Fin 2019 – début 2020 – 2/4

 

24 décembre. Guadix. La casa-cueva qui sera notre demeure pour cette semaine, une grotte traversante creusée dans l’argile, une vraie grotte, sans construction qui la précède, une demeure conçue par simple évidement selon une technique éprouvée, multiséculaire. Les parois sont irrégulières, peintes à la chaux vive. Plafonds voûtés afin d’augmenter la résistance des pièces. Les cheminées, hautes et blanches, légèrement cintrées, s’élèvent un peu partout d’un terrain accidenté. Certaines fument. Une odeur de feu de bois met en appétit. Éléments décoratifs de cette casa-cueva, des cenefas peintes à la main, d’un beau vert d’eau, avec pour motif la grenade. Sur la terrasse en terre cuite, des tacos constitués d’étoiles bleu nuit à huit branches.

La lumière froide, la terre ocre, sculptée par l’érosion, avec ici et là des géométries blanches aux formes souples : les façades des casas-cuevas. Notre casa-cueva s’inscrit à l’intérieur d’une cuvette très ravinée, avec des à-pics. La couche végétale, lorsqu’il y en a, est pauvre, verdâtre, grise, et se distingue à peine de la terre. Par une échappée, la huerta de Guadix, la alcazaba, la tour de la cathédrale couleur de cette terre, une terre qui en cette heure et en cette saison a une tonalité de cuivre ; aussi ces entailles qui la parcourent verticalement et durement m’évoquent-elles les morsures de l’acide dans une plaque (de cuivre). Le soir, en observant les lointains dans une lumière atténuée, je vois des draperies Renaissance en sfumato. Des figuiers, leurs branchages comme métalliques dans cette lumière d’hiver.

Visite de la grotte qui fut celle du Padre Pedro Poveda Castroverde, plus simplement connu sous le nom de « Padre Poveda », el apostol de las Cuevas y fundador de la institución teresiana. A l’entrée, une plaque où s’inscrivent ces mots du Padre Poveda : « Jamás pensé en salir de Guadix, soñe siempre con que me enterrara bajo el altar de las cuevas. »

 

Une vue du quartier des casas-cuevas à Guadix

 

Lu quelques pages qui rendent compte de la vie du Padre Poveda (1874-1936), un homme qui consacra l’essentiel de ses forces à scolariser les enfants pauvres, pour ne pas dire misérables, avec notamment, en 1902, dans la Barriada de las Cuevas, la fondation des Escuelas del Sagrado Corazón. Le Padre Poveda s’intéresse à l’éducation, en particulier celle des femmes, éducation qu’il juge centrale pour l’ensemble de la société. Ainsi, en 1914, ouvre-t-il à Madrid la première résidence universitaire féminine d’Espagne. Au cours des années qu’il lui reste à vivre, il se dédie au développement la Institución Teresiana. En 1936, il est détenu à Madrid et assassiné. Qui sont ses assassins ? Des Rouges ? Belle affaire ! Un homme qui lutte pour l’éducation des enfants pauvres et pour la libération de la femme par l’éducation aurait mérité le plus grand respect de la part des « progressistes ». Mais voilà, dans ce camp se cachaient nombre d’abrutis, au moins autant que dans l’autre camp. Qu’on ne me rejoue pas la Guerre Civile d’Espagne, avec d’un côté les Gentils et de l’autre les Méchants. J’ai trop lu, trop écouté, trop enquêté pour me laisser aller à cette vision crétine.

25 décembre. La cathédrale de Guadix, une cathédrale « de poche », admirable tant dans sa structure que ses détails. Le parfum de l’encens m’enivre et me replace dans des églises et chapelles de Grèce. C’est un parfum qui dilate et allège ; et il m’arrive d’allumer des bâtonnets d’encens dans mon bureau, sans pour autant rendre hommage à une divinité. L’évêque retire sa mitre et apparaît une calotte (kippa pourrait-on dire) mauve. Je suis avec attention cette célébration à laquelle participent quatre membres de l’Église richement vêtus et qui évoluent dans des volutes d’encens qui soulignent les jeux de la lumière qu’organisent les ouvertures de la coupole à la croisée des transepts.

Marche dans les hauteurs de Guadix. Je détaille la géologie et interroge le temps. Les magnifiques photographies de Kurt Hielscher (1881-1948) qui voyagea en Espagne dans les années 1920. C’est par une photographie de Mojácar, encadrée et accrochée au mur, chez des amis américains (de Mojácar), que j’ai découvert les fascinantes photographies de cet Allemand. D’autres photographes des Cuevas de Guadix : Jesús Valverde, Otto Wunderlich et Friedrich Christiansen.

