En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 8/9

 

Chef de l’opposition

1999, Lily Sharon qui n’a cessé de soutenir Arik est atteinte d’un cancer. Elle décédera au début de l’année suivante, à l’âge de soixante-trois ans. La villa de la ferme des Sycomores où s’accumulaient tous les souvenirs de trente-cinq ans de vie commune est réduite en cendres par un incendie. La fidélité d’Ariel Sharon à la mémoire de sa femme l’incite à poursuivre le combat politique, ce qu’il va faire avec une énergie redoublée. Élections du 17 mai 1999, défaite personnelle de Benyamin Netanyahou (face à Ehud Barak) tandis que le Likoud enregistre son plus mauvais score depuis sa création en 1973. Benyamin Netanyahou décide de se retirer temporairement de la vie politique et propose Ariel Sharon pour assurer l’intérim de la présidence du Likoud. Dans les calculs de Benyamin Netanyahou, il est entendu qu’Ariel Sharon, en raison de son âge (il a soixante-et-onze ans), ne briguera pas la direction de ce parti pour les élections prévues au printemps 2003. Le Likoud est dans un piètre état, criblé de dettes et déchiré par des rivalités internes. Son instinct de baroudeur souffle à Ariel Sharon qu’il faut y aller, d’autant plus que le nouveau gouvernement est un assemblage particulièrement hétéroclite composé de sept partis. Ariel Sharon vise à présent le poste de Premier ministre et pour ce faire il doit reconstituer le Likoud. Il est à présent le seul de la génération intermédiaire (entre les Pères fondateurs, voir David Ben Gourion, et la génération montante, voir Benyamin Netanyahou) en mesure de prendre le pouvoir. Aidé par son fils Omri, Ariel Sharon s’efforce donc de reconstituer ce parti en partant de la base.

 

Lily Sharon (1937-2000) et son mari

 

Les élections à la présidence du Likoud sont fixées pour le 22 septembre 1999. Ariel Sharon joue son va-tout. Il lui faut remporter ces élections pour espérer être un jour Premier ministre ; et considérant son âge, c’est maintenant ou jamais. Il les remporte avec 53 % des voix. Fort de ce succès, il attaque méthodiquement le gouvernement Ehud Barak, Ehud Barak qui a promis durant sa campagne électorale que les troupes israéliennes seraient rapatriées avant un an. Mais pour que ce retrait s’effectue dans des conditions acceptables, Ehud Barak estime qu’un accord doit être recherché avec la Syrie. Les relations entre Hafez el-Assad et Ehud Barak ne sont pas mauvaises. Ariel Sharon révèle alors que sous le gouvernement précédent des contacts secrets avaient été établis puis interrompus parce qu’Hafez el-Assad refusait de céder un pouce du Golan et que des négociations ne seraient envisageables que si on revenait aux frontières du 4 juin 1967, une révélation qui va troubler nombre d’Israéliens de tous bords. L’opinion publique se montre largement défavorable à la restitution du Golan. Au cours de discussions avec le ministre des Affaires étrangères syrien, Ehud Barak se découvre : il se dit prêt à restituer une grande partie du Golan en échange d’un traité de paix avec la Syrie. Ariel Sharon s’engouffre dans la brèche et dépose une motion de censure contre le gouvernement. Elle est repoussée mais des députés de la coalition au pouvoir passent dans l’opposition.

