Otto Weininger, un Juif antisémite.

 

Cet article prend appui sur l’étude de Jacques Le Rider, « Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme ». Il fait en quelque sorte suite à l’article sur Otto Weininger publié sur ce blog même, le 1er septembre 2017, « Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature » :

https://zakhor-online.com/?cat=2871

Dans « Sexe et caractère » (Geschlecht und Charakter), on trouvera un chapitre (le XIII) d’une trentaine de pages « qui constituent une des plus impressionnantes sommes d’antisémitisme métaphysique ». Dans ce qui est son livre majeur (Otto Weininger s’est suicidé à l’âge de vingt-trois ans), l’auteur s’en prend au judaïsme après avoir dénoncé la féminité. Nous allons voir comment. Je tiens à préciser que je rends compte de cet écrit animé par la curiosité et le désir d’apprendre, toujours. Je ne cautionne en rien ses conclusions et ses suggestions pour lesquelles j’éprouve, je dois le dire, du dédain auquel se mêle de la pitié. Pauvre homme ! Il ne s’est guère supporté et s’est tiré une balle en plein cœur.

Peu habitué à la modestie et à la prudence, Otto Weininger reconnaît pourtant que la question des origines du judaïsme est des plus difficiles ; aussi la laisse-t-il de côté pour analyser ses particularités psychiques. Pour celui qui a lu le livre en question d’Otto Weininger dans son intégralité, le chapitre sur les Juifs ne détonne pas dans ce traité de psychologie différentielle des sexes puisque selon l’auteur le judaïsme est imprégné de cette féminité, contraire à toutes les valeurs masculines.

 

Otto Weininger (1880-1903)

 

Antiféminisme et antisémitisme se donnent volontiers la main, ce que Léon Poliakov note dans « Histoire de l’antisémitisme, IV : L’Europe suicidaire ». Femmes et Juifs sont marginalisés. Ainsi Hannah Arendt analyse la double marginalité vécue par Rahel Levin (1771-1833), juive et femme émancipée. Chez Otto Weininger, la femme et le Juif représentent le négatif. Mais la judéité n’est pas qu’un sous-ensemble de la féminité puisqu’il accorde aux Juifs la possibilité d’accéder à l’humanité supérieure, ce qui ne saurait être le cas de la femme… Il écrit : « Les Juifs ne représentent à mon avis ni une race, ni un peuple, encore moins une confession religieuse. On ne peut considérer le judaïsme que comme une tournure d’esprit, une constitution psychique, qui concerne tous les humains comme une virtualité et dont le phénomène historique du judaïsme n’a été que la manifestation la plus grandiose ». Otto Weininger n’est donc pas « raciste » et son argumentation ne fait pas appel à la biologie. Son antisémitisme ne procède pas du mouvement pangermaniste ou de quelque zèle religieux. Il ne parle pas des femmes et des hommes mais de la féminité et de la masculinité – la virilité. La judéité devient « une idée au sens platonicien », car « il existe des Aryens qui sont en fait plus juifs que les Juifs ». Il ajoute que les antisémites sont les plus imprégnés de judaïté ; les philosémites sont quant à eux purs de toute judaïté car ils ne savent pas de quoi il s’agit. Ainsi Richard Wagner, pour ne citer que lui, devait avoir beaucoup du Juif en lui pour être aussi antisémite et « voilà pourquoi les plus virulents antisémites se trouvent parmi les Juifs ». Il attribue au Juif les traits de caractère de la féminité qu’il a analysés dans les chapitres précédents. Le Juif n’a pas de personnalité propre, ni d’élévation morale. L’homme débauché tient du Juif, la sexualité étant l’élément naturel du Juif. Il n’a pas d’âme, ignore l’aspiration à l’immortalité, ne comprend rien à la Nature, incline aux réductions matérialistes. La science juive décompose, analyse et détruit tout ce qu’elle envisage. La critique d’Otto Weininger de la féminité et sa colère antisémite culminent dans une Kulturkritik de son époque, la plus juive et la plus féminine de tous les temps, avec l’esprit de modernité (déclaré juif) et la célébration de la sexualité comme valeur suprême. Le Juif ne sait que s’agglutiner en groupes de circonstance, d’où son incapacité à fonder une société ou un État stable. Il se rallie aux mouvements qui sapent l’État de droit, soit l’anarchisme, le communisme, etc. Et sans que nous sachions pourquoi, il s’en prend aux Anglais. Il n’y a pas de génie anglais nous dit-il (?!) et les deux seuls penseurs respectables sont écossais (Adam Smith et David Hume). Il reconnaît toutefois aux Anglais un véritable génie dans l’humour, contrairement aux Juifs qui ne connaissent que la moquerie mesquine.