Retour à Marchal. Vue splendide sur la Sierra Nevada, malheureusement peu enneigée, et les Badlands. Arrêt au cimetière de Marchal. Je retrouve cette étrange tombe avec une énorme bouteille en marbre posée sur une dalle du même marbre. Sur cette bouteille, une étiquette en cuivre repoussé montre une femme et un homme dont les mains se rejoignent derrière l’étiquette et, ainsi, la prolongent. Étrange. Comment interpréter ce que nous propose ce couple défunt ?

 

Mon voisin Matthew Parris

 

Soirée en compagnie de Matthew Parris, mon voisin de grotte. Il ne voulait pas être dérangé car il travaille à un livre sur l’enfance (douloureuse) de nombre de grands hommes ; mais en ce soir de Noël… Il regrette de ne pas parler le français, « une langue trop belle pour être mal parlée ». Je lui renvoie le compliment en lui assurant que l’anglais est une très belle langue, riche, souple, technique et poétique, etc. Et je n’ai vraiment pas à me forcer car il suffit que je lise quelques lignes en anglais pour éprouver de l’enivrement. Il nous évoque son séjour de quatre mois aux Îles Kerguelen « auxquelles les Français devraient plus s’intéresser », un archipel sans un arbre tant le vent souffle et qui lorsqu’il souffle peut vous contraindre à vous asseoir voire à vous plaquer au sol. Il y a séjourné au cours de la saison d’hiver, avec un personnel réduit, soit à peine plus de quarante personnes. Mais je vous laisse regarder cette vidéo où Matthew Parris rend compte de ce séjour avec délicatesse :

https://vimeo.com/79551273

Matthew Parris évoque avec émotion ce bâtiment de la Marine Nationale qui approvisionne l’archipel, le Marion Dufresne, un archipel que Thomas Cook avait spontanément baptisé « Desolation Islands ». Le Marion Dufresne, l’un des plus grands navires océanographiques européens, navigue sur les mers australes ; il approvisionne l’archipel Kerguelen, entre quarantièmes rugissants et cinquantièmes hurlants. Ci-joint, un émouvant reportage sur ce navire des extrêmes :

https://www.youtube.com/watch?v=zmSA92nJaUE

Nous le questionnons. Il répond avec cet air modeste qui cache certainement beaucoup de choses. Il a un air d’enfant, un air que j’ai souvent remarqué chez les Anglais : sous l’homme on devine l’enfant, la chambre d’enfant avec son train électrique et ses Dinky Toys. Et ce n’est pas un hasard si la littérature anglaise pour enfants est de loin la plus riche au monde, tant par le texte que par l’illustration. Mais je m’égare et je reviendrai à cet homme d’apparence modeste.

