Non, les Juifs ne dominent pas le monde ! – 2/2

 

La quête passionnée que l’on sent au fil de vos textes comporte à la fois un attachement aux vieilles cultures européennes, dans un esprit conservateur aristocratique qui vous porte même à embrasser des personnages d’extrême-droite dont l’évocation ferait dresser les cheveux sur la tête de la plupart des Juifs ordinaires, et en même temps vous tentez toujours de rattacher ces réactionnaires à une conception du monde judéo-centrée, du moins compatible avec cette “flèche dans le temps” messianique qui vous est chère. Ainsi vous affectionnez particulièrement des types comme Emmanuel Berl, si proche de Drieu La Rochelle, Bertrand de Jouvenel, qui côtoyait Jacques Doriot, était membre du PPF et écrivait les discours de Pétain, Ernst Jünger qui devait quand même fréquenter pas mal d’antisémites carabinés, et tant de junkers prussiens qui semblent vous fasciner.

Mon intérêt pour Ernst Jünger tient à de multiples raisons. L’une d’elles : cet homme est un observateur et n’est qu’un observateur. Il est œil. Il observe avec un regard transparent et prend note sans opposer la barrière du jugement. Ses amitiés sont immenses, principalement dans l’entre-deux-guerres ; elles vont de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. C’est par lui que j’ai notamment découvert le national-bolchévisme et Ernst Niekisch. La vie politique et culturelle allemande au cours de cette période est d’une richesse fascinante, tout simplement, et inquiétante. Les journaux d’Ernst Jünger font (presque) partie de mes livres de chevet, ses journaux de guerre surtout. Après en avoir fait une lecture systématique, je les reprends volontiers en les ouvrant au hasard. Son radar balaie à 360° degrés. Il fréquente des antisémites, mais en aucun cas par goût – l’antisémitisme n’entre pas dans son cadre mental ; et il est antinazi jusqu’au bout des ongles. Il s’efforce de sauver des Juifs et des Résistants autant qu’il le peut de son bureau de l’Hôtel Majestic, à Paris.

Je suis radicalement indifférent à cette information mainstream si puissante en France et qui à force d’insinuations s’emploie à inhiber le jugement et à faire redouter le qu’en-dira-t-on, un qu’en dira-t-on nourri de nourriture prédigérée et de choses glanées dans les dépotoirs. La gauche est aujourd’hui en France devenue détestable. Elle est constituée de déclassés diversement envieux et qui rêvent de rapines. Elle flirte discrètement avec l’antisémitisme – les envieux sont nécessairement conduits à l’antisémitisme. Elle est aussi antisioniste car elle espère ainsi se donner les gages moraux et dispenser des leçons de morale, le sioniste étant considéré comme le Fort occupé à tourmenter le Faible – le Palestinien, l’Arabe. Et ne croyez pas que je sois a priori hostile à la gauche. J’aurais eu plaisir à être de gauche avec Pierre Mendès-France. Quant à Emmanuel Berl, je me sens chez moi lorsque je le lis sans pouvoir m’expliquer pourquoi ; son rapport à la mémoire peut être et le style avec lequel il l’exprime.

Les Juifs ont été assez présents chez les fascistes de Mussolini, au début, avant l’application des lois de Nuremberg en 1938. C’est un fait. Le fascisme est un rameau du socialisme, il portait certains espoirs économiques et sociaux que partageaient des Juifs et des non-Juifs. Parmi ces Juifs très engagés, le banquier Ettore Ovazza.

