Quelques mots au sujet de la Résistance de l’aristocratie allemande au nazisme

 

Un intervenant m’écrit : « Je vais encore vous faire part de quelques réflexions au sujet de la résistance intérieure allemande, soit le cercle de Kreisau, qui vous fascine et dont vous exagérez l’importance, le colonel Claus von Stauffenberg, Karl Friedrich Goerdeler, Albrecht Hausofer, Ulrich von Hassel, etc. Je pense que vous idéalisez un peu ce monde et faites aussi quelques contresens. Vous ne voyez pas l’irréalisme de leur projet, les ambivalences de la noblesse allemande, ses hésitations entre le nazisme et l’opposition – beaucoup d’ailleurs n’ont pas du tout hésité et ont été nazis jusqu’à la fin. »    

 

Ulrich von Hassell (1881-1944)

 

Une fois encore vous cherchez à me faire dire ce que je n’ai pas dit ou, tout au moins, vous ne m’avez probablement pas bien lu. Que des aristocrates, allemands en l’occurrence, se soient compromis avec les nazis est un fait que je ne cherche pas à cacher – et quel intérêt aurais-je à le faire ? Il n’empêche – je le répète – que les valeurs aristocratiques sont ce qui s’oppose le plus radicalement au nazisme. Je dis bien les valeurs aristocratiques, des valeurs qui ne sont pas nécessairement portées par des aristocrates, loin s’en faut – et j’insiste de la sorte car vous m’y forcez. Que des aristocrates (allemands dans le cas qui nous occupe) aient failli à ces valeurs est indéniable ; je n’idéalise pas contrairement à ce que vous dites. Le prince Josias zu Waldeck und Pyrmont, général SS, n’a pas été le seul aristocrate de vieille extraction à se compromettre avec les nazis. Je ne suis le chantre d’aucune classe sociale, pas plus du prince que du gueux, pas plus du Großindustrieller que du Arbeiter. Je m’attache à l’individu et radicalement, et c’est le meilleur remède que j’ai trouvé à ce jour contre le nihilisme, cette tentation qui m’habite et nous habite probablement tous. C’est pourquoi la galerie de ceux auprès desquels je m’arrête et trouve un peu de réconfort est si diverse.

Dans un fil de discussion vous avez cherché à me faire dire que j’idéalisais les Juifs. Foutaise ! Et d’abord, ce serait contre-productif. Je célèbre les valeurs du judaïsme sans lesquelles notre monde serait pire que ce qu’il est ; autrement dit, un monde qui serait meilleur s’il les respectait plus. Est-ce clair ? Pour le reste, il y a de tout chez les Juifs, y compris des gredins et des chenapans, et les Juifs sont les premiers à le reconnaître, avec tristesse et volontiers à contre-cœur car ils savent et à raison qu’ils sont particulièrement surveillés par l’ensemble des sociétés et qu’ils peuvent à tout moment porter préjudice à l’ensemble de leur communauté. Qu’un Madoff ou un Stavisky soit juif est souligné à l’envi car ce faisant on confirme l’association Juif-Argent, l’image du Juif agioteur et traficoteur qu’affectionnent les antisémites ou, pour ne pas faire usage de ce vilain mot, qu’affectionnent ceux qui se contentent d’idées toutes faites, soit le gros de la troupe. Au moment de la crise des subprimes qui a provoqué la crise financière mondiale de 2007-2008, on a repassé en boucle, l’air de rien, le nom Lehman Brothers afin d’« expliquer » cette crise, un nom qui n’était pas sans effet sur les masses et qui activait en substrat des préjugés multiséculaires.

Je m’attache donc aux individus qui certes restent inexplicables sans le contexte collectif dans lequel ils s’inscrivent mais qui tous lui apportent en tant qu’individus une nuance unique, pour le meilleur ou pour le pire. Je célèbre les valeurs aristocratiques et les valeurs du judaïsme, ce qui ne signifie pas que je célèbre a priori un tel ou un tel parce qu’il est aristocrate ou juif ; ce serait d’une radicale stupidité. Je me permets d’insister et lourdement car vous avez tendance à toujours tirer dans une même direction, celle qui vous arrange et qui va dans le sens de vos préjugés.