26 décembre. Au réveil, dans la lumière ocre et froide où l’érosion montre toute sa dureté, je consulte un livre que m’a prêté Matthew : « Cuevas de Guadix. La memoria de un paisaje » d’Antonio López Marcos. Quelques notes de lecture. La construction des grottes dans la région de Guadix est documentée depuis la fin du IXe siècle. Une tradition venue d’Afrique du Nord. Voir « los covarrones » ou « las cuevas de moros ». Ces premières grottes diffèrent nettement par leur typologie, système de construction et disposition orographique des grottes morisques ou castillanes. Les grottes les plus anciennes ont un caractère défensif et leurs fonctions sont multiples (pigeonniers, réserves de grain, habitations, etc.). La plupart d’entre elles seront abandonnées avant la Reconquista et il semble qu’elles ne seront jamais réoccupées, pas même par les Moriscos bien qu’à Guadix et ses environs ce soit au XVIe siècle que se développèrent nombre de villages de grottes (Cortes, Graena, Marchal, Lopera, etc.). Voir les travaux de l’architecte et archéologue Maryelle Bertrand (1948-2007), auteur d’une thèse soutenue en 1993 et intitulée « L’habitat troglodytique dans la région de Guadix (Andalousie orientale) » et dont le souvenir reste vivace dans la région. Les casas-cuevas sont nombreuses à Guadix après la fin de l’occupation musulmane. Ainsi, à partir de la première moitié du XVIe siècle, la pression due au repeuplement chrétien est forte dans la ville même, ce qui pousse les Moriscos vers sa périphérie. Première trace documentée de l’occupation des grottes de Guadix : 1554, avec le Synode du Diocèse de Guadix et Baza à l’initiative de l’évêque Don Martín de Ayala. D’autres références écrites avec la Guerra de los Moriscos (1568-1570) qui entraîne l’expulsion de ces derniers loin de la Castille, la mainmise sur tous leurs biens qui seront distribués aux Cristianos viejos. Cette expulsion va avoir des conséquences importantes pour Guadix que quittent nombre de Moriscos, parmi lesquels des occupants de cuevas. Consulter Anales de Granada de Francisco Henríquez de Jorquera (1646). Entre la rédaction de ces deux documents le nombre de grottes (cuevas) a considérablement augmenté, une augmentation qui se poursuivra au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, au début du XVIIIe siècle, un nombre qui doublera en un peu plus d’un siècle. On peut admettre qu’à Guadix, deux mille cinq cents personnes habitaient dans des cuevas pour un total de huit cent quarante-huit cuevas. A partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, de nombreux voyageurs étrangers, principalement britanniques, prennent des notes et les publient. L’un des premiers voyageurs à visiter ces cuevas est Richard Twiss. Lire « Travels Through Portugal and Spain in 1772 and 1773 ». Lire également, de Henry Swinburne, « Travels Through Spain in the Years 1775 and 1776 ». 1830, l’Écossais Henry David Inglis relate ses impressions d’un voyage de huit mois en Espagne dans « Spain in 1830 ». Arrivé en Espagne la même année, Richard Ford en rapporte un récit, « A Hand-Book for Travellers in Spain, and Readers at Home », qui rencontre un succès considérable. Richard Ford s’installe à Sevilla et Granada, trois années au cours desquelles il parcourt méthodiquement le pays. Son livre est structuré suivant des itinéraires dont l’un décrit celui de Granada à Murcia (effectué en septembre 1831) via Guadix. Autre voyageur anglais passé par Guadix, George Alexander Hoskins (en 1850) avec « Spain, As It Is ». Les voyageurs français en Espagne ne sont pas absents, surtout après la publication de « Voyage en Espagne » de Théophile Gautier. Le Barrio de Santiago (Guadix) et ses Gitans. La casa-cueva envisagée comme pittoresque avant d’être envisagée vers la fin du XIXe siècle d’un point de vue ethnologique. Voir l’étude de Juan Serrano Gómez dans Bóletin de la Institución Libre de Enseñanza, año XV, n°. 349, Madrid, 1891, p. 250-254, avec compte-rendu technique et détaillé de leur construction. Les murs intérieurs sont passés à la chaux vive afin de capter la lumière autant que possible mais aussi par mesure d’hygiène. Les témoignages photographiques qui montrent les cuevas de Guadix sont nombreux. Les premiers de ces témoignages sont de l’Allemand Georg Wegener, passé par Guadix à l’automne 1892. Voir « Herbsttage in Andalusien ». En 1920, presque 60 % des habitations de Guadix sont des cuevas, soit 1 353 maisons pour 1 707 cuevas.

 

Céramique de la région de Granada peinte à la main

 

27 décembre. Discussion avec le dernier potier (alfarero) de Guadix. Il y a en un autre, me dit-il, mais il travaille au ralenti, est proche de la retraite et personne ne le remplacera. Le potier avec lequel je m’entretiens a la cinquantaine. Il ne manque pas de travail, et c’est un euphémisme, mais il doute que quelqu’un prenne sa suite. Ses deux enfants l’aident pour se faire un peu d’argent de poche mais n’ont aucun intérêt pour le métier de leur père. Il donne des cours, notamment à la Escuela de Artes Aplicadas y Oficios Artisticos de Guadix où il a étudié. Dans la cour, à côté d’un amoncellement de bois (de l’amandier) destiné à cuire ses productions, des alignements de cochons-tirelires (huchas) en argile. Presque tous les objets sortis de son tour et de son four sont malheureusement décorés à l’aide de sérigraphies industrielles. Mais ici et là mon œil surprend quelques très beaux bols, cruches, plats et compotiers décorés à la main (par sa femme me dit-il). Ce sont des motifs traditionnels où la grenade est bien présente. Je suis la gestuelle du pinceau, ces entrelacs en pleins et en déliés bleu nuit sur un engobe (glaze) d’un blanc laiteux. Et, curieusement, ce fait main ne coûte pas plus cher que le reste. La jarra accitana est certes un très beau travail qui exige une grande maîtrise mais je n’en apprécie guère l’aspect tarabiscoté. Accitana, de Acci, la Guadix des Romains. Gentilé : Accitano/a ou Guadijeño/a. La jarra accitana eut pour nom « jarra de la novia » ; elle était offerte à l’occasion des fiançailles mais aussi des noces : on y plaçait l’argent destiné aux jeunes mariés. C’est aujourd’hui une pièce exclusivement décorative qui peut être offerte en guise de trophée ou de souvenir. La jarra accitana n’est jamais peinte tant elle foisonne en détails. Elle ne déparerait pas dans un intérieur de style rocaille.