Vous citez Bertrand de Jouvenel. Son livre intitulé « Du pouvoir – Histoire naturelle de sa croissance » m’a fasciné. Qu’il ait milité au PPF de Jacques Doriot, cet ancien du PCF, jusqu’en 1938, ne m’empêche pas de le lire et de l’apprécier. Je refuse de salir un homme parce qu’il a milité ou simplement flirté avec tel ou tel mouvement. L’homme n’est pas un produit qui s’étiquette. Cette époque était bien plus agitée et contrastée que la nôtre, c’est aussi pourquoi je me garde de juger les individus à partir d’un détail biographique, ce dont notre époque bavarde et ennuyeuse ne se prive pas, dont elle se prive de moins en moins maintenant que l’ennui s’exprime derrière des écrans. Je prends note d’étrangetés, elles sont partout dans la vie des hommes, surtout en ces périodes de transition, dangereuses car particulièrement riches en possibilités. Dans « Un voyageur dans le siècle », Bertrand de Jouvenel écrit qu’il est fier de sa naissance « parce qu’elle est le fruit d’une campagne pro-Dreyfus de mon père Henry de Jouvenel, campagne qui le fit remarquer par Alfred Boas, industriel, infirme d’une blessure de guerre en 1870. Suivit le mariage avec Sarah Boas, ma mère », Sarah Claire Boas, fille d’un industriel juif et franc-maçon.  Je ne suis pas de ceux qui rejettent Richard Wagner parce que les nazis, à commencer par Hitler, l’écoutaient avec passion. Ce serait faire le jeu des conformistes qui patrouillent à la recherche de fachos et de nazillons. J’affirme ma sympathie pour le peuple iranien au détriment des Arabes, et à longueur d’articles, ce qui me met dans une situation malcommode, moi qui affirme mon sionisme une fois encore à longueur d’articles. Les étiquettes que certains me collent sur le dos ne tiennent pas et déjà parce que j’y suis indifférent.

Vous évoquez ma fascination pour les junkers prussiens et vous avez raison. J’ai compris assez jeune que parmi les valeurs les plus contraires au nazisme ce n’était ni le socialisme ni le communisme qui tenaient la place d’honneur mais les valeurs aristocratiques et traditionnelles de la vieille Allemagne prussienne. Certes, des représentants de cette Allemagne se sont fourvoyés avec Hitler et ses sbires, il n’empêche que ces valeurs furent aussi sauvées par des femmes et des hommes de cette vieille Allemagne dont celles et ceux du cercle de Kreisau. Ces valeurs sont admirablement rendues sensibles par une femme, la comtesse Marion von Dönhoff (1909-2002), dans son livre de souvenirs « Une enfance en Prusse orientale, 1909-1945 ». Elle travailla au Die Zeit durant trente ans. Marion von Dönnhoff, cousine germaine du comte Heinrich von Lehndorff-Steinort qui, après avoir été témoin d’un massacre de Juifs, s’engagea dans la lutte contre Hitler aux côtés de Henning von Tresckow et fut pendu à la prison de Plötzensee. Ernst Jünger figure parmi ces représentants.

Dans un article, il y a quelques années, j’ai publié les lignes suivantes. Et je les republie avec émotion : « Le 11 août 1996, Le Monde publie dans son courrier des lecteurs la lettre du docteur Georges Sée, âgé de quatre-vingt-onze ans : “Au tout début de juin 1942, j’étais à Paris, sous l’occupation allemande. J’ai donc porté l’étoile jaune, comme m’y contraignaient les lois de Vichy. Un après-midi, vers trois heures, avenue Kléber, alors que je sortais de la librairie Au sans pareil, où j’avais un abonnement de lecture, j’ai aperçu un officier allemand. Il marchait dans ma direction. Arrivé à ma hauteur, il a fait le salut militaire. Puis, il a poursuivi son chemin. J’ai regardé autour de moi : l’avenue était déserte ! Cet événement m’a bouleversé. Et je me suis longuement interrogé sur la signification de ce geste”. Conseillé par un parent, grand lecteur du “Journal parisien”, le docteur Georges Sée écrivit à Ernst Jünger. Il s’avérera que c’était bien lui cet officier qui mettait un point d’honneur à saluer l’étoile jaune cousue sur le vêtement des Juifs. Georges Sée ajoute : “Aujourd’hui je suis très heureux de pouvoir saluer à mon tour celui qui, en cette période noire, m’avait redonné, un instant, espoir en l’homme” ».

