où se manifestait l’antagonisme judéo-grec, à commencer par les centres urbains de l’Orient hellénisé. D’Apollonius Molon à Apion (doit environ un siècle), la production littéraire antisémite est plutôt faible. Faut-il situer les œuvres de Damocrite et Lysimaque avant l’ère chrétienne ? On ne sait. C’est à un compilateur byzantin, Suidas, que nous devons quelques lignes de Damocrite auquel il attribue un traité, « Sur les Juifs », dont il donne un aperçu : « Dans ce livre, il dit qu’ils adoraient une tête d’âne en or, et que tous les sept ans ils capturaient un étranger, l’amenaient (dans leur temple) et l’immolaient en coupant ses chairs en petits morceaux ». C’est peu et c’est beaucoup, non pas pour cette vieille histoire de tête d’âne (en or) mais pour cette affaire de crime rituel qui, précisons-le, sera dans un premier temps plus utilisée contre les premiers Chrétiens que contre les Juifs. On ne sait pas grand-chose de Lysimaque, érudit d’Alexandrie, peut-être d’origine égyptienne. Il reprend la vieille fable des lépreux et des impurs (les Juifs) en l’épiçant de quelques précisions inédites, avec ces Juifs impies et impurs chassés d’Égypte vers le désert où un certain Moïse les rassembla et les incita à maltraiter les autres, à piller et brûler leurs temples. Parvenus en Judée les impies et impurs bâtirent une ville d’abord appelée Hiérosyle (Sacrilège) et devenue Hiérosolyma afin d’atténuer l’aspect provoquant de ce premier nom. Le thème de la fuite en Égypte et de l’Exode est alors le thème à partir duquel les antisémites brodent. Josèphe évoque aussi un certain Chaeremon (qui lui aussi brode à partir de ce thème), directeur de la grande bibliothèque d’Alexandrie et philosophe stoïcien (comme Posidonios d’Apamée). Avec Chaeremon nous arrivons à la première moitié du Ier siècle de l’ère chrétienne.

Et nous en venons à Apion ! Apion est un grammairien, connu pour son opiniâtreté au travail mais aussi pour sa vanité et son charlatanisme qu’il utilise pour se promouvoir. Ce Gréco-égyptien est bien le champion de l’antisémitisme de l’Antiquité. Ses écrits ont attisé les violences antijuives, en 38 ap. J.-C., à Alexandrie. C’est lui qui est le porte-parole de la délégation antisémite envoyée à Rome suite à ces violences, la délégation juive étant représentée par Philon d’Alexandrie.

On ne se donnerait pas la peine d’inventorier ce bric-à-brac antisémite s’il n’avait « trouvé preneur dans les milieux les plus cultivés de la société grecque et romaine ». Nous présentons les multiples griefs formulés par Apion sous les quatre rubriques suivantes :

Premièrement. Les Hébreux sont des Égyptiens de race mais la lie de ce peuple, affligés de toutes les tares physiques et mentales. Expulsés l’année de la fondation de Carthage (ce qui rajeunit singulièrement l’Exode), ils sont cent dix mille. Apion explique l’origine du Sabbat (rattaché à l’Exode) : « Après six jours de marche, ils furent atteints de tumeurs à l’aine ; pour cette raison ils se reposèrent le septième jour, une fois arrivés dans leur pays auquel on donne aujourd’hui le nom de Judée, et ils appelèrent ce jour “sabbat”, conservant le terme égyptien : car chez les Égyptiens le mal d’aine se dit “sabbô” », peut-on lire dans « Contre Apion ».

Deuxièmement. Le reproche de misanthropie, codifiée et imposée par les lois mosaïques. Les Judéens sont par ailleurs tenus de prêter un serment de haine (envers les étrangers, à commencer par les Grecs). Les lois juives sont contraires à la justice. Les Judéens n’honorent pas la divinité comme il se doit, d’où leurs malheurs.