Les conservateurs se sont à l’occasion embobinés avec les nazis et le cas de Gottfried Benn est à cet égard symptomatique. Et je me permets de me citer, de citer un passage extrait d’un article que j’ai mis en ligne le 3 janvier 2019, sur ce blog même, sous le titre « Notes diverses, oubliées et retrouvées – 7/7 (Gottfried Benn encore) » : « Roger Goffin propose une intéressante analyse quant à la compromission momentanée de Gottfried Benn avec les nazis. Je la rapporte ici, résumée. Roger Goffin écrit : « Son erreur, nous semble-t-il, consiste à avoir confondu les principes de la “révolution conservatrice” et ceux du national-socialisme » ; et il ajoute, très intéressant : « Cette confusion paraît d’autant plus fatale que les nazis allèrent surtout quérir chez “les Pères de la révolution conservatrice” les éléments philosophiques, historiques, voire biologiques pour bâtir leur propre façade idéologique ». On sait que Gottfried Benn avait été très tôt un défenseur de cette révolution opposée à la Révolution française dont les slogans lui semblaient vidés de substance – et comment lui donner tort ? Gottfried Benn n’était pas un cas isolé : c’est en Allemagne que cette révolution conservatrice suscita le plus d’adhésions dans la jeunesse. Le malaise de la jeunesse (notamment décrit par Pierre Drieu la Rochelle dans ce qui est bien un chef-d’œuvre, son roman « Gilles » dont il commença la rédaction en 1937) fut en Allemagne plus profond et, surtout, plus massif qu’en France. Le mépris pour les années Gustav Stresemann était monumental, tant à droite qu’à gauche. Une partie des compromissions entre l’aristocratie et le nazisme s’explique en partie par cette confusion entre les principes de la « révolution conservatrice » et ceux du national-socialisme, une confusion qui a touché d’autres membres de la haute société allemande mais aussi des intellectuels et des artistes. »

 

 

Mais j’en viens au point qui me préoccupe le plus. Vous jugez que j’accorde une importance démesurée au cercle de Kreisau et autres résistants de l’intérieur en Allemagne. Nous touchons à quelque chose de fondamental. Et je vais faire appel à la Bible, à l’Ancien Testament (pour employer une désignation courante qui ne me satisfait guère), où figure un passage qui m’a toujours fasciné, et dès l’enfance, celui de l’intercession d’Abraham en faveur de Sodome (Genèse 18.16-33) :

« Ces hommes se levèrent pour partir en se dirigeant du côté de Sodome. Abraham les accompagna pour les reconduire. Alors l’Éternel dit : “Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? Abraham deviendra une nation grande et puissante, et toutes les nations de la terre seront bénies en lui. En effet, je l’ai choisi afin qu’il ordonne à ses fils et à sa famille après lui de garder la voie de l’Éternel en pratiquant la droiture et la justice. Ainsi l’Éternel accomplira en faveur d’Abraham les promesses qu’il lui a faites.” Et l’Éternel dit : “Le cri contre Sodome et Gomorrhe a augmenté, et leur péché est énorme. C’est pourquoi je vais descendre et je verrai s’ils ont agi entièrement d’après le bruit venu jusqu’à moi. Si ce n’est pas le cas, je le saurai.” Les hommes s’éloignèrent et allèrent vers Sodome, mais Abraham se tint encore devant l’Éternel. Abraham s’approcha et dit : “Supprimeras-tu vraiment le juste avec le méchant ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Les supprimeras-tu aussi et ne pardonneras-tu pas à cette ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? Faire mourir le juste avec le méchant, si bien que le sort du juste serait identique à celui du méchant, cela ne correspond certainement pas à ta manière d’agir ! Celui qui juge toute la terre n’appliquera-t-il pas le droit ?” L’Éternel dit : “Si je trouve à Sodome cinquante justes, je pardonnerai à toute la ville à cause d’eux.” Abraham reprit : “Voici que j’ai eu l’audace de parler au Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre. Peut-être, à ces cinquante justes, en manquera-t-il cinq. Pour cinq, détruiras-tu toute la ville ?” L’Éternel dit : “Je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes.”  Abraham continua de lui parler et dit : “Peut-être s’y trouvera-t-il quarante justes.” L’Éternel dit : “Je ne lui ferai rien à cause de ces quarante.” Abraham dit : “Que le Seigneur ne s’irrite pas et je parlerai. Peut-être s’y trouvera-t-il trente justes.” L’Éternel dit : “Je ne lui ferai rien si j’y trouve trente justes.” Abraham dit : “Voici que j’ai eu l’audace de parler au Seigneur. Peut-être s’y trouvera-t-il vingt justes.” L’Éternel dit : “Je ne la détruirai pas à cause de ces vingt.” Abraham dit : “Que le Seigneur ne s’irrite pas et je ne parlerai plus que cette fois. Peut-être s’y trouvera-t-il dix justes.” L’Éternel dit : “Je ne la détruirai pas à cause de ces dix justes.” L’Éternel s’en alla lorsqu’il eut fini de parler à Abraham, et Abraham retourna chez lui. »

