Libération de Paris, août 1944, jardin du Luxembourg.

 

Le 7 mai 2016, j’ai posté sur ce blog un article intitulé « Rue de Fleurus (VIe arrondissement – Paris) » :

https://zakhor-online.com/?p=10395

Mon père habita rue de Fleurus jusqu’à son mariage. Né en 1930, il avait quatorze ans à la Libération de Paris. Lorsque je reviens par le souvenir ou que je reviens vraiment dans cette rue, dans ce quartier, dans le Jardin du Luxembourg, je ne puis que penser à mon père qui se souvenait de Gertrude Stein (1874-1946), « une femme un peu hommasse », disait-il, qui occupait un atelier au fond de la cour de l’immeuble, le 27 rue de Fleurus. Une plaque apposée à ce numéro signale que Gertrude Stein y vécut de 1903 à 1938. Mon père a donc croisé Gertrude Stein jusqu’à l’âge de huit ans. Il jouait dans la cour de l’immeuble, une cour assez lumineuse, lorsqu’il ne jouait pas dans le jardin du Luxembourg, au bout de sa rue. Il lui fallait traverser la rue d’Assas, la rue Madame et, enfin, la rue Guynemer qui borde le Jardin du Luxembourg. La rue Duguay Trouin et la rue Jean Bart quant à elles débouchent sur la rue de Fleurus sans se prolonger, il n’avait donc pas vraiment à les traverser. Il se souvient de nombreuses allées et venues dans la cour, des allées et venues en rapport avec Gertrude Stein. Il ne savait pas qu’il y avait de nombreuses célébrités. Après coup, il comprendra qu’il avait vu Ernest Heminguay et peut-être Picasso.

Dans l’article en question, « Rue de Fleurus (VIe arrondissement – Paris) », j’ai fait figurer deux photographies que j’ai retrouvées dans les affaires de mon père, après sa mort. J’ai pu constater qu’elles avaient été punaisées probablement sur un mur de sa chambre de la rue de Fleurus avec des portraits photographiques du général Leclerc, l’un de ses héros dont il aurait aimé être le soldat ; mais il n’était alors qu’un enfant. Ses deux frères s’étaient engagés dans la 2e D.B., la Division Leclerc, et il rêvait de les rejoindre.

Par ces deux photographies, je me souviens de mon père, de sa rue, de son quartier et, surtout, de ce Jardin du Luxembourg où il a tant joué, ce jardin qui avait été transformé par les Allemands en l’un des plus puissants points fortifiés de la capitale. J’ai dans mes affaires un canot de course Hornby à coque rouge qu’il a beaucoup fait naviguer dans le bassin octogonal placé dans l’axe du jardin, du Palais du Luxembourg. Il aimait beaucoup le Théâtre des Marionnettes et m’y emmena au moins une fois. Il était d’un naturel plutôt réservé mais, à ma grande surprise, il ne tarda pas à faire autant de bruit que les enfants autour de lui ; il était retombé en enfance, ce que j’observai avec le plus grand intérêt. Mais je m’égare et j’en reviens au 25 août 1944.

J’en reviens à ces deux photographies et à celles qui les prolongent (au nombre de quatre) que j’ai pu trouver sur Internet et qui montrent cet épisode de la Libération de Paris, le 25 août 1944 donc. Il y a ce Tank Destroyer posté rue de Fleurus, à un angle, à quelques pas de la rue d’Assas, d’où son canon, sa mitrailleuse et les armes individuelles des fusiliers-marins du Régiment Blindé de Fusiliers-Marins (R.B.F.M.) de la 2e D.B. pouvaient prendre en enfilade l’allée latérale du Jardin du Luxembourg qui conduit au bassin dont il vient d’être question et au boulevard Saint-Michel, au Boul’-Mich’. Sur la banque d’images Internet, des photographies montrent ce Tank Destroyer et la rue de Fleurus dans la fumée d’un coup de canon qu’il vient de tirer. Des silhouettes armées s’en détachent à la manière d’un théâtre d’ombre. J’apprendrai par le journal de bord de l’enseigne de vaisseau Vincent Lacoin que ce blindé avait pour nom « Corsaire ». Sur la photographie retrouvée dans les affaires de mon père, il n’y a pas de fumée mais le blindé a tiré au moins un coup : une douille d’obus (du 76,2 mm) est posée verticalement derrière lui, sur l’asphalte. Il me semble que mon père m’avait précisé que ce Tank Destroyer avait fait feu contre le blockhaus à l’angle de la rue d’Assas et de la rue Guynemer. Ce blockhaus constituait l’un des éléments du système de défense en surface du Jardin du Luxembourg, l’essentiel étant constitué d’un complexe système de défenses souterraines, commencé avant la guerre par les Français et perfectionné par les Allemands, un système qui côté rue de Vaugirard et angle rue de Vaugirard – rue Guynemer rejoignait les carrières permettant aux Allemands de circuler vers les autres abris des alentours dont l’abri du lycée Montaigne où étaient casernées des troupes allemandes.

