En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 6/9

 

Le ministre incommode

Printemps 1983. Que faire ? Quitter le gouvernement ou bien continuer d’y siéger comme ministre sans portefeuille ? Revenir définitivement à l’agriculture ? Aux réunions de cabinet, Ariel Sharon se retrouve sur la touche. Les responsables du Likoud l’accusent d’avoir affaibli Menahem Begin (il démissionnera en septembre 1983) en l’entraînant dans cette guerre. Mais deux choses vont le faire revenir dans l’arène politique : un volumineux courrier de soutien ; le procès en diffamation qu’il intente devant le tribunal de New York au magazine Time (voir l’édition du 21 février 1983) qui a mis en couverture une photographie d’Ariel Sharon et de Menahem Begin accompagnée de ces mots : VERDICT ON THE MASSACRE – « It should have been foreseen. Le 28 février il porte donc plainte pour diffamation et, à dire vrai, il n’a pas vraiment le choix ; le Times active les soupçons, spéculations et condamnations sans appel qui se répandent dans le monde entier. S’il ne réagit pas, n’est-ce pas une manière de donner raison à ses détracteurs ? Et pour bien montrer que la procédure engagée n’est pas de pure forme, il assortit sa plainte d’une énorme demande de dommages-intérêts. Le procès s’ouvre le 13 novembre 1984. Le tribunal parvient à se procurer l’annexe du rapport Kahane, classée « secret défense », concernant la visite d’Ariel Sharon à la famille Gemayel le lendemain de l’assassinat de Bachir Gemayel (voir les détails de cette visite), des informations obtenues par un collaborateur israélien du Time, David Halévy. Le tribunal rend son verdict : le passage de l’article relatif à l’annexe est diffamatoire mais sans réelle volonté de nuire ; en conséquence, l’hebdomadaire Time n’est pas condamné et le plaignant ne reçoit aucun dommages-intérêts. Mais le tribunal présidé par Abraham Sofaer obtient qu’un paragraphe soit ajouté à ses conclusions afin de montrer où se situe sa conviction, un paragraphe par lequel le sieur David Halévy est invité à faire preuve de plus de sérieux dans la collecte et la vérification de l’information publiée…

 

Bachir Gemayel (1947-1982)

 

Ce procès tord le cou à une interprétation de ces massacres qui présente Ariel Sharon comme l’instigateur de la vengeance (suite à l’assassinat de Bachar Gemayel) des Phalangistes, dont les méthodes sont comparables à celles des Palestiniens. Il est vrai que l’image d’un Ariel Sharon assassin reste et restera dans bien des têtes constamment occupées à accuser Israël et les sionistes et qui ne vérifient pas leurs sources aussi longtemps qu’elles vont dans le sens qui est le leur.

La démission de Menahem Begin en septembre 1983 et les difficultés au sein de la coalition au pouvoir suite à la guerre au Liban incitent Ytzhak Shamir, ministre des Affaires étrangères, à avancer les élections législatives au mois de juillet 1984. A la surprise générale, Ariel Sharon se présente contre Ytzhak Shamir. Les sondages ne lui accordent que 10 % à 15 % des voix. Il en obtient 42,5 %, une défaite honorable. Ariel Sharon n’a jamais été vraiment intégré au Likoud mais il est clair qu’il est redevenu incontournable dans toute formule gouvernementale où le Likoud est présent. Ariel Sharon s’affirme à présent comme le chef de file des partisans du Grand Israël (du Jourdain à la Méditerranée) et comme l’adversaire de tout compromis avec les Arabes. Il avoue publiquement regretter d’avoir fait évacuer Yamit, dans le Sinaï ; l’impératif sécuritaire prime, avec ces lignes de défense à l’est de la Ligne verte. Mais il a compris que l’expulsion des populations arabes hors d’Eretz Israël n’est plus admise par la communauté internationale à commencer par les États-Unis. En 2003, il annoncera officiellement avoir poussé de côté son espoir d’un Grand Israël. Entre-temps, il élabore des plans octroyant aux Palestiniens une autonomie dans des cantons reliés par des routes à leur seul usage. Ces plans sont repoussés par les représentants palestiniens. Par ailleurs, il se démarque comme à son habitude de ses alliés de circonstance, ces mouvements messianiques qui prônent la « rédemption de la terre ». Pragmatique, il observe et agira en fonction des circonstances pour servir au mieux les intérêts supérieurs de l’État avec pour modèle celui qui en politique reste sa seule boussole : David Ben Gourion.