Je n’ai pas à juger du réalisme ou de « l’irréalisme de leur projet » ainsi que vous l’écrivez. La question doit être posée autrement, car vous me faites penser à Staline qui, goguenard, demandait : « Le Pape, combien de divisions ? » Vous devez pourtant connaître la suite vous qui êtes de l’Église catholique, apostolique et romaine : le pape polonais Jean-Paul II est pour un peu quelque chose dans la chute de l’Empire soviétique… Mais surtout, vous semblez ignorer que des femmes et des hommes ont au prix de leur vie sauvé quelque chose de l’Allemagne et que leur exemple survit, discrètement, que le nihilisme, toujours actif – même s’il sait se faire plus discret à certaines époques et prendre des formes plus aimables –, devra compter avec elles, avec eux, avec leur souvenir, compter avec celles et ceux qui montreront un même courage et affronteront les puissances du nihilisme. L’exemple donné par Helmuth James von Moltke, Peter York von Wartenburg (pour ne citer qu’eux) et le cercle de Kreisau est toujours vivant. Et la liste est longue des justes allemands au féminin et au masculin, probablement plus qu’à Sodome et Gomorrhe. Elle ne se limite pas à l’aristocratie bien évidemment. Il y a peu, j’ai découvert par le film de Vincent Perez, « Seul dans Berlin » (inspiré du roman de Hans Fallada, « Jeder stirbt für sich allein »), l’existence d’Elise et Otto Hampel, un couple de Berlinois, soit une employée de maison et un ouvrier qui eurent le courage pendant deux années et en pleine guerre de poster partout dans Berlin des cartes postales sur lesquelles ils rédigèrent des dénonciations du régime nazi, avant d’être arrêtés puis guillotinés à la prison de Plözensee, le 8 avril 1943. Une fois encore vous pourrez juger de « l’irréalisme de leur projet » mais ce n’est pas ainsi que la question doit être posée.

 

Henning von Tresckow (1901-1944)

 

Les hésitations de la noblesse allemande ne se sont pas limitées à elle ; et je pourrais en revenir à Gottfried Benn dont le parcours est emblématique, avec cette révolution conservatrice qui, au fond, s’opposait radicalement au nazisme, un mouvement révolutionnaire et en aucun cas réactionnaire ou conservateur. On n’a pas assez insisté sur la nature révolutionnaire du nazisme, probablement parce que le mot « révolutionnaire » se trouvait et se trouve encore paré de toutes les vertus et que dire du nazisme qu’il a été un mouvement révolutionnaire revient implicitement, dans bien des têtes avachies par une doucereuse propagande, à lui supposer des vertus dont seul le communisme et autres mouvements dits « de gauche » pouvaient et peuvent encore se parer. Foutaise ! Ce subterfuge a très bien fonctionné et fonctionne encore très bien, en France notamment où le mot « Révolution » provoque des orgasmes nationaux. Le fascisme (qui diffère grandement du nazisme) n’est qu’un rameau du socialisme (voir le parcours de Mussolini), tandis que le nazisme n’est qu’un rameau du communisme, ce qui ne revient pas à dire que nazisme = communisme et inversement ; ces deux totalitarismes ont leurs spécificités, j’insiste. Concernant le nazisme, il est intéressant de patrouiller du côté des frères Strasser, Otto surtout, plus théoricien que Gregor, de l’histoire du N.S.D.A.P. dans les années 1920 à l’époque où se structurait l’idéologie nazie, cette décoction du diable. Hitler a bien donné un petit coup de barre disons « à droite » mais, je le redis, l’étude de la structuration idéologique du nazisme est édifiante et met fin à d’épuisantes controverses.