Dans la nuit du 23 au 24 mai 2000, suite à l’effondrement de l’Armée du Liban Sud (ALS), toutes les unités de Tsahal quittent à la hâte les positions qu’elles occupaient depuis 1985 au Sud-Liban, à l’exception des « fermes de Chebaa ». Quelque six mille membres de l’ALS et leurs familles les suivent. La plupart des Israéliens sont soulagés. Depuis 1985, Tsahal a eu plus de six cents morts. Le monde arabe exulte ; ce retrait non-négocié et opéré dans la précipitation est pour lui une victoire. Ehud Barak accélère les négociations avec l’Autorité palestinienne sur le statut final des Territoires afin d’effacer l’échec de la tentative d’accord avec la Syrie. Des fissures apparaissent dans la coalition au pouvoir où certains ministres soupçonnent Ehud Barak de vouloir faire trop de concessions aux Palestiniens. Nouvelle motion de censure de l’opposition. Dans le débat qui précède le vote de cette motion, Ehud Barak doit préciser les « lignes rouges » qu’il entend ne pas franchir lors des discussions de Camp David.

Camp David, les négociations s’enlisent, notamment sur la question du partage de Jérusalem et du droit au retour (des réfugiés palestiniens). 31 juillet, Ehud Barak sauve de justesse son gouvernement de deux motions de censure. Il prend contact avec Ariel Sharon pour discuter de la constitution d’un gouvernement avec le Likoud mais ce dernier refuse l’offre car il juge que son parti va se retrouver en position favorable aux prochaines élections. En Israël, la désillusion des partisans de la paix est grande : on ne comprend pas l’insistance de Yasser Arafat sur le droit au retour. Ehud Barak s’efforce mais en vain. Ariel Sharon va alors frapper un grand coup. Une tournée auprès des communautés juives des États-Unis l’a persuadé qu’un seul et unique sujet est capable de mobiliser les Juifs tant de la diaspora que d’Israël : l’unité de Jérusalem. Fort de certains encouragements, il planifie une visite spectaculaire sur le mont du Temple (ou esplanade des Mosquées) pour le 28 septembre.

28 septembre au matin, Ariel Sharon se dirige vers le mont du Temple en compagnie de son fils Gilad, de six députés du Likoud et d’une forte protection policière. Les Palestiniens sont furieux. Cette visite est considérée comme un sacrilège par l’ensemble des Musulmans. Le 30 décembre, les violences parties de la mosquée al-Aqsa gagnent la Cisjordanie et Gaza. Yasser Arafat comprend qu’il tient là un bon prétexte pour opérer un tournant qu’il souhaite depuis quelque temps. Il veut en finir avec les négociations et reprendre la lutte armée afin de faire plier Israël comme Israël a plié au Liban. Ehud Barak prend contact avec lui afin qu’il l’aide à calmer la situation et il lui réaffirme ses positions de Camp David où il va jusqu’à accepter un partage de Jérusalem. Refus de Yasser Arafat qui met tout en œuvre pour faire monter la tension, notamment à l’aide de cameramen à sa solde et qui ont la quasi-exclusivité dans les Territoires. C’est dans ce contexte que se place l’affaire Mohammed al-Dura. On sait que le cameraman qui a filmé cette séquence, Talal Abou Rahma, a le même jour (et il n’est pas le seul) filmé des mises en scène bidonnées. Grâce aux bons services de Charles Enderlin, correspondant de France 2 et de CNN à Jérusalem, il parviendra à diffuser cette séquence sur France 2 (CNN l’a refusée car douteuse) et à émouvoir le monde entier. Les tentatives de reprise des pourparlers interrompues à Camp David échouent. Le gouvernement Ehud Barak est dans l’impasse. Ehud Barak qui avait pensé dissoudre la Knesset et organiser des élections anticipées pour début 2001 décide de ne pas la dissoudre et de provoquer par sa démission l’élection d’un nouveau Premier ministre. De mauvais calculs tant de la part d’Ehud Barak que de Benyamin Netanyahou vont faire ipso facto d’Ariel Sharon le représentant du Likoud pour l’élection fixée au 6 avril 2001. Ariel Sharon a soixante-treize ans et se trouve pour la première fois de sa vie en mesure de gravir la dernière marche le conduisant au poste de Premier ministre.