J’en viens à la deuxième photographie trouvée dans les affaires de mon père et à laquelle se rapportent quatre photographies débusquées sur Internet et que je vais détailler une à une. Elle montre des prisonniers allemands, mains en l’air, avançant en rangs par trois dans l’allée qui a été battue la veille par le feu du « Corsaire » et des fusiliers-marins. C’est une colonne très disciplinée. Au premier rang, au milieu, l’officier commandant cette unité. On le reconnaît à ses bottes, sa culotte de cheval et sa casquette. Il ne transporte rien contrairement à ses hommes avec leurs bardas. Ils sont tous coiffés de la casquette M43. La colonne est encadrée par des fusiliers-marins reconnaissables à leur bonnet à pompon rouge (le bachi). L’un d’eux porte cousu sur sa manche l’insigne du R.B.F.M., soit deux ancres entrecroisées. L’autre a deux armes, une mitraillette (à la hanche, doigt sur la gâchette) et un fusil à l’épaule, ce qui est plutôt rare et doit être encombrant au combat. Je suppose qu’il a récupéré le fusil chez l’ennemi, mais je n’en distingue pas le type. La mitraillette est une Thompson M1A1.

Ci-joint, les quatre photographies en question, peut-être prises par le même photographe – mais qui est-il ? Je les présente dans un ordre que par déduction je suppose chronologique :

Première photographie. Cette photographie correspond à la photographie que j’ai en ma possession – et consultable dans le lien en tout début d’article. Elle a simplement été prise sous un angle différent, non plus de face mais franchement de côté, ce qui permet de mieux apprécier le nombre de prisonniers mais aussi de mieux estimer l’heure du jour. Nous sommes le 25 août (1944) et les ombres sont très allongées dans un soleil qui vient du côté de la rue Guynemer, dans l’axe de la rue de Fleurus, plein ouest donc. La journée est bien avancée.

On sait que l’état-major général de la Luftwaffe pour le front de l’Ouest (qui occupait le Palais du Luxembourg depuis le 28 septembre 1940) avait quitté Paris entre le 12 et le 18 août 1944 pour être aussitôt remplacé par des troupes aguerries cantonnées au lycée Montaigne et appuyées par des S.S. et une compagnie de la Schutzpolizei. La reddition se fera en fin d’après-midi du 25 août, vers dix-neuf heures. Une célèbre photographie montre le commandant de la garnison, le colonel von Berg, se rendre. Elle a été prise devant la façade du Palais du Luxembourg, côté rue de Vaugirard. Il ne s’agit donc pas de l’officier en question.

 

 

Deuxième photographie. La colonne de prisonniers n’a fait que quelques pas par rapport à l’image ci-dessus. Le premier rang, avec l’officier, se tient au niveau de la grille qui donne sur la rue Guynemer, dans l’axe de la rue de Fleurus. Les prisonniers ont fait halte ; et l’un des fusiliers-marins (celui qui porte une mitraillette et un fusil) tourne le dos à l’objectif. Les Allemands ont le soleil dans les yeux qu’ils clignent et qu’ils s’efforcent de protéger derrière la visière de leur casquette. Le fusilier-marin tient sa mitraillette plutôt négligemment et parle avec une jeune secouriste, plutôt jolie. Elle est souriante, tout de blanc vêtue, avec brassard à croix rouge. Ses chaussures sont elles aussi blanches ainsi que son casque Adrian. Je la détaille et me revient un passage d’un discours prononcé par Maurice Schumann en la cathédrale Notre-Dame de Paris à l’occasion du 50ème anniversaire de la Libération de Paris (1994) au cours d’une célébration présidée par Mgr. Lustiger. Donc, je me souviens que dans ce discours chargé d’émotion Maurice Schumann évoqua une certaine Madeleine, tuée au cours de la Libération de Paris. Madeleine… J’ai retrouvé son nom complet, Madeleine Brinet, infirmière de la Croix-Rouge Française (C.R.F.), tuée à l’âge de vingt-neuf ans, le 25 août 1944 (jour où a été prise la photographie ci-dessus), un nom qui figure sur une plaque (visible sur Internet) à côté d’une dizaine d’autres plaques, à l’angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde, côté Jardin des Tuileries. Par une recherche Internet j’apprends qu’elle était aide-médicale sociale aux Équipes d’urgence de la C.R.F. et demeurait 30 rue de Bellefond, à Paris, dans le 9ème arrondissement.