Il y a la rhétorique Ariel Sharon mais il y a d’abord le pragmatisme Ariel Sharon, une nuance qui est perçue en Israël tandis qu’en France on l’assimile bien abusivement à Jean-Marie Le Pen. La France (pour ne citer qu’elle) se contente paresseusement de plaquer son panorama politique sur Israël, ce qui outre un manque évident de modestie ne facilite pas la compréhension de l’autre. Ce comportement ne touche pas que le simple citoyen mais aussi les plus hautes instances politiques.

Des élections du 23 juillet 1984 ne se dégage pas une franche majorité. On finit donc par constituer un gouvernement d’union nationale, avec rotation du poste de chef de gouvernement. Ariel Sharon accepte le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il comprend très vite qu’un gouvernement d’union nationale offre une liberté de parole autrement plus grande qu’un gouvernement issu d’une coalition autour d’un parti dominant. Il sait profiter de cette liberté en prenant toutefois garde de ne pas franchir la ligne rouge, ce qui le contraindrait à la démission. Il sert à l’occasion de « porte-flingue » à Itzhak Shamir qui refuse tout contact avec les Syriens et l’OLP. Il sait par ailleurs que critiquer publiquement le Premier ministre, en l’occurrence Shimon Peres (avec lequel il entretient des rapports personnels plutôt bons), lui permet de marquer des points au Likoud mais aussi dans l’opinion publique, que ses écarts de langage augmentent sa popularité. Cette tactique va se révéler payante lors du renouvellement, en mars 1986, des instances dirigeantes du Likoud puisqu’il l’emporte contre Benny Begin (le fils de Menahem Begin) avec une marge confortable. En mars 1987, il accède au poste de président du comité central et place ses hommes aux postes clés de l’appareil du parti. En tant que ministre, il s’efforce une fois encore de favoriser le développement des implantations dans les territoires occupés. Il joue en finesse avec les ultra-religieux au sujet de la Chemitah, en 1987, année sabbatique qui interdit de cultiver et de consommer des produits de la terre d’Israël. Afin de respecter cet interdit, il organise un vaste échange avec les États-Unis. La gauche se moque de lui et l’accuse de céder à l’obscurantisme. Elle ne comprend pas qu’il s’agit d’un investissement politique et qu’il attend un retour : en cas de résultats électoraux serrés, l’appui de quelques députés à la Knesset peut s’avérer décisif.

La grande affaire de cette période fin 1987-1992 reste l’Intifada, appelée « guerre des pierres » en Israël, déclenchée le 8 décembre 1987, suite à un accident de la circulation entre une camionnette palestinienne et un camion de Tsahal qui tue six Palestiniens. La direction de l’OLP (réfugiée à Tunis) est surprise par cette révolte avant de comprendre l’intérêt qu’elle peut en retirer, avec la bienveillance des médias de masse montrant des adolescents lançant des pierres sur des soldats lourdement armés ; c’est mieux que des avions détournés et des athlètes assassinés… Les diverses branches de l’OLP s’associent, constituent des comités Intifada et s’organisent contre l’occupant israélien. A Gaza, le Hamas émerge comme branche palestinienne des Frères musulmans égyptiens. Yasser Arafat saisit l’occasion pour affiner sa diplomatie, d’autant plus que les États arabes se perdent dans la rhétorique mais négligent l’aide matérielle et financière et que l’ami soviétique se décompose. Il lui faut donc trouver d’autres soutiens, ce qui va conduire le Conseil national palestinien à la déclaration d’Alger, en septembre 1988. En janvier 1989, reçu par François Mitterrand, Yasser Arafat déclare que le paragraphe de la charte de l’OLP prônant la destruction de l’État juif est caduc. Belle parole…

Avec l’arrivée de George H. W. Bush, secondé par James Baker, la politique de Washington envers Israël se durcit. Ytzhak Shamir est pressé de négocier avec l’OLP et de remiser le rêve du Grand Israël. Au cours de cette période, Ariel Sharon maintient la ligne dure face à l’Intifada et aux États-Unis qui demandent la tenue d’élections dans les Territoires, y compris à Jérusalem-Est. Il est de toutes les manifestations de soutien à l’armée et assiste à toutes les obsèques des victimes du terrorisme palestinien.