 

On ne sait pas ce qui domine en vous de votre attachement aux belles écorces de la vieille Europe (dont vous connaissez pourtant les penchants criminels, comme dirait Jean-Claude Milner) ou de la judaïté. Je crois que c’est quand même la judaïté avant tout. Votre originalité est que vous comprenez – contrairement à tant de Juifs messianiques qui voudraient à tout prix faire table rase –, l’impossibilité d’éradiquer vraiment la culture européenne. Moyennant quoi vous en promouvez une version conservatrice judéophile. Encore un effort et vous allez finir par croire comme Éric Zemmour, que Saint Louis était un roi juif, alors qu’il a chassé les Juifs. Ne pensez-vous pas que vous êtes en grande partie dans l’illusion et que de fait il y a aussi une tradition européenne profonde qui est simplement antijuive ? Et la raison pour laquelle elle est antijuive c’est précisément qu’elle refuse le messianisme. C’est à dire que, même quand elle ne veut pas de mal aux Juifs, cette tradition entend du moins les exclure complètement de la définition des objectifs à donner à la civilisation, et même à la définition du bon goût, ainsi que de toute participation à la décision dans les affaires publiques des Gentils. Cette tradition que j’évoque et dont on pourrait énumérer les représentants illustres de Cicéron à Heidegger en passant par Jacob Burckhardt, T. S. Eliott, Hilaire Belloc, Ezra Pound, et tant d’autres (sans avoir besoin de mentionner Hitler, qui a plutôt gravement nui à cette cause-là) est irréductible aussi. Elle ne provient pas de bouges. Qu’en faites-vous ?

Votre intervention est assez confuse et je peine à m’y retrouver. Je m’efforce d’étudier la tradition européenne antijuive car elle est massive et fait partie de l’héritage européen ; je l’étudie mais je ne m’y reconnais pas. Une page de Léon Askénazi m’émeut plus que toute la littérature qui se rattache à cette tradition. Il y a parmi les antisémites des hommes fort intelligents et qui ne manquent pas de style ; il serait stupide de ne pas le reconnaître et de se contenter de les traiter d’abrutis ; mais je ne me reconnais pas en eux. J’observe et prends note, c’est tout. Le messianisme juif (il faudrait que vous me définissiez ce que vous y mettez car le mot « messianisme » ne cesse de revenir dans vos interventions et je ne voudrais pas qu’un dialogue de sourd s’installe) sait être une force positive, lumineuse même. Léon Askénazi et d’autres penseurs majeurs du judaïsme se sont efforcés de rendre compte de ce fait. Je suis absolument insensible (par manque de lucidité me direz-vous) aux histoires de « complot juif ». Les Juifs sont si intimement liés à notre civilisation que vouloir les en extraire reviendrait à la nier, à la renier et les « représentants illustres » que vous me citez ne font que me rendre sensible ce fait, à leur manière.

La diversité juive se décline sur tous les modes, elle est telle que chacun y prend ce qui lui convient. Il y aura toujours un Juif pour l’antisémite. L’antipathie ou la colère que j’éprouve pour certains Juifs ne se reporte à aucun moment sur le Juif (le Juif archétypal) car il n’existe pas, tout simplement. Il n’existe que pour ceux que l’infinie complexité du monde inquiète, que pour ceux qui ont des comptes à régler, des frustrations à calmer et qui élaborent des Wangas ou des Dagydes.

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Non, les Juifs ne dominent pas le monde ! – 2/2

  1. Tachles says:

    Cher Monsieur, merci pour ces lignes très denses. Surtout le deuxième billet, le premier était un peu acide malgré la dernière phrase, mais ça peut se comprendre.

    Si vous permettez, je vais me donner quelques jours avant de réagir. Ce sera mieux que d’écrire des bêtises.

    J’ai connu personnellement la comtesse Marion Dönhoff.

  2. Tachles says:

    Non mais alors là, encore une fois je tombe à la renverse. De prime abord, je n’avais pas prêté attention à votre conclusion. Puis j’ai relu votre billet. Et j’ai vérifié. Mais où voulez-vous en venir avec cette allusion?