Troisièmement. Apion apporte des détails terribles sur l’adoration d’une tête d’âne (en or) et le meurtre rituel d’un étranger. Ces détails sont censés présenter comme une vérité historique cette épouvantable mise en scène d’un voyageur grec kidnappé par des Judéens, enfermé dans le Temple pour être engraissé et sacrifié quelque part dans une forêt suivant un rituel précis. Les Judéens « goûtaient ses entrailles et juraient, en immolant le Grec, de rester les ennemis des Grecs ». C’est le plus copieux texte que l’Antiquité nous ait légué en matière de crime rituel juif et c’est la principale trouvaille d’Apion qui, par ailleurs, raille tout ce qui a trait au culte israélite.

Quatrièmement. D’Apollonios Molon, il retient que le peuple juif n’est bon à rien et il lui oppose des noms destinés à imposer l’excellence grecque. Parmi ces noms… le sien ! Il se juge incomparable et bien supérieur à son contemporain juif, Philon d’Alexandrie.

 

Mesure et limites de l’antisémitisme grec

La plupart des historiens et théologiens évoquent les sentiments négatifs des autres peuples envers les Judéens ; mais quelle était la mesure de ces sentiments ? Et n’oublions pas le succès croissant du prosélytisme juif. Le judaïsme a été attaqué précisément à partir du moment où il a commencé à s’imposer. Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe rapportent que la loi de Moïse était grandement estimée et pratiquée, notamment dans sa prescription du repos hebdomadaire. Par ailleurs, des écrivains de langue grecque (dont Timagène et Strabon), et alors que l’antisémitisme était présent parmi eux, évoquent les Juifs sans aucun parti pris d’hostilité.

Timagène. Le peu qui nous soit parvenu de son œuvre historique sont des transcriptions latines. L’image qui y est donnée des Judéens est plutôt élogieuse ; et ce qui pourrait passer pour de la malveillance ne l’est pas car Arabes et Judéens sont dénoncés ensemble. Le brigandage et la piraterie sévissaient dans ces régions et les Judéens y prenaient très activement leur part.

Strabon, l’un des principaux écrivains de son temps, temps de la fondation du régime impérial (romain) et qui précède de peu le temps de Jésus et d’Apion. Disciple de Polybe (comme Posidonios d’Apamée), il tient de son maître le goût de l’impartialité qu’il met notamment en pratique dans les nombreux passages relatifs à la Judée, ses habitants et son histoire. Voir en particulier sa « Géographie » dont la quasi-intégralité nous est parvenue. Par exemple, il repousse tous les racontars égyptiens propagés par l’antisémitisme alexandrin. Ce qu’il dit de l’Exode est honorable même s’il véhicule aussi l’incompréhension grecque envers la foi des Judéens. Ainsi rejoint-il Hécatée d’Abdère. Certes, il rapporte que le refus de l’idolâtrie est l’un des constituants de leur religion mais il affirme que pour Moïse (et nous retrouvons l’incompréhension grecque) « la divinité n’était pas autre chose que ce qui nous enveloppe, nous, la terre et la mer, savoir ce que nous appelons “ciel”, “monde” ou “nature”. » Ses opinions philosophiques le portent à ne voir que superstition dans les pratiques religieuses du judaïsme (comme l’abstinence de certains aliments ou la circoncision), ce qui lui semble incompatible avec la haute sagesse de Moïse qu’il célèbre puisqu’il affirme qu’en Palestine l’État d’Israël fut fondé par la seule vertu de ses enseignements, sans violence donc. Qu’il juge les successeurs de Moïse comme dégénérés peut renforcer à l’occasion le préjugé antijuif mais il ne l’implique pas nécessairement – et surtout pas dans le cas de Strabon. Il n’y a vraiment aucun rapport entre Strabon et Apion, hormis une ignorance ou une méconnaissance des réalités bibliques.

Mais qu’est-ce qui a prévalu aux siècles suivants dans l’intelligentsia grecque, la haine antisémite (Apion) ou la neutralité, à l’occasion bienveillante (Strabon) ? Passé Apion, « la crise démentielle de l’antisémitisme alexandrin » semble disparaître de la littérature grecque, du moins non chrétienne. Car les polémiques les plus acharnées vont s’engager à présent entre Chrétiens et Judéens. Et lorsque l’antisémitisme reparaît chez des auteurs grecs, il englobe dans un même mépris railleur les frères ennemis, Juifs et Chrétiens. Celse, philosophe romain du IIe siècle écrivant en grec, ne s’en prend pas aux Judéens qui se bornent à observer leur loi mais à leur prosélytisme. Autrement dit, pas de prosélytisme, pas d’antisémitisme.

