En lisant «Rachi de Troyes» de Simon Schwarzfuchs – 2/2

Un timbre à l’effigie de Rachi édité en  2005.

 

Le commentaire du Talmud
Le judaïsme rabbinique, un bâtiment à trois étages, soit : Bible + [Michna / Talmud]. Ces derniers ont valeur contraignante : le vrai croyant doit accepter leur autorité et rechercher leur harmonie intrinsèque. Loi écrite et Loi orale ne peuvent être séparées sous peine d’hérésie. Voir les Caraïtes auxquels j’ai dédié un article sur ce blog même. La Michna dit la loi sans entrer dans les détails et le Talmud explique la Michna ; en conséquence, l’étude de la Michna exige celle du Talmud. Le Talmud de Babylone (fin Ve siècle) est commenté dans les écoles de la Diaspora tandis que le Talmud de Jérusalem (fin IVe siècle) est relégué au second plan. Mais quelles qu’aient pu être leur importance et leur pertinence, aucun commentaire n’arriva vraiment à la consécration, hormis celui de Rachi, un commentaire rédigé loin des grands centres du judaïsme d’Orient.

 

Il est difficile d’évaluer l’apport de Rachi et de répondre d’une manière catégorique à la question : est-il un compilateur de génie ou un créateur ? Il est certain que Rachi visait un large public ; et aucun talmudiste avant lui ne semble avoir conçu le projet d’un commentaire répertoriant la tradition orale sur le Talmud, une œuvre colossale restée inachevée. Il est possible que Rachi ait commenté d’autres traités devant ses élèves et qu’il n’ait pas eu le temps de donner une forme définitive à son travail, d’où la nécessité de recourir à d’autres commentaires de l’école rhénane ou inspirés de son enseignement. Quoi qu’il en soit le texte de base de l’étude talmudique reste celui de Rachi, Rachi qui s’en est toujours tenu à la terminologie du Talmud, un procédé qui eut pour effet de transformer son commentaire en partie intégrante d’un texte dont il refusait de s’éloigner. Il a par ailleurs justifié l’émendation du texte par un appel à la logique ou par la leçon d’un autre manuscrit toujours respectueux de la valeur du raisonnement.

 

Le commentaire de Rachi s’impose par son homogénéité ; et son style est si unifiant qu’il est difficile de distinguer la diversité de ses sources. La conception unitaire d’un Talmud homogène, l’adhésion sans faille à des principes juridiques indiscutés, l’analyse impartiale des arguments avancés par les rabbins qui s’affrontaient, la clarté du style et les qualités pédagogiques contribuèrent à la célébrité de Rachi. A partir du XIIIe siècle on n’écrivait plus sur le Talmud sans se référer à ses commentaires. Notons toutefois que Maïmonide qui correspondait pourtant avec les rabbins de Provence à la fin du XIIe siècle ne connaissait pas les travaux de Rachi.

 

Le décisionnaire
Le judaïsme, religion normative par excellence, ne peut se passer d’instances de décision. Chaque point de la Loi et chaque problème de la vie courante contraignent le fidèle à s’interroger et à consulter sur la conduite à tenir. Le judaïsme du XIe siècle n’avait pas encore de halakhot. Il perpétuait les usages en se conformant aux ancêtres ou en interrogeant une autorité réputée pour sa science. Le responsum rabbinique connut un grand développement au Moyen Âge. Il était déjà bien implanté dans les communautés de Mayence et de Worms.

 

La plupart des responsa ne nous sont pas parvenus. N’ont été généralement préservés que ceux qui pouvaient servir de précédents. Les autres furent détruits ou bien remaniés car s’attachant à des questions trop intimes : les destinataires désiraient protéger leur intimité, on les comprend. D’autres responsa furent détruits à la suite d’incendies ou de violences à l’encontre des communautés juives. Et parmi ceux qui échappèrent à la destruction beaucoup devinrent anonymes car leur contenu importait plus que leur auteur. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que les rabbins d’Occident commencèrent à se préoccuper de la survie de leurs travaux.

 

Les responsa de Rachi (rassemblés par Israël Elfenbein) ont été publiés en 1943, soit un corpus d’environ quatre cents responsa (trois cent quarante deux dont l’origine est indiscutable et quarante dont l’origine est incertaine) qui ne représentent qu’une petite partie d’une œuvre immense. Dans ses responsa Rachi répond volontiers à des questions d’ordre pratique. Il ne fut donc pas exclusivement un exégète — «Le commentateur» —, comme on l’a longtemps cru, mais aussi un décideur, un posseq.

 

Rachi a suscité une abondante littérature liée à son enseignement, une littérature plutôt désordonnée avec recueils sans cesse complétés. Ces ajouts déconcertent : aucun plan pour guider le lecteur ; et les répétitions d’un recueil à l’autre sont nombreuses. On s’efforce de deviner leur intention première et  le contexte dans lequel ils ont été élaborés.

 

Le poète liturgique
Un aspect peu connu de l’œuvre de Rachi : son intérêt pour la poésie liturgique (le piyout), un intérêt qui suscita une école de commentateurs de grande renommée. Rachi n’a pas laissé de commentaire complet à ce sujet ; ses explications sont rapportées par des élèves. Rachi fut également l’auteur de piyoutim dont quelques-uns ont fait leur entrée dans la liturgie. Son genre préféré fut la seliha, la prière pénitentielle.