    Le mot wanga m’évoquait un lointain souvenir, en revanche les Dagydes rien du tout. Internet m’a rafraîchi la mémoire. Il s’agit de poupées vaudou. Cela m’a rappelé qu’il y a 20 ans environ j’ai été exposé à ce champ de forces provenant du Togo. A cette occasion un sorcier m’avait expliqué les deux catégories existant dans son corps de métier : les “wambas” (ou “wembas” ou “wembos”, et non “wangas” d’après mon souvenir) et les “tombés”, si ma mémoire ne me trompe pas, (ou les “wambés” et les “tombas”, je ne sais plus), qui travaillent de manière opposée, avec des résultats également dangereux. Le vocabulaire varie sans doute selon les régions et les forêts. Ces choses sont réelles, m’ont causé un tort réel et il m’a fallu du temps pour me débarrasser de ces envoûtements. Mais je ne m’attendais pas à entendre reparler de ça dans le contexte de notre débat, même si effectivement des pratiques analogues existent aussi dans la tradition juive. Nous sommes là dans un autre univers. Le vaudou, qui comporte certainement de nombreuses écoles, n’est qu’un canton du continent des sciences secrètes africaines, qui comportent des milliers de traditions occultes: musulmanes, chrétiennes, athées, fétichistes, et toujours animistes. Notre sainte religion catholique ne nous enseigne-t-elle pas qu’un seul Dieu est créateur du monde visible et invisible? Victor Hugo n’a pas fabulé dans son poème les djinns, qui se référait probablement à la Perse. Ne m’entraînez pas dans cette direction là maintenant, car je pourrais vous étonner. Dans une autre vie j’ai été plongé profondément dans le monde d’Amadou Hampaté Bah, c’est à dire le royaume peul du Macina, le monde toucouleur, etc., là où il y a la guerre aujourd’hui à cause de Nicolas Sarkozy ce petit factotum du néo conservatisme dont vous êtes politiquement proche (le néo conservatisme, m’est avis, pas Sarkozy). Enfin bref. Cela m’a permis de découvrir beaucoup de choses pour un type raciste et pétri de préjugés comme je le suis. Mais nous nous éloignons de notre sujet.

    Je parlerai avec vous de ces choses, et d’autres, si nous avons la chance de nous connaître personnellement un jour et nous entretenir de vive voix. Pour l’instant je vous dirai juste ceci: je n’ai pas connu seulement Marion Dönhoff. “Je connais gens de toutes sortes”, comme disait Apollinaire dans un poème antisémite fameux. Dans un registre bien différent, une des rencontres les plus curieuses que j’aie faite dans ma vie aura été celle du marabout personnel de Jacques Chirac. Je ne vous dirai pas son nom ici. Mais il a travaillé aussi pour Mobutu. Je l’ai même côtoyé en 2002, et je peux vous dire qu’il a eu fort à faire pour obtenir le résultat qui s’est produit le 21 avril de cette année-là, et qui était le seul moyen possible d’assurer le succès de son client, car normalement Jospin devait être élu, et “Super Menteur” battu, car il était grillé.

    C’était du travail d’artiste. Mais les marabouts de Mitterrand étaient encore plus forts que ceux de Chirac. Eux, je ne les ai pas rencontrés. J’ai rencontré certains de leurs collègues, qui m’ont parlé d’eux. Là il n’est pas question de Wangas ni de Dagydes. C’est une autre tradition, plus puissante que le vaudou.

    Ce ne sont pas seulement les intellectuels français qui ont “couché avec l’Allemagne”, comme disait Brasillach. La France a aussi couché avec l’Afrique, et ça l’a marquée profondément. Jusque dans des milieux que vous n’imagineriez pas. La réalité à beaucoup d’aspects. Des hommes de premier plan, et non sans intelligence comme Mitterrand ou Chirac, peuvent jouer de plusieurs claviers.

    Bon, maintenant vous aurez un bon prétexte pour tourner en dérision mon complotisme si je dis des choses qui vous gênent. A quoi bon tenir compte des pensées d’un fumiste pareil, n’est-ce pas? Tant pis.

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