Si la sagesse grecque réplique, elle le fait avec une extrême modération. Elle est telle que l’antisémitisme en paraît le plus souvent exclu. Plutarque (il se situe aux confins du Ier et du IIe siècle, entre Apion et Celse) qui parle souvent du judaïsme est la plus parfaite expression de l’hellénisme vieillissant. Il en parle sans estime ni hostilité, sans jamais se préoccuper d’en savoir plus. Il est philosophe et « gardons-nous d’en déduire un parti pris qui n’existe pas et ne prêtons pas généreusement aux Anciens l’antisémitisme dont près de vingt siècles d’enseignement ex cathedra ont plus ou moins consciemment imprégné la mentalité chrétienne ». Dans « Propos de table », lorsqu’il est question des Juifs, on relève une certaine bienveillance, un désir de comprendre (par exemple l’aversion des Judéens pour la viande de porc) et de la crédulité (sans bornes), puisque dans un même écrit Plutarque tend à démontrer que le dieu des Judéens doit être identifié avec le dieu grec Dionysos. La célébration du Sabbat est présentée comme ayant un caractère orgiaque puisque « les Judéens ont pour loi de goûter tout au moins du vin pur » ce jour-là. « Et une autre preuve sérieuse du culte qu’ils rendent à Dionysos, c’est que de toutes les pénalités qui existent chez eux, la plus ignominieuse consiste à priver les coupables de l’usage du vin pendant un certain temps fixé par le juge… » C’est sympathique, bon enfant et parfaitement fantaisiste.

Le christianisme devenant l’ennemi majeur du paganisme, les écrivains grecs tendent à se montrer de plus en plus compréhensifs envers le judaïsme, comme le philosophe pythagoricien Nouméinios d’Apamée qui appelait Platon « un Moïse atticisant » et admettait le sens figuré de certaines prophéties hébraïques. Au début du IIIe siècle, l’historien Dion Cassius est probablement des auteurs anciens celui dont le témoignage est le plus objectif – ni sympathique ni hostile. Il remarque par exemple que le nom de Judéens ne s’applique pas seulement aux habitants de la Judée mais « à tous les hommes, de toute origine, qui suivent la loi de ce peuple », et qu’il s’en trouve même parmi les Romains. Il évoque leur strict monothéisme et leur refus de toute image de la divinité. Dion Cassius (comme tous les autres) est interloqué par la ferveur religieuse des Judéens qu’il juge relever du fanatisme et de la superstition ; mais en tant qu’historien, il rend hommage à leur héroïsme lorsqu’ils sont en guerre contre Titus, tout en rapportant (avec la même impartialité) les atrocités qu’ils commettent au cours des révoltes sous Trajan. Le philosophe Porphyre (IIIe siècle), disciple de Plotin, adversaire du christianisme, rend justice au judaïsme, à sa grandeur et à sa sagesse.

Jules Isaac conclut ces quatre chapitres dédiés à l’antisémitisme grec (dans Première partie de « Genèse de l’antisémitisme », intitulée « De l’antisémitisme dans l’Antiquité païenne ») en déclarant que, tout au moins dans l’opinion de ce qu’il nous reste des écrits des lettrés d’alors, l’antisémitisme a fait faillite. On peut simplement signaler, en écho à Apion, le rhéteur Philostrate qui, faisant allusion à la guerre de Judée, reproche aux Judéens de s’isoler de l’humanité : « Des hommes qui ont imaginé une vie à part, qui ne partagent avec leurs semblables ni la table, ni les libations, ni les prières, ni les sacrifices, sont plus loin de nous que Suse ou que Bactres ou que l’Inde plus lointaine encore. »

Olivier Ypsilantis

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