Quelques réflexions au sujet de l’antisémitisme et de l’antisionisme

 

« La Nakba est devenue le mythe fondateur du mouvement palestinien – ce que la Shoah n’a absolument jamais été dans le sionisme politique – et la mémoire politiquement sollicitée pour mener une guerre de destruction d’un Israël désormais conçu sous les traits du nazisme. Le sionisme précède en effet de cinquante ans la Shoah alors qu’avant la création de l’État d’Israël, il n’existait pas de conscience nationale palestinienne, les activistes de Palestine se manifestant au nom de la “ nation arabe”. C’est seulement dans les années 1970 qu’on a vu apparaître une identité spécifiquement palestinienne. L’article 1 de la Charte de l’O.L.P. déclare de toute façon que “le peuple palestinien fait partie intégrante de la nation arabe”.

Cette Nakba a pris des proportions cosmiques : “une expérience historique sans précédent”, une “cicatrice sur le front du monde arabe et une calamité pour l’humanité”. L’abus palestinien de la souffrance victimaire n’a pas attendu les années 1980-1990 pour se déchaîner. (…) Il est consubstantiel à une véritable guerre psychologique menée contre Israël. Les Palestiniens se perçoivent comme “les victimes du plus grave acte d’horreur du XXe siècle”, dont sont coupables Israël et l’Occident qui l’a créé pour soulager sa conscience. Ils attendent la même repentance que celle dont les Juifs ont bénéficié de la part de plusieurs pays et du Pape. » Shmuel Trigano, « Les frontières d’Auschwitz ».  

 

L’argument principal de Jean-Paul Sartre dans « Réflexions sur la question juive » est le suivant : « Ce sont les chrétiens qui ont créé le juif en provoquant un arrêt brusque de son assimilation et en le pourvoyant malgré lui d’une fonction où il a, depuis, excellé. Mais de ce souvenir les sociétés modernes se sont emparées, elles en ont fait le prétexte et la base de leur antisémitisme. Ainsi, si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience chrétienne qu’il faut interroger : il faut lui demander non pas “qu’est-ce qu’un juif ?” mais “qu’as-tu fait des juifs ?” Le juif est un homme que les autres hommes tiennent pour juif : voilà la vérité simple d’où il faut partir. »

Cette réflexion est bien ambiguë. Elle semble généreuse, elle est dangereuse. Elle place les Juifs (le peuple juif) dans une situation de totale passivité, ce qui revient après tout à les amoindrir, à les nier. Il ne s’agit pas de pousser de côté toutes les saloperies (il n’y a pas d’autre mot) que l’Europe chrétienne a infligées aux Juifs ; mais il faut éviter de dire : « Le juif est un homme que les autres hommes tiennent pour juif », ce qui est une façon de ne considérer les Juifs (le peuple juif) qu’en creux, comme s’ils n’avaient pas d’existence propre, comme s’ils n’existaient que par les pressions extérieures, que par l’antijudaïsme, que par l’antisémitisme – ou judéophobie. C’est faire fi de l’histoire juive – de l’histoire du peuple juif –, une histoire aussi singulière qu’universelle. C’est envisager les Juifs comme inertes, passifs, toujours subissant. Cette vision est empreinte d’un très subtil mépris – à moins qu’il ne s’agisse d’ignorance. Elle doit être dépassée dans tous les cas. « Ainsi, si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience chrétienne qu’il faut interroger ». Je n’apprécie guère (euphémisme) la conscience collective chrétienne envers les Juifs, c’est aussi pourquoi je refuse de réduire « le Juif » à cette conscience. Il la dépasse infiniment, et heureusement. Jean-Paul Sartre (que je me garderai de traiter d’antisémite) a dans cet essai une vision étriquée et rigide. Il prend la défense des Juifs en désignant un horizon qu’il juge indépassable mais dépassé depuis toujours. De fait, il tourne en rond car son radar est brouillé. Jean-Paul Sartre a toutefois progressé et il s’est auto-corrigé dans les dernières années de sa vie sur « la question juive », grâce à Benny Lévy.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