Après avoir épuisé le parallèle féminité/judaïsme, Otto Weininger souligne l’irréductible originalité de ce dernier. Résumons. La femme est une chose inerte à laquelle l’homme donne forme ; le Juif qui incarne la force du négatif peut engager une relation dialectique et créatrice avec l’Aryen. Le Juif nie tout, les fois et les systèmes ; de ce fait, la religion juive est sans dogme, elle n’est que tradition historique codifiée. Le Juif ne doute pas, il ironise. Il vit dans l’ambiguïté, la duplicité, la multiplicité : mais il peut être sauvé et fuir sa situation d’orphelin de Dieu sur terre. Avant le Christ, le judaïsme recelait une virtualité positive et une virtualité négative. Le Christ est celui qui a surmonté la négation par excellence, soit le judaïsme, pour accéder à l’affirmation, soit le christianisme. Après le Christ, l’antique Israël se divisa en Chrétiens (l’être) et en Juifs (le non-être). Otto Weininger se convertit au cours de l’été 1902. Espérait-il faire de « Sexe et caractère » le nouvel évangile de ses contemporains juifs ?

La femme ne connaît la re-naissance (Wiedergeburt) que par l’homme ; le Juif peut trouver en lui-même la force de se régénérer et, ce faisant, il peut être capable du meilleur car il porte en lui les plus hautes virtualités. L’humanité n’a de choix qu’entre : féminité/virilité, judaïsme/christianisme, néant/Dieu. « Sexe et caractère » fait la synthèse des passions intellectuelles d’une génération et, notamment, de l’antisémitisme autrichien qui a précisément l’âge d’Otto Weininger. (Je me permets une parenthèse. Cet écrit d’Otto Weininger est un salmigondis et j’ai travaillé à cet article non sans dégoût. Mais le désir de connaissance et une volonté d’honnêteté intellectuelle m’ont incité à me pencher sur ce cas, intéressant non pas en tant que tel mais, ainsi que je viens de l’écrire, comme synthèse des passions intellectuelles d’une génération et, notamment, de l’antisémitisme autrichien.)

Je n’entrerai pas dans l’histoire des Juifs autrichiens à partir de l’émancipation (1867) et me contenterai de quelques repères : Karl Lueger (1844-1910) et Georg von Schönerer (1843-1921) auprès desquels Adolf Hitler reconnaît avoir une dette. Georg von Schönerer qui se convertit en 1900 au protestantisme méprise le catholicisme romain presqu’autant que le judaïsme et paraît très proche d’Otto Weininger par l’inspiration. Le programme de Linz (publié en 1882 par la fraction « nationale-allemande » fondée par Georg von Schönerer) bénéficie de la collaboration de deux Juifs, Heinrich Friedjung et Victor Adler, un programme avec idées socialisantes, plan de démantèlement de la monarchie habsbourgeoise et rapprochement des Allemands d’Autriche du Reich. L’antisémitisme devient central dans le programme de 1885 de Georg von Schönerer car il juge que pour mener à bien les réformes qu’il propose, il faut commencer par en finir avec l’influence des Juifs dans la vie publique. Ce fanatisme lui apporte quelques succès électoraux mais finit par l’isoler. Certes, cet individu n’a guère modifié l’évolution politique (sauf dans les corporations d’étudiants) mais il a habitué l’opinion à un antisémitisme d’une violence particulière.

Houston S. Chamberlain (1855-1927) a été un Viennois d’adoption et Otto Weininger l’a rencontré. « Les fondements du XIXe siècle » (Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts), paru en 1899, à Vienne, a été grandement influencé par « Sexe et charactère ». Ce livre de Houston S. Chamberlain est un jalon important dans la production pseudo-philosophique qui se poursuivra avec « Le déclin de l’Occident » (Der Untergang des Abendlandes) d’Oswald Spengler pour aboutir au « Mythe du XXe siècle » (Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts) d’Alfred Rosenberg. Jacques Le Rider fait remarquer : « Le même jargon lyrico-métaphysique, le même ton péremptoire dans les affirmations hasardeuses, la même enflure encyclopédique caractérisent ces ouvrages dont l’antisémitisme, à des degrés divers, est un thème constant ». Le livre de Houston S. Chamberlain eut un succès de masse mais il fut également apprécié par des esprits très fins, parmi lesquels Karl Kraus (sa grande intelligence l’incitait aux pires paradoxes) qui en fit la promotion dans sa revue Le Flambeau (Die Fackel) où Houston S. Chamberlain publia plusieurs articles.