Le 20 décembre 1943, le geste de Franz Stigler, as de la chasse allemande, à bord de son Messerschmitt Bf-109, n’a rien changé au cours de la guerre, et pourtant… Le 12 septembre 1942, le geste du commandant de l’U-156 Werner Hartenstein n’a rien changé au cours de la guerre, et pourtant… Ces gestes ont été extraordinairement importants et je n’exagère pas leur importance… Je les place spontanément dans ce que la Kabbale lourianique (voir Isaac Louria, 1534/1572, et la brisure des vases) nomme le tikoun, le tikoun qui envisage chaque bonne action et même chaque pensée salutaire comme des contributions au dessein divin, ce qui suppose un sens aigu des responsabilités. Chaque bonne action, ou chaque action morale, pourrait être le dernier pas vers l’achèvement du tikoun. Le peuple d’Israël a un rôle central dans ce processus (avec surcroît de responsabilité, la notion de « peuple élu » ne signifiant rien d’autre) auquel est convié tout être humain.

 

Friedrich-Percyval Reck Malleczewen (1884-1944)

 

Je suppose que vous avez lu le journal de Friedrich-Percyval Reck Malleczewen, mort à Dachau, en 1945 : « La haine et la honte – Journal d’un aristocrate allemand 1936-1944 » (Tagebuch eines Verzweifelten). Aucun livre ne rend plus explicitement compte de l’horreur des valeurs aristocratiques (allemandes) pour Adolf Hitler et le nazisme. Je vous en donne un passage en français (traduction Elie Gabey). Je sais que vous lisez l’allemand mais je ne dispose pas de l’édition dans la langue originale.

Nous sommes en avril 1939 et l’auteur se trouve à Berlin. Il écrit : « Le lendemain, devant la chancellerie, pressé dans la foule, assailli par le fracas des cuivres et des cymbales des troupes qui défilent, je vois cette cérémonie, j’entends ces hurlements, j’aperçois les visages transfigurés des femmes, je l’aperçois aussi, celui qui est l’objet de cet enthousiasme. Le voilà donc, la casquette profondément enfoncée sur le front, ressemblant assez à un receveur de tramway (suit une longue description du physique de Hitler, un terrible portrait-charge). Et malgré tout cela, ces ovations acharnées qui à la longue paraissent imbéciles ; tout autour des femmes hystériques, des adolescents en transes, un peuple entier dans l’état des derviches hurleurs. Je rentre à l’hôtel en compagnie de Clemens von Frankenstein que j’ai rencontré par hasard ; nous parlons de ce que j’ai observé hier et il me fait remarquer que le « carnet » du Journal de la noblesse allemande est plein d’Arnim et de Riedesel, de Katte et de Kleist et de Bülow qui signent en qualité de « Obergruppenführer », de « Gauleiter » ou de titulaires d’autres fonctions au service de ce criminel. Tout cela sans songer à l’opprobre dont ils chargent leurs noms glorieux et leurs ancêtres. Ma pensée s’attarde sur cette foule bornée et son psittacisme bruyant, sur le Moloch dégénéré auquel elle a rendu hommage et sur l’océan de honte dans lequel nous avons tous sombré. » Et je pourrais vous citer d’autres passages d’autres livres, écrits notamment par des aristocrates allemands, et qui vont dans ce sens ; ils m’ont gardé de toute idéalisation. Il n’empêche, des Allemands ont été des justes, ces justes que suppose la Bible, et parmi eux des aristocrates. Relisez les papiers laissés par Henning von Tresckow et vous comprendrez leur importance, pour l’Allemagne et pour le monde.

Ci-joint, une présentation biographie de Henning von Tresckow (en anglais avec un accent allemand) :

https://www.youtube.com/watch?v=PxWJU_z00ao

 Olivier Ypsilantis     

This entry was posted in HISTOIRE and tagged , , , , . Bookmark the permalink.

3 Responses to Quelques mots au sujet de la Résistance de l’aristocratie allemande au nazisme

  1. perplexe says:

    Je vous remercie pour ce long long développement très circonstancié et très intéressant. En effet, vous clarifiez certains points avec la conséquence que je peux me déclarer d’accord avec vous, si on se place dans la perspective que vous avez explicitée.

