Non, les Juifs ne dominent pas le monde ! – 1/2

 

En italique, les passages de ces interventions auxquelles je m’efforce de répondre.

 

Une fois de plus, ces articles de vous me plongent dans la perplexité. Votre thèse est que les Juifs allemands ont eu le tort de gommer leur judaïté afin de répondre à l’attitude bienveillante de l’État prussien qui leur avait accordé la “bürgerliche Verbesserung” (voir Christian Wilhelm von Dohm) – et non l’émancipation, la notion d’émancipation est venue plus tard.

Je n’ai pas à discuter de ce que les Juifs auraient dû faire ou ne pas faire, j’ai mieux à faire que refaire l’histoire et dicter rétrospectivement des conduites ; c’est un exercice prétentieux, parfaitement inutile et bien moins amusant que le jeu de quilles, que le jeu de fléchettes ou que le Mikado, par exemple.

 

Qu’auriez-vous souhaité ? Que les Juifs accueillis par la société prussienne, dans le but d’en faire des “citoyens utiles” (c’était l’idée), restent juifs, conservent leur identité, leurs traditions et leurs coutumes. Est-ce que les Allemands auraient accepté ce comportement consistant à jouir des mêmes droits civils que les Allemands tout en refusant le mode de vie des Allemands ? Il est permis d’en douter.

Une fois encore, je n’ai pas vocation à refaire l’histoire. Ce serait aussi prétentieux qu’inutile. Je prends toutefois note du fait que le pays qui a commis les plus grandes violences envers les Juifs est aussi le pays où les Juifs étaient les plus assimilés – il ne faudrait pas oublier l’Autriche, pays de langue allemande, où cette assimilation n’a pas moins