Élections de novembre 1988. Le gouvernement de coalition est reconduit mais sans rotation : Itzhak Shamir restera à la tête du gouvernement pour toute la durée de la législature, considérant la montée en puissance des partis religieux. Ariel Sharon conserve son poste de ministre au Commerce et à l’Industrie. Washington accentue sa pression sur Israël.

12 février 1990, Itzhak Shamir de retour des États-Unis réunit le comité central du Likoud afin d’obtenir son aval au sujet d’un plan incluant un processus électoral dans les Territoires. Ariel Sharon mécontent annonce sa démission et ses partisans coupent le microphone pour empêcher Itzhak Shamir de prendre la parole, Itzhak Shamir qui finit par quitter la salle.

Quelques mois après sa démission, une crise éclate au sein du gouvernement d’union nationale. Shimon Peres est à la manœuvre pour faire revenir les Travaillistes. Ariel Sharon qui veut faire échouer ce plan réactive ses liens avec le rabbi de Loubavitch, Menahem Mendel Schneerson, pour faire pression sur les députés ultra-orthodoxes qui avaient donné par écrit leur soutien à un gouvernement dirigé par Shimon Peres. La manœuvre de Shimon Peres va échouer. Itzhak Shamir retrouve son poste, avec un gouvernement qui rassemble le Likoud, les ultra-nationalistes de Tsomet, le Parti national religieux et le Shass. Il fait revenir Ariel Sharon qui l’avait chahuté mais à qui il doit une fière chandelle ; et puis Ariel Sharon critiquant le gouvernement de l’extérieur lui est plus nuisible qu’un ministre certes remuant mais astreint à un minimum de retenue…

Ariel Sharon est invité à occuper le poste de ministre de la Construction et du Logement. On a évité de lui confier la Défense ou les Affaires étrangères afin de ne pas provoquer l’opinion publique internationale et les gouvernements étrangers à commencer par celui des États-Unis où son opposition au processus de paix initié par Washington est bien connue.

Ariel Sharon continue sur sa lancée : renforcer les implantations et construire d’autres quartiers juifs à Jérusalem-Est. C’est alors que des immigrants arrivent massivement de l’ex-URSS, de Russie surtout. Ils sont nombreux à avoir des liens incertains avec leurs origines juives et des familles où dominent les non-Juifs les accompagnent volontiers. Ils viennent en Israël pour des raisons essentiellement économiques. Ariel Sharon s’en moque et s’en réjouit même. Il s’agit d’une population plutôt jeune, éduquée, insensible aux idées de gauche et à l’agitation des pacifistes israéliens. Entre 1990 et 1992, Ariel Sharon se lance dans la construction de cent quarante mille unités d’habitation, un record depuis la création d’Israël. Il raisonne comme un général en pleine bataille : soit obtenir le résultat voulu, le choix des moyens passant après, ce qui lui vaudra à l’issue de son mandat un très sévère rapport de la Cour des comptes d’Israël et ce qui contribuera en partie à l’échec électoral du Likoud en juin 1992.

1991, Première guerre du Golfe. Yasser Arafat se range aux côtés de Saddam Hussein, ce qui porte un coup au zèle de Washington quant au dossier palestinien. Mais il est demandé à Israël de faire preuve « de retenue » en cas d’agression de son territoire par l’Irak afin de ne pas nuire à la coalition arabe (à commencer par l’Arabie saoudite) engagée contre l’Irak. Les attaques de SCUD contre Israël vont unir une bonne partie de la classe politique qui remet en cause le comportement de Washington.

La conférence de Madrid qui a lieu en novembre 1991, malgré de fortes oppositions dont celle d’Ariel Sharon, ne voit aucune avancée notable. Il annonce sa candidature à la présidence du Likoud pour conduire la bataille électorale de juin 1992. Mais Itzhak Shamir l’emporte et la droite est désunie, ce qui va largement contribuer à la défaite du Likoud face à une coalition de gauche.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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