    Vous m’expliquez en effet, que l’action de ces gens qui ont commis une tentative d’assassinat contre Hitler, et vous citez particulièrement Henning von Tresckow, n’avait pas pour objectif de sauver l’Allemagne en la débarrassant d’un dangereux fou furieux, Hitler, qui la conduisait au désastre, afin de se saisir du pouvoir et tenter de conduire la nation dans une autre voie. Non, nous dites-vous, ce n’était pas cela. Il s’agissait d’un acte en quelque sorte prophétique sans aucun espoir de résultat politique pratique, mais visant essentiellement à démontrer que dans cette Allemagne au bord du gouffre et qui ne pouvait plus éviter la défaite (Henning von Tresckow le dit très clairement) il fallait laisser pour la postérité le témoignage qu’avaient existé au moins quelques justes, une poignée seulement, qui n’avaient pas hésité à risquer leur vie pour leur idéal. Et vous vous référez au récit de la Bible où Abraham intercède auprès de l’Eternel pour qu’il sauve Sodome et l’Eternel accepte à condition que l’on puisse y trouver, ne serait-ce que quelques justes.

    Bon, évidemment, vu comme ça, on peut trouver une raison à cette aventure. D’ailleurs la république fédérale allemande semble s’être engouffrée dans la brèche ouverte par von Tresckow puisqu’elle a porté aux nues les conspirateurs du 20 juillet 1944. Cela permet aux élites allemandes d’aujourd’hui de se dédouaner, justement avec cet argument des justes, en disant : vous voyez bien que l’Allemagne ne mérite pas d’être détruite comme Sodome, puisque nous avons eu ces héros qui se sont sacrifiés, en quelque sorte pour sauver son âme. Quant à la noblesse allemande, cela lui permet de se référer à ces héros en tentant de faire oublier que, tout comme le reste du peuple allemand dans son ensemble (vous le faites très judicieusement remarquer), les nobles et la caste aristocratique des officiers ont été traversés par les mêmes ambivalences et ont passé par exactement les mêmes états d’âmes successifs que tous les autres Allemands. C’est à dire qu’ils ont commencé par consentir au nouveau régime, avec soulagement et espoir que cela permette d’échapper à la situation effroyable dans laquelle se trouvait plongé le pays, puis ils ont eu une enthousiasme sans mélange à la vue des succès, d’abord économiques puis militaires du Reich, et enfin ils sont commencé à douter après Stalingrad, puis ils ont souffert des bombardements atroces, enfin ils ont découvert après la capitulation sans condition qu’ils n’avaient jamais été nazis, alors que, pour la plupart, ils n’avaient jamais été opposés à ce régime.

    Vous m’avez devancé. Mais autrement, si je vous avais écrit en premier, je vous aurais fait remarquer que les gens du groupe de Kreisau n’étaient pas très représentatifs de l’aristocratie allemande. La parfaite incarnation du Junker prussien moyen, c’est Hindenburg, pas le cercle de Kreisau. Quant à un autre représentant emblématique de la caste des officiers prussiers : von Manstein, quand il a été approché par les conspirateurs putschistes du 21 juillet, il leur a simplement répondu.: .‘‘preussische Feldmarschälle meutern nicht” (les feld-maréchaux prussiens ne se mutinent pas.) Mais maintenant que vous m’avez expliqué dans quelle perspective vous mettiez les choses, ces rappels n’ont plus lieu d’être

    Deuxième aspect de votre clarification, qui me permet d’être d’accord avec vous. Vous m’expliquez que quand vous faites l’éloge des valeurs aristocratiques de l’Allemagne, qui sont à vos yeux un meilleur antidote à la démagogie nazie que les idées par exemple de gauche, vous ne pensiez pas à des valeurs liées à un milieu social, aristocratique, mais plutôt à une aristocratie de l’esprit. Ernst Jünger par exemple avait cet esprit.