Dans un récit consultable en ligne intitulé « La Libération de Paris -19/25 août 1944. Le secouriste des Batignolles – Partie 3 », je relève ce passage : « 16h00. Depuis une heure déjà un poste de secours avancé a été installé par une équipe volante de la Croix-Rouge (le président du comité du 8ème arrondissement, le docteur Norbert Vieux, Philippe Hébert, Mlle Hélène de Félice) aux dernières arcades de la rue de Rivoli, à deux pas de la place de la Concorde. Les F.F.I., appuyés par des hommes de la Division Leclerc, attaquent un des derniers nids de la résistance allemande. Déjà une douzaine de blessés reçoivent les premiers soins dans le hall d’un immeuble. Le chef de poste fait demander au comité du 8ème arrondissement un renfort de secouristes, en donnant les indications du chemin à suivre pour que ceux-ci parviennent sans encombre au poste. Jean-Claude, arrivant au comité pour prendre son service, part sur le champ avec une infirmière, Mlle Madeleine Brinet. Après avoir déposé leurs bicyclettes chez des amis, ils parviennent sans encombre sous les dernières arcades. A ce moment, apercevant des corps étendus sur le trottoir d’en face, ils traversent la rue de Rivoli. Cet endroit se trouve dans le champ de tir d’une mitrailleuse allemande. Au moment où ils arrivent, la mitrailleuse crépite. Mlle Madeleine Brinet est tuée, Jean-Claude blessé. »

 

 

Troisième photographie. (Elle figure dans le texte mis en lien en début d’article). Les prisonniers et les soldats de Leclerc n’ont fait que quelques pas. Les Allemands ont toujours les mains sur la tête ou en l’air. Nous sommes rue Guynemer. La colonne de prisonniers n’est plus disposée par rangs de trois ; tous ont été alignés un par un le long des hautes grilles qui ferment le Jardin du Luxembourg afin de procéder à une fouille. On reconnaît l’officier allemand, les mains toujours posées sur les bords de sa casquette. Il observe deux soldats qui fouillent l’un de ses hommes. L’un des soldats est celui qui porte deux armes et qui figure dans les photographies précédentes. L’autre est coiffé d’un casque U.S. M1. Sur le bord du trottoir et dans le caniveau, un barda qu’un fusilier-marin remue d’un pied – le mouvement du pied est rendu perceptible par un léger flou – et qui, me semble-t-il, appartient à l’Allemand que l’on fouille.

 

 

Quatrième photographie. Elle est très proche de la précédente. Le photographe s’est simplement décalé de quelques pas. Mais elle contient deux informations intéressantes, à l’arrière-plan. Les Allemands qui ont reformé leur colonne sur trois rangs (avec leur officier à sa place habituelle) ont été fouillés. Sur la chaussée (de la rue Guynemer), un amoncellement de bardas, ceux des prisonniers. On distingue également une foule qui semble très calme. Je ne vois pas un geste de menace. Mon père m’avait rapporté des scènes de violence envers des prisonniers que des soldats de Leclerc avaient dû protéger en tirant des coups de feu en l’air ou en repoussant à coups de crosses une foule en colère. Mais où et quand a-t-il assisté à une telle scène ? A ce propos, mon père était-il alors à Paris, rue de Fleurus ? Nous étions fin août, le 25 plus précisément, en vacances scolaires. Lui et sa mère avaient l’habitude de passer les vacances d’été à Flée, dans la Sarthe. Je remarque que l’officier et le soldat à sa gauche ont à présent leur veste déboutonnée. Tous les prisonniers ont les mains posées sur leur casquette à l’exception d’un seul qui les lève franchement.

 

 

Olivier Ypsilantis

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