 

L’influence de Rachi
L’influence de Rachi peut être envisagée selon trois directions : celui du maître des études bibliques, celui du maître des études talmudiques, celui du maître des exégètes chrétiens.

 

● Le maître des études bibliques. Parmi ses meilleurs disciples, son petit-fils, Samuel ben Meïr. Il aurait commenté toute la Bible mais n’a été conservé que son commentaire du Pentateuque, et sous une forme incomplète. Dans son commentaire sur Genèse 37, 2 il expose ses principes exégétiques où il rappelle que son grand-père avouait regretter de n’avoir pas insisté plus sur le sens littéral. Citons également Joseph ben Isaac d’Orléans (Joseph Bekhor Chor) dont les travaux marquent la fin de la domination exclusive du pechat et introduisent une note philosophique : ainsi s’efforce-t-il de repousser toutes les descriptions anthropomorphiques de Dieu, de prendre la défense des Patriarches, d’expliquer rationnellement les miracles et de rechercher les raisons qui inspirent certaines lois. Il démonte par ailleurs méthodiquement l’interprétation chrétienne de la Bible. Nous pourrions citer d’autres disciples mais que l’on sache que la recherche biblique déclina entre le XIIIe siècle et le début du XIVe siècle. Précisons enfin que l’étude de la Bible n’était pas envisagée comme une discipline essentielle : elle ne faisait qu’accompagner l’étude talmudique.

 

● Les maîtres de études talmudiques. L’excellence de Rachi fit que ses successeurs plutôt que de composer de nouveaux commentaires du Talmud se contentèrent de Tossaphot (ou «additions») au commentaire de Rachi. Voir l’école des Tossaphistes (parmi lesquels de nombreux parents à des degrés divers de Rachi), une école dont le centre de gravité allait de la Champagne à la Rhénanie, avec une base française établie par le petit-fils de Rachi, Rabenou Tam, dont le plus authentique successeur fut Isaac ben Samuel de Dampierre, son neveu. C’est dans son école que la méthode des Tossaphot fut définitivement mise au point. L’école de Dampierre survécut avec Samson de Sens qui avait sans doute transporté dans cette ville l’école d’Isaac ben Samuel. En 1211, Samson de Sens partit pour la Terre Sainte avec trois cents rabbins de France où il se fit connaître sous le nom de Samson de Jérusalem. Il mourut en 1214 et fut inhumé au pied du mont Carmel. Voir les «Tossaphot de Sens». Après sa mort le centre des études talmudiques s’installa à Paris où il fut dirigé par Sire Léon, l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de Rachi ! On y poursuivit la rédaction des Tossaphot qui occupait toujours une place centrale dans les études. Successeur de Sire Léon, son élève, Yehiel de Paris, qui fut notamment le maître de Meïr de Rothenbourg, le principal représentant du judaïsme allemand de la deuxième moitié du XIIIe siècle. Yehiel de Paris partit en 1260 pour la Terre Sainte où il reconstitua l’école de Paris, à Saint-Jean-d’Acre. Son départ marqua la fin de l’école des Tossaphistes français ; l’ère des compilateurs commençait.

 

● Les disciples chrétiens. Le plus célèbre des polémistes chrétiens contre les Juifs fut le franciscain Nicolas de Lyre (1270-1349). Immense lecteur dans l’original de textes hébraïques il put ne pas se contenter des renseignements transmis oralement par les Juifs. Il jugeait que Rachi (qu’il surnommait «Rabbi Salomon») était le savant juif qui «s’était exprimé le plus raisonnablement pour amener au sens littéral». Les commentaires de ce franciscain exercèrent une influence considérable sur l’exégèse chrétienne du XIVe siècle jusqu’à Luther. Rachi n’était pas perçu comme un polémiste ; on le voyait comme un commentateur juif et non anti-chrétien. Il devint donc tout naturellement le maître de plusieurs générations d’exégètes chrétiens qui diffusèrent son commentaire.

 

Dans sa conclusion Simon Schwarzfuchs esquisse une vigoureuse étude comparée Maïmonide / Rachi. On peut lire entre les lignes sa préférence pour ce dernier. Maïmonide était certes plus complet et plus ample que Rachi par la diversité des disciplines pratiquées. Il était aussi moins modeste que Rachi qui s’était fixé pour règle essentielle de ne jamais s’écarter ni de l’esprit ni du langage talmudique. Et pour ce faire il n’hésitait pas à se référer à ses maîtres, à ses collèges et à reconnaître ses erreurs. Maïmonide dominait le texte, Rachi en était le serviteur.

 

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En lien une liste de six conférences qui amplifient ce modeste article. Elles sont présentées par AKADEM, le campus numérique juif, un site hors pair :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/3/1/index_philosophie3.1.php

En lien également le site officiel du Centre européen d’études et de recherches hébraïques de Troyes, Institut Universitaire Européen Rachi :

http://www.institut-rachi-troyes.fr/

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