    Parfait, cela m’évitera de vous faire remarquer qu’Ernst Jünger n’a jamais fait partie de l’aristocratie allemande, il était issu du Bildungsbürgertum. On pourrait néanmoins rappeler que, de même qu’en Angleterre l’esprit gentlemanlike est (ou plutôt était) diffusé dans toutes les classes de la société, de la working class à la upper middle class, ceci était la conséquence du fait que l’aristocratie british a longtemps donné le ton. De même en Allemagne, dans toutes les familles allemandes comme il faut, même ouvrières à la limite, on cultivait un certain code d’honneur chevaleresque, qui n’était qu’une manière de prendre modèle sur la noblesse qui a toujours donné le ton en Allemagne, jusqu’à, précisément, l’arrivée au pouvoir d’Adolphe Hitler.

    On peut dire en effet que c’est Hitler et son IIIème Reich qui a mis fin à la prééminence sociale, morale, politique, idéologique, et dans l’imaginaire collectif, de la noblesse comme classe sociale dirigeante et role model collectif pour les classes montantes et même pour toute la société. Et même, aujourd’hui encore, la noblesse allemande conserve un prestige qu’elle ne possède plus dans aucun autre pays d’Europe.il n’y a qu’à voir le succès de Mme Ursula von der Leyen, qui est une parfaite incarnation de ce milieu, pur sucre.

    De ce point de vue, je vous l’accorde, on peut bien dire que l’attachement à des valeurs aristocratiques, que l’on appartienne soi-même à la noblesse ou pas, est bien un marqueur d’opposition au nazisme. Le nazisme a vraiment voulu s’attaquer à cet éthos aristocratique, très fortement ancré en Allemagne, en faisant disparaître le Standesdünkel, c’est à dire le mépris de caste, pour faire naître une Volksgemeinschaft sans classes. Ce caractère égalitaire du régime a été une des raisons de son succès, c’est aussi une des raisons pour lesquelles dans la noblesse allemande on avait un mépris non dissimulé pour ces gens vulgaires, grossiers, sans manières, ces petits bourgeois excités : les nazis.

    Donc vous voyez que je peux tomber d’accord avec vous. D’accord, il faut prendre la notion de valeurs aristocratiques en la séparant d’un milieu social particulier. Et pourtant, c’est vrai, l’impact de ce milieu aristocratique et de son éthos, même dans des couches sociales qui n’en font pas partie, est un trait qui peut expliquer l’antipathie envers le nazisme.

    Ceci étant dit, s’agissant de ces nobles conspirateurs du 21 juillet, je ne suis pas convaincu par votre théorie. D’accord, on peut l’évoquer et si cela peut aider à construire un récit permettant d’obtenir un meilleur traitement de l’Allemagne par les vainqueurs, c’est tant mieux. Et même, je veux bien admettre que le sacrifice sans espoir de quelques héros, qu’on pourra appeler des justes, puisse contribuer à une forme de rédemption. Mais cela est un peu trop mystique pour mon goût. Et surtout, vous ne parviendrez pas à me faire m’enthousiasmer pour la kabbale de Louria.

    Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’il s’est agi d’une tentative de putsch. Et cela nous éloigne beaucoup d’Abraham, qui n’était pas un putschiste. De ce point de vue, effectivement, ma vision de la question est complètement différente de la vôtre. Car pour moi, si l’on se lance dans une tentative de putsch, cela ne peut pas être uniquement pour des raisons morales, ni pour porter un témoignage. Si on entend faire un putsch, c’est parce que l’on pense que le chef de l’état conduit la nation au désastre et qu’il est nécessaire de procéder à son élimination, pour prendre le pouvoir et ensuite, ayant le pouvoir, pour redresser la situation.

    Et effectivement, c’était bien cela l’intention de ces putschistes. C’est pourquoi la question essentielle qui se pose est celle du réalisme ou de l’irréalisme du projet. Nous ne parlons pas de la même chose. Les gens du groupe de Kreisau n’étaient pas, ou presque pas impliqués dans le complot. Mais il y a eu un vrai projet de changement de gouvernement.

    On pourrait là se référer à la distinction de Hannah Arendt entre l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction. Si on déclenche une opération de ce genre, c’est l’éthique de responsabilité qui doit primer et elle exige que l’opération ait une chance de succès et une utilité. S’il ne s’agit que de porter un témoignage, comme cela semble avoir été la motivation de Henning von Tresckow, c’est irresponsable.