Déjeuner sur la terrasse face à Guadix. La splendeur des nourritures dans cette lumière froide d’hiver, dans ce paysage d’argile pur aux tonalités cuivrées. Dans des plats en terre cuite, du pois chiche arrosé d’huile d’olive, saupoudré de poivre noir et d’herbes aromatiques ramassées au cours d’une marche, de la feta (elle n’est pas grecque mais elle a bel aspect), une omelette avec œufs de la ferme et, enfin, un vin rouge du pays, âpre et charpenté, un vin qui aide à communier avec cet espace, l’un des plus beaux d’Europe et qui semble ne pas être en Europe. S’épargner la charcuterie, la viande rouge, les alcools qui ne sont pas du vin rouge, les fruits de mer. Donner la préférence aux nourritures simples, en rapport direct avec la terre. Éviter les recettes trop compliquées avec amoncellements de mélanges. Tendre vers le végétarianisme ou l’être franchement. Fermer les abattoirs et mettre fin à la pêche industrielle. J’ai pressenti dès l’enfance que certaines nourritures devaient être proscrites tant pour des raisons de santé personnelle qu’écologiques. Le monde animal doit cesser de souffrir de notre avidité, de notre gloutonnerie. Que l’homme chasse ou pêche suivant des règles précises, traditionnelles, soit ; mais, je le redis, il faut en finir avec les abattoirs et la dévastation industrielle des mers.

 

La façade d’une casa-cueva à Guadix

 

28 décembre. Tôt le matin, dans la lumière froide que réchauffe l’ocre d’un relief rendu fou par l’érosion, je relis le chapitre sur Málaga dans « The face of Spain » de Gerald Brenan. J’écris sur une table ancrée devant l’entrée de la grotte. Ses dimensions sont considérables et, chose remarquable, elle n’est constituée que d’une pièce de bois, une planche extraite d’un tronc coupé dans le sens de la hauteur, du châtaigner m’a dit Matthew, du bois venu de France ; il a acheté ces deux grottes à des Françaises.

Marche dans les Cárcavas de Marchal. Je vous invite à une promenade visuelle et vous comprendrez que je ne force pas la note lorsque je dis que ces espaces sont parmi les plus beaux d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=eaXKm7Fkszs

Retour au cimetière de Marchal. Je détaille les dates de naissance et de mort et constate que la moyenne d’âge est exceptionnellement élevée, généralement plus de quatre-vingt ans et assez souvent plus de quatre-vingt-dix ans. Comment expliquer une telle longévité ? Une bonne alimentation et un air purifié par la Sierra Nevada, la prédominance du minéral sur le végétal, entre autres raisons. Et je repense à ce que me disait Matthew, hier, dans le salon de la grotte, devant un verre de vin, le dos à la cheminée où flambait de l’amandier : « Lorsque le Marion Duquesne débarquait hommes et marchandises, nombre d’entre nous attrapaient la grippe (flu) mais très vite le vent (violent) nous guérissait. »

J’observe les acheteurs au Mercadona de Guadix. J’avise l’un d’eux et, considérant son physique, je m’efforce de deviner ce qu’il achète. Je ne me suis pas trompé : sur le tapis roulant de la caisse-enregistreuse, un amoncellement de charcuterie industrielle, des bouteilles de sodas de deux litres ainsi que des Donuts, rien que de la saloperie ! Les corps sont appelés à souffrir tout en augmentant les profits d’industries qui sont une honte pour la Création.

La boulangerie du quartier des casas-cuevas de Guadix, la Panadería-Pastelería Tomás. Un amoncellement de bois dans la cour, essentiellement de l’amandier. Tout est cuit au feu de bois. J’achète des tortas de aceite et du pain de campagne pour les tostadas con ajo y tomate du matin.

Marche dans les hauteurs du quartier des casas-cuevas. Une proéminence est durement entamée par une carrière d’argile qui a entre autres clients l’alfarero en question. En contrebas, une vaste briqueterie abandonnée, avec un stock considérable de briques pour la plupart entreposées sur des palettes.

Et je vous invite à une promenade dans ce quartier des casas-cuevas de Guadix, le plus important ensemble d’habitations troglodytes d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=bd83egKU_v0

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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