Otto Weininger semble vouloir faire mieux que ce Britannique, Houston S. Chamberlain, passé comme lui du positivisme à la Weltanschauung et à la diffusion des idées de Richard Wagner. Lui aussi s’essaye à une synthèse des théories raciales de Richard Wagner avec l’éthique d’Emmanuel Kant. L’un et l’autre s’entendent à décider qui est juif (« Wer Jude ist, bestimme ich ! ») : ainsi David et le Christ sont aryens, tandis que Moïse et saint Paul sont juifs. La théorie d’Otto Weininger sur le « génie » du Christ procède directement de Houston S. Chamberlain.

Otto Weininger rend compte de la « haine de soi » (Selbsthass), une rupture radicale entre l’âme et le corps (une rupture qui à mon sens doit beaucoup à Platon, Platon qui a en quelque sorte contaminé le christianisme), une maladie que Friedrich Nietzsche a analysée dans « La généalogie de la morale » (Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift), une maladie qui conduit logiquement à la volonté d’anéantissement par horreur de la vie et de ses conditions fondamentales. Mais Otto Weininger poursuit son exploration du Selbsthass ; il note que Zarathoustra crie vers le ciel car sa haine souille le ciel, une haine créatrice mais tragique car n’ayant su accéder à la grâce et à la religion ; et il conclut : « Jésus se haïssant lui-même jusqu’au jour où son génie fonda le christianisme ». (Otto Weininger commet un grave contresens et, de ce fait, il en prend à son aise : ce n’est pas Jésus qui a fondé le christianisme mais saint Paul – qui a créé le Christ, et tout a suivi). Jésus serait donc le premier antisémite – d’où Jésus aryen, mais dans un sens nullement biologique (racial), aryen spirituellement. A travers cette référence à Friedrich Nietzsche par le Selbsthass, Otto Weininger entrevoit une complicité profonde entre le Juif et l’Allemand, complicité déjà remarquée par Heinrich Heine, avec cette peine causée par l’Allemagne (Leiden an Deutschland) dont souffre l’intellectuel allemand.

A ce stade, il nous faut évoquer au moins brièvement Theodor Lessing (1872-1933), auteur de « La haine de soi : ou le refus d’être juif » (Der jüdische Selbsthaß), publié en 1930, soit un ensemble de six essais. L’auteur donne une explication théologique à cette singularité. La doctrine juive explique le rejet dont souffrent les Juifs par leur culpabilité ; et leurs malheurs seraient destinés à l’expiation de leurs fautes. Theodor Lessing juge que l’humour juif traduit déjà cette « haine de soi » ; et il conclut que c’est l’antisémitisme qui a sauvé les Juifs en tant que peuple, étant entendu que le Juif (éclairé) tend naturellement à l’assimilation. Le sionisme est né de l’antisémitisme. Lorsqu’ils adhèrent à la « germanité » (Deutschtum) plus qu’au judaïsme, les meilleurs esprits juifs passent par la « haine de soi ». Je paraphrase Theodor Lessing qui, par ailleurs, cite des exemples du Selbsthass avant de s’arrêter sur six cas dont Otto Weininger.

Je me permets de renvoyer le lecteur à l’article que j’ai publié sur ce blog au sujet de Theodor Lessing :

https://zakhor-online.com/?p=6640

L’étude du jüdischer Selbsthass mérite un chapitre à part dans l’histoire de l’antisémitisme. Il varie selon les époques, les sociétés et les individus. En effet, et pour prendre des exemples particulièrement massifs, qu’y a-t-il que commun entre l’appréciation de Karl Marx et de Simone Weil quant aux Juifs ? Parmi les analyses les plus pondérées sur le Selbsthass, celle de Hermann Broch qui écrit dans son essai, « Hugo von Hofmannsthal and His Time » : « Il y a un narcissisme collectif qui se manifeste comme “conscience nationale” ou “conscience de classe” et qui se nourrit surtout du style émanant des milieux les mieux installés de chaque groupe. Les “dominés” assimilent le style de la classe supérieure pour participer de son narcissisme, et ils y ajoutent l’orgueil de leur assimilation réussie, ce qui implique qu’ils n’oublient jamais leur point de départ, leur situation originaire d’humiliation. A ce phénomène se rattache le singulier “antisémitisme intérieur” du Juif assimilé qui se souvient de son ancien statut d’individu “à part”, voit le milieu auquel il s’est assimilé avec une certaine distance et se sent “doublement élu” : originaire du peuple élu, il a été aussi élu par la société où il vit. »