    Les questions qui se posaient, pour déclencher un coup d’état en pleine guerre, étaient donc : ce coup d’état avait-il une chance de succès ? Et ensuite, s’il avait réussi techniquement, est-ce qu’il aurait été possible d’obtenir une paix de compromis, un retournement d’alliances ou même simplement des conditions de capitulations plus avantageuses pour la patrie ?

    Là je dois bien avouer que je me garderais bien de trancher la question. Je n’ai aucune autorité pour cela. Cependant j’aurais tendance à penser que ce projet de putsch était très irréaliste. Nous savons que Winston Churchill avait déclaré que c’était complètement égal que l’Allemagne soit dirigée par Adolphe Hitler ou par un père jésuite, car de toute façon on avait fait cette guerre pour détruire l’Allemagne et sa puissance, et on continuerait donc jusqu’à que ce but soit atteint.

    D’autre part, je me rappelle qu’à l’occasion du 50ème anniversaire du complot du 21 juillet, c’est donc à dire probablement en juillet 1994, j’avais lu dans le Financial Times un très long article signé par l’historienne juive américano-britannique Zara Steiner, épouse du grand critique littéraire George Steiner. Cet article, dans mon esprit, règle la question. Je ne me rappelle plus exactement de tout ce qu’elle disait, mais en gros elle exprimait une violente hostilité envers ces conspirateurs, en lesquels elle ne voyait absolument pas des gens portés par un idéal digne d’éloge comme dans la présentation que vous en faites, mais bien des réactionnaires fieffés, nationalistes et antisémites (en quoi à mon avis elle avait sans doute en bonne partie raison). En somme, elle pensait que s’ils avaient réussi ç’aurait été presque pire qu’un succès d’Hitler lui-même. Et quant à savoir si les Alliés auraient dû, ou même pu envisager de traiter avec le nouveau gouvernement issu du coup d’état (dirigé probablement par Görderler, ancien maire de Leipzig) elle excluait totalement cette éventualité et elle donnait toute une série de raisons pour lesquelles ce n’était pas souhaitable politiquement et rigoureusement exclu.

    Donc, si l’on se réfère à cette analyse impitoyable d’une des meilleurs spécialistes de l’histoire diplomatique américano-britannique, de surcroît juive, il est très clair que la tentative d’assassinat d’Hitler, en pleine guerre, était une folie.

    Je fais référence à cet article, que je cite de mémoire, car il m’a profondément impressionné. (Il faudrait le retrouver mais ce serait probablement assez facile, car c’était dans le Financial Time, vraisemblablement le numéro du 21 juillet 1994). J’ai connu George Steiner, le mari de l’auteur de cet article. J’ai été son étudiant. Je ne l’ai pas connue elle, mais je sais très bien à quel milieu de l’élite intellectuelle et politique juive britannique ce couple appartenait. Donc je pense que ce qu’écrivait Zara Steiner à ce sujet doit être pris très au sérieux.

    Il est clair pour moi, si on se fonde sur l’analyse de Zara Steiner, qui confirme parfaitement le mot de Churchill sur le père jésuite, qu’une fois un gouvernement Gördeler en place, si ce gouvernement ouvrait des négociations avec les Alliés, ç’aurait été en vain. Les bombardements aériens et la guerre totale auraient continué exactement de la même manière, bis zum bitteren Ende.

    Dans ces conditions la tentative de putsch en pleine guerre n’aurait servi à rien et n’aurait même pu qu’aggraver la situation de l’Allemagne. Si l’on voulait écarter le danger que représentait Hitler, et négocier avec les Anglais, il fallait le faire avant la guerre, ou alors tout au début de la guerre. En 1944 ça n’avait aucun sens.

    Ceci étant dit, je ne peux pas trancher la question, car comme vous j’ai plutôt de la sympathie pour ces gens qui avaient espéré changer le régime en Allemagne, pour obtenir de meilleures conditions pour leur pays. Et j’honore aussi comme vous les valeurs aristocratiques.