L’Europe va mal, à commencer par la France. L’arrivée massive d’une immigration musulmane – principalement arabo-musulmane – complique l’état des lieux. En effet, le conflit israélo-palestinien cristallise les frustrations arabes et plus généralement musulmanes et trouve des oreilles et des yeux extraordinairement attentifs dans notre société. Un vieux fond judéophobe (avec antijudaïsme chrétien et antijudaïsme style Voltaire & Cie auquel se mêle de l’antichristianisme) bien-de-chez-nous vient contaminer le ressentiment arabo-musulman qui nous contamine en retour. C’est une sorte de coronavirus mental, pas moins dangereux que le Covid-19 ; et je crois même que l’affaire est pire et s’apparente à la peste bubonique voire pneumonique (ou pulmonaire), la plus meurtrière. Et il faut compter avec ces diversement de-gauche à la recherche de protégés, une tendance qui s’accentue à mesure que l’on va plus à gauche. En effet, la gauche qui s’est appropriée la veuve, l’orphelin et les damnés de la terre est en mal de protégés. Le prolétariat à papa a disparu, dans nos pays tout au moins. Aussi lui faut-il d’urgence trouver un substitut. Elle l’a trouvé sans trop chercher en la personne de l’immigré musulman, porteur de la religion de l’opprimé : l’islam. Elle oublie que cette religion d’opprimés sait être terriblement opprimante. Mais là n’est pas la question.

Dans cette nouvelle configuration, les Juifs d’Europe, de France en particulier, se retrouvent dans une position difficile – mais leur position ne l’a-t-elle pas toujours été ? Le monde chrétien et post-chrétien (voir la définition qu’en donne Michel Gurfinkiel) s’est relativement apaisé à l’égard des Juifs ; l’immigration musulmane a pris le relais ; elle a récupéré une partie du bagage doctrinal bien-de-chez-nous pour le verser dans sa soupe. L’islamo-gauchisme, un produit bien-de-chez-nous, est une décoction dans laquelle on trouve des ingrédients européens. Nous nous sommes refilés nos virus.

Les Juifs d’Europe ne remplissent plus la fonction d’opprimés. Ils sont pour la plupart devenus des bourgeois, une dénomination qui certes contient bien des nuances. Quel est la place des Juifs dans l’Europe qui se profile ? Les Juifs sont devenus par ailleurs des empêcheurs de danser en rond, des trouble-fête, ainsi que l’a montré Alain Finkielkraut dans ce court essai intitulé « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient » et qui est à mon sens l’un des livres fondamentaux de notre époque, un livre à lire et à relire, un livre écrit par un clinicien dont le diagnostic ne flirte avec aucune idée préconçue, avec aucune propagande.

Le mot « sionisme » provoque des réactions véritablement pavloviennes chez nombre de clampins issus de milieux socio-cul’ aussi divers que variés. Ces clampins oublient que ce mot désigne avant tout l’auto-détermination des Juifs à se doter d’un pays qui a été le leur, qu’ils n’ont jamais oublié et dont ils n’ont jamais été absents.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

On se demande si les antisionistes sont automatiquement antisémites, et cette question taraude et à raison. Ils ne le sont pas automatiquement, mais ils le sont dans un pourcentage proche des 99 %, et plutôt au-dessus qu’en-dessous. Il existe différentes techniques pour les détecter ; et la suivante est très efficace. Les antisionistes éprouvent une commisération particulière et même exclusive pour les « Palestiniens », une désignation tendancieuse (d’où les guillemets), les Palestiniens étant à l’origine les Juifs de « Palestine », un mot élaboré par l’occupant romain pour effacer l’identité d’un peuple particulier, irréductible et révolté. Donc, oubliez la désignation « Palestinien » (à moins qu’il ne s’agisse des Juifs de Palestine comme le notaient tout naturellement des voyageurs étrangers au XIXe siècle, principalement Britanniques et Américains) et dites « Arabes de Palestine », ce qui est historiquement plus exact. Cette commisération exclusive est suspecte. Lorsqu’on se penche la larme à l’œil et avec des trémolos dans la voix au-dessus des opprimés, des colonisés, des massacrés et j’en passe, pourquoi ne s’émouvoir que très sélectivement. La réponse va de soi : parce que les « Palestiniens » sont (dans ces têtes formatées) opprimés, colonisés, massacrés et j’en passe par des Israéliens, par les Juifs d’Israël, par des Juifs, par les Juifs ! C’est parce que ces têtes ont plus ou moins consciemment accepté des données explicitement ou implicitement judéophobes que leur commisération pour les « Palestiniens » est exclusive. Le « Palestinien » n’est qu’un prétexte : il  justifie, flatte et excite (et parfois malgré lui) la judéophobie. Je vais y revenir.