Parmi les réactions consécutives à l’antisémitisme qui menace les Juifs en général, et plus particulièrement les Juifs assimilés, il y a celle de Walther Rathenau, soit une réaction forcenée qui prône encore plus d’assimilation. Je résume ses propos : l’État a fait de vous des citoyens afin de vous éduquer en Allemands. Le baptême ne suffit pas et il faudra bien deux générations pour œuvrer à votre renaissance après deux mille ans de misère. Et il invite les Juifs à se regarder dans le miroir afin de prendre conscience de leur degré de dégénérescence corporelle (?!). Parmi les nombreux Juifs rendus euphoriques par l’assimilation, Theodor Herzl. Exclu en 1883 d’une corporation étudiante imprégnée d’antisémitisme à la Georg von Schönerer, Theodor Herzl devient sioniste douze ans plus tard, sans jamais renier son intérêt pour la culture allemande et son wagnérisme. Ses œuvres étaient peuplées de jeunes filles blondes aux yeux bleus et de gentilshommes prussiens. Il voulut faire de l’allemand la langue officielle de l’État juif et il rêva pour le futur Opéra d’Israël de somptueuses représentations de Richard Wagner. Et il y a d’autres marques wagnériennes dans le sionisme de Theodor Herzl.

Jacques Le Rider : « Entre la fureur désespérée de l’assimilation et la tentative d’émancipation par le sionisme, se situe cette catégorie de Juifs assimilés que l’antisémitisme a si profondément ébranlés qu’ils l’intériorisent et succombent au Selbsthass. »

L’utopie d’une fusion harmonieuse des Allemands et des Juifs trouve son expression la plus marquée dans « Germanité et judaïté » (Deutschtum und Judentum) publié en 1916 par le néo-kantien Hermann Cohen qui échafaude le même rêve qu’Otto Weininger, à savoir la synthèse des traditions allemandes et juives au sein d’une humanité débarrassée des différends confessionnels. Le Selbsthass montre que l’assimilation suppose nécessairement, et à des degrés divers, un reniement qui menace la personnalité. Et l’aveuglement de la grande majorité des Juifs allemands (qui vont jusqu’à donner des arguments aux antisémites) est accablant. Les avertissements des sionistes, très minoritaires, glissent comme de l’eau sur une toile cirée.

En décembre 1941, Adolf Hitler profère un jugement consigné par l’adjudant de Martin Bormann : « Dietrich Eckart m’a dit une fois qu’il n’avait connu qu’un juif honorable, Otto Weininger, qui se donna la mort après avoir compris que le Juif se nourrit de la décomposition de la substance des autres peuples. » Dans « Métaphysique du sexe » (Metafisica del sesso), l’un des principaux théoriciens de l’idéologie fasciste, Julius Evola, note : « Otto Weininger, l’unique auteur qui, dans la psychologie des sexes, s’est élevé au-dessus des explications banales des écrivains. » Adolf Hitler a lu Otto Weininger au cours de ses années viennoises ainsi que les écrits de Jörg Lanz von Liebenfels qui met en garde contre l’émancipation féminine et les femmes de l’époque. Dans le livre fondamental de l’idéologie nazie, « Le mythe du XXe siècle », Alfred Rosenberg épaissit la décoction misogyne.

Otto Weininger, un caractère pré-fasciste ? Il ne faut pas oublier un certain esprit « fin de siècle » dont « Sexe et caractère » est un condensé – d’où l’intérêt documentaire de cet écrit. Cet esprit « fin de siècle » a élaboré la plupart des idées qui promouvront et que promouvront les États totalitaires quelques décennies plus tard. Au cours de l’été 1914, Karl Kraus note que Vienne est un terrain d’essai pour la destruction du monde. La Kulturkritik d’Otto Weininger s’est essayée ce terrain.

Olivier Ypsilantis

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