    Je n’ai pas connu beaucoup de gens liés à ces évènements, dont je ne suis pas un expert. Par exemple je dois avouer que je n’avais jamais entendu parler de Friedrich-Percyval Reck Malleczewen. J’ai seulement rencontré quelques fois Marion Dönhoff qui était une amie de ma famille. J’ai aussi connu un petit peu un monsieur appelé Axel van der Busssche, qui avait participé au complot et en avait gardé une jambe de bois. Mais je n’ai pas eu l’honneur qu’il me raconte ses secrets. Mon grand père a connu tous ces gens, très bien. Il n’était pas allemand mais faisait partie du groupe très restreint qui savait tout ce qui se tramait et s’il avait pu il les aurait aidés. Mais même avec lui je n’ai pas vraiment parlé de ces choses. J’étais trop jeune. Je n’ai su que des bribes, de plusieurs sources, et je peux faire quelques recoupements. Je ne peux donc pas faire de révélations et même si je le pouvais je ne le ferais certainement pas sur internet. Pour cela il faudrait une conversation seul-à-seul.

    J’aurais encore beaucoup de choses à dire, mais ça suffira pour aujourd’hui. Juste rapidement : je ne pense pas que les valeurs aristocratiques, les vraies, soient compatibles avec les valeurs du judaïsme, qui sont messianiques. Si tel était le cas l’aristocratie allemande n’aurait pas pris autant soin de se prémunir (sauf de rares exceptions qui confirment la règle) du mélange de sang avec des Juifs. Il est vrai que ce fût très différent dans la noblesse britannique et française, ou plutôt ce qu’il en reste, et que la noblesse espagnole a été divisées entre anciens et nouveaux-chrétiens, alors qu’au Portugal depuis Pombal le mélange est général. Sans doute l’aristocratie qui a été non pas la plus antisémite, mais la plus hostile aux mésalliances avec des Juives, c’est bien la noblesse allemande. Et ce, parce que ses valeurs étaient antinomiques de celles du judaïsme.

    Enfin, je laisse de côté le sujet très intéressant de la révolution conservatrice et de ses idées, tout en disant quand même que l’universitaire Suisse de tendance nationale socialiste Armin Mohler, dont l’interprétation a été apparemment acceptée par tout le monde, a passablement simplifié et caricaturé ce mouvement d’idées très large, très divers, très mainstream à l’époque de la république de Weimar, qui pouvait être dans certains cas tout à fait nazi et dans d’autres pas du tout. C’était plutôt une nébuleuse qu’une école de pensée. Et il y avait même des Juifs dans cette nébuleuse, l’un des plus connus étant Ernst Kantorowicz, très nationaliste allemand dans sa jeunesse. L’expression révolution conservatrice elle-même, semble avoir été inventée par Hugo von Hofmannstahl, qui était un peu juif, et qui donnait à cette expression un sens bien différent de celui qu’y donneront plus tard Armin Mohler et Alain de Benoist.

  2. perplexe says:

    J’attends avec intérêt vos réflexions.

    En attendant, je me permets de vous communiquer un document qui peut être considéré comme un petit carreau d’une mosaïque, à réunir avec beaucoup d’autres, si l’on veut essayer, à tâtons, de se faire une idée au sujet de cet épisode fameux.

    https://www.youtube.com/watch?v=y5eveUVrO9M

    Il s’agit d’une interview du prince Ferdinand-Louis de Prusse, petit-fils de Guillaume II. Il explique très clairement, à partir de la minute 57.30 comment il avait été approché par un des conspirateurs du 21 juillet, Otto John, qui lui avait expliqué ce qui se préparait, sans mentionner qu’il s’agissait d’une assassinat, et demandé si en cas de succès il serait disposé à monter sur le trône.

    Le prince explique très clairement que le projet de ces gens était d’établir une sorte de conseil de régence et rétablir la monarchie. Le prince Louis-Ferdinand ne pouvait pas répondre car c’était son père le chef de famille. Mais son père, le Kronprinz, a décliné parce que ce projet lui paraissait irréaliste. En quoi on ne peut que lui donner raison.

    Ce document est très intéressant, et nous explique au moins une des raisons pour lesquelles Zara Steiner voyait d’un très mauvais oeil cette aventure.

    Les conspirateurs espéraient que l’amitié de Roosevelt pour le prince L.ouis-Ferdinand serait un gage de succès. Mais moi je pense que c’était des rêveurs, car même si Roosevelt avait beaucoup de sympathie pour les Hohenzollern (le prince en parle dans la vidéo à la minute 29), il y avait autour de lui trop de Zara Steiner pour que cette circonstance puisse jouer le moindre rôle.

    Je pense que cette vidéo vous intéressera.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*