 

Arik, roi d’Israël

Entre la démission d’Ehud Barak, le 9 décembre 2000, et l’élection du 6 février 2001, l’esprit d’Oslo achève de se désagréger. Ehud Barak est pressé par Bill Clinton dont le mandat prend fin le 20 janvier 2001, mais il ne dispose pas de majorité à la Knesset et il est guetté par Ariel Sharon ; il ne peut donc répondre aux « paramètres Clinton ». Par ailleurs, Yasser Arafat ne fait rien pour aider Ehud Barak et les actions terroristes se multiplient. Cette situation va aider Ariel Sharon dont on commence à partager le pessimisme lucide et à comprendre ses mises en garde relatives aux pièges cachés de l’accord d’Oslo qu’il expose depuis sept ans. Mais les déçus d’Oslo se gardent de se jeter dans les bras d’un homme jugé trop à droite. C’est pourquoi des spécialistes de la communication vont s’employer à le positionner au centre de l’échiquier politique et rendre son image plus aimable. Le slogan central de sa campagne est très efficace (notamment parce que « Sharon » – « Shalom » est très euphonique et joue sur la fausse rime tout en renvoyant à la mémoire collective : seul un homme de droite, Menahem Begin, a su gagner une paix durable avec l’Égypte. Dans les implantations, le slogan est « Laissez Tsahal gagner ! », ce qui sous-entend qu’Ehud Barak a bridé l’armée dans sa lutte contre le terrorisme. Cette image apaisante qu’élaborent les spécialistes de la communication est plus proche du vrai Ariel Sharon que de celle du va-t-en-guerre qui lui colle à la peau depuis l’affaire libanaise. Et ce qui suit est important ; Luc Rosenzweig écrit : « Certains dirigeants du mouvement des implantations avaient déjà pu constater, au cours des années précédentes, que son soutien au peuplement juif de la Cisjordanie et de Gaza se limitait à ce qui lui semblait nécessaire pour assurer la sécurité du pays. Les divers plans alternatifs qu’il avait présentés, en tant que chef de l’opposition, pour se substituer aux accords d’Oslo, impliquaient tous un retrait des implantations isolées, après l’annexion de portions de territoires palestiniens rassemblant 80 % de la population juive demeurant au-delà de la Ligne verte. Dès la fin des années 1990, la perspective d’Ariel Sharon n’est plus le Grand Israël messianique des ultra-religieux, mais une sorte de “Moyen Israël” aux frontières redessinées en tenant compte des changements démographiques intervenus depuis 1967. Entre Jabotinsky et Ben Gourion, Sharon a choisi Ben Gourion et son réalisme territorial, mais il doit compter, pour parvenir au sommet, sur le soutien militant de ceux qu’il allait forcément décevoir. »

6 février 2001, Ariel Sharon l’emporte, 62,5 %, contre Ehud Barak, 37,5 %. Le taux d’abstention est élevé ; il est essentiellement dû aux Arabes israéliens. Parvenu à cette hauteur, Ariel Sharon répétera volontiers : « Il y a des choses que je peux observer d’où je suis aujourd’hui que je ne pouvais voir auparavant ». Dès son élection, il prend contact avec Yasser Arafat qui accepte de recevoir deux de ses émissaires. On élabore une ébauche d’accord pour mettre fin aux violences, mais au dernier moment Yasser Arafat se rétracte ; il juge que poursuivre l’Intifada lui assurera plus de soutien au sommet de la Ligue arabe qui va prochainement se tenir à Amman. Ariel Sharon décide alors d’en finir avec l’Intifada par des moyens militaires puis d’isoler et de réduire Yasser Arafat à l’impuissance. Mais auparavant, il lui faut constituer un gouvernement pourvu d’une large assise à la Knesset. Cette volonté va conduire au plus nombreux cabinet de l’histoire d’Israël, avec vingt-six membres : Travaillistes, Likoud, deux partis religieux (Parti national religieux et Shass), deux partis russophones et Moledet.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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