Pour Joël Rubinfeld, l’antisionisme (3) est un produit de l’antijudaïsme (1) et de l’antisémitisme (2), avec dosage varié comme en cuisine. Il arrive que l’ingrédient antijudaïsme prévale sur l’ingrédient antisémitisme, et inversement selon les individus. Je fais volontiers appel à l’image du substrat (la stratigraphie), comme en archéologie : niveau 1 : antijudaïsme ; niveau 2 : antisémitisme ; niveau 3 : antisionisme. Et l’antijudaïsme trop oublié dans nos sociétés sécularisées est bien le niveau 1 sur lequel prennent appui les autres couches, plus récentes donc.

Autre problème. Nos responsables politiques, du chef de l’État aux élus locaux, soutiennent plus ou moins ouvertement la cause palestinienne par simple calcul électoral : ils vont à la pêche aux électeurs et la communauté musulmane pèse de plus en plus lourd en nombre de voix exprimées. Rien de bien extraordinaire. Il s’agit d’assurer sa survie politique, sa parcelle de pouvoir, ses rentes, et on avance à la va-comme-je-te-pousse. Il n’y a plus chez ces responsables politiques de vision politique, collective, ce qui est déjà un signe de défaite.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

Il y aura bientôt vingt ans, dans le quotidien Le Monde (du 13 juin 2002), un quotidien qui n’est qu’un cauchemar de conformisme (le conformisme parisianiste) mais qui a parfois un sursaut de lucidité, reconnaissons-le, on pouvait lire ces mots de Françoise Giroud : « Je crois que l’ensemble des peuples chrétiens n’a jamais avalé la Shoah. » Et je résume. Son ampleur (à l’échelle d’un continent), sa méticulosité inédite et son systématisme contre un peuple entier ont causé un choc beaucoup plus profond qu’on ne le croit. On ne s’est pas découvert une sympathie particulière pour les victimes, juives en l’occurrence, mais « la Solution finale » (Endlösung) a contraint les plus frivoles à se poser des questions inquiètes sur l’homme et sur Dieu. Mais l’occasion de pouvoir « digérer la Shoah » (pour continuer dans l’esprit de Françoise Giroud) n’allait pas tarder à se présenter, avec la seconde Intifada, ce qui, je le précise, confirmait un processus en cours.

On s’est donc ému. Les pauvres palestiniens et les méchants israéliens – les méchants juifs – et ainsi de suite. Mais on ne s’est jamais donné pas la peine d’étudier le contexte ; non, on n’a cessé de se contenter d’arrêts sur image avec plans resserrés. On montre le Palestinien tué ou blessé ; l’autre n’existe pas puisque cette victime est devenue bourreau… Et je vais me répéter et je me répéterai tant ce constat doit être entendu : des individus qui ne s’intéressent à rien d’autre qu’à ce qui les concerne directement (leur pouvoir d’achat et les résultats de leurs analyses médicales, par exemple, ce que j’ai écrit sans jamais chercher à forcer la note) se sont d’un coup découverts une sympathie pour les Palestiniens. Les Palestiniens peuvent avoir droit à notre sympathie, bien sûr, mais trop d’individus (qui par ailleurs font fi de la connaissance historique) n’ont de la « sympathie » pour eux que parce que ce sont des Israéliens qui les tourmentent… Et ainsi la Shoah est-elle digérée puisque les Israéliens (comprenez les Juifs) font aux Palestiniens ce que les nazis ont fait aux Juifs… Sionisme = nazisme, Gaza = Auschwitz, Sharon = Hitler et ainsi de suite dans un radotage propagandiste. On ne cherche pas à savoir, on s’en tient, je le redis, aux arrêts sur image avec plans resserrés pour pouvoir enfin retrouver sa tranquillité. Et chacune de ces images, chacun de ces articles, chacun de ces discours qui vont dans ce sens trouveront des téléspectateurs, des lecteurs et des auditeurs gagnés à la cause, à la cause anti-israélienne, antisioniste et antisémite. Ce sont les frontières d’Auschwitz dans lesquelles le monde cherche à enfermer Israël, l’État juif, l’État des Juifs, afin que le monde puisse avaler la Shoah, la digérer et l’expulser. C’est ainsi. La gauche est devenue la promotrice de ce qui n’est que grossière propagande. Elle prend des airs distingués mais, l’air de rien, ses insinuations au sujet d’Israël sont d’une grossièreté qui fut celle de Julius Streicher au sujet des Juifs, je dis bien Julius Streicher, le plus grossier des nazis. Julius Streicher responsable de l’hebdomadaire Die Stürmer. Et c’est précisément ce petit air par lequel elle s’efforce d’imposer sa (supposée) supériorité morale qui la rend si grossière. Et puis elle racole, des socialistes à l’extrême-gauche ; et quoi de mieux pour fédérer que de s’en prendre à Israël ! Même des Juifs sont de la partie, alors pourquoi se priver ? Mais je ne suis pas antisémite puisque des Juifs partagent mon point de vue, s’écrie-t-on ! J’écrirai un article au sujet de ceux qui se retranchent derrière ces Juifs et je les traiterai avec autant de politesse que de fermeté.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

J’accuse une partie de la gauche d’être aussi grossière que Julius Streicher. Je m’explique et je vais reprendre une image dont j’ai fait usage. Julius Streicher était un antisémite diarrhéique, il chiait partout. Aujourd’hui, une certaine gauche ne peut se permettre une telle exubérance à laquelle elle aimerait se laisser-aller ; les temps ont changé et elle se ferait durement réprimander, par la loi d’abord. Mais elle transporte en elle une même saleté qu’elle expulse, mécontente, dans les coins et les recoins. Entre antisémitisme extraverti et antisémitisme/antisionisme introverti, entre Drecksack et Dreckfresser mon cœur balance dans des hauts de cœur. On pensera que je force la note ; il n’en est rien.

En s’en prenant à Israël – à l’entité sioniste – on fait d’une pierre deux coups : on fait avaler la Shoah aux de-souches et on flatte l’immigration musulmane (ces nouveaux Damnés de la Terre ?!) en compatissant servilement à ses rancœurs, le sionisme étant assimilé à de la colonisation.

Et à propos de colonialisme, je me permets de citer Shmuel Trigano dont le livre « Les Frontières d’Auschwitz » est à lire et à relire. Il écrit : « La terminologie du colonialisme que l’on applique couramment à Israël vise également à nier l’existence et la légitimité historique d’Israël, héritier de trente siècles d’histoire. Elle falsifie de façon inodore la manière d’aborder, de décrire et de comprendre le problème. Le plus caricatural concerne le choix terminologique de “colons” pour désigner les Juifs installés dans des territoires qui, depuis l’Antiquité, s’appellent “Judée ” et “Samarie” et ne s’appellent “Cisjordanie” que parce que la Jordanie avait franchi le Jourdain en 1948 pour les envahir et les annexer indûment. » C’est toute une terminologie basée sur le révisionnisme historique des Arabes de Palestine, de leurs suppôts et supporters qui est à revoir.

 

« Ce dont les Juifs ont à répondre désormais, ce n’est pas de la corruption de l’identité française, c’est du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne. On ne dénonce plus leur vocation cosmopolite, on l’exalte, au contraire, et, avec une véhémence navrée, on leur reproche de la trahir. On fait valoir nostalgiquement que la judéité n’est plus ce qu’elle était, à l’admirable exception de quelques justes, de quelques dissidents, de quelques prophètes obstinés qui ne se laissent pas intimider et qui, prenant tous les risques, osent penser comme on pense. Loin de mettre en cause l’inquiétante étrangeté des Juifs, on leur en veut de nous rejoindre au moment où nous nous quittons, on se désole de leur assimilation à contretemps et du chassé-croisé qui les fait tomber dans l’idolâtrie et la sanctification du Lieu quand le monde éclairé se convertit en masse au transfrontiérisme et à l’errance ; on n’accuse pas ces nomades invétérés de conspirer au déracinement de l’Europe, on déplore que ces tard-venus de l’autochtonie aient régressé au stade où étaient les Européens avant que le remords ne ronge leur ego et ne les contraigne à placer les principes universels au-dessus des souverainetés nationales. » Alain Finkielkraut, « Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ». 

Olivier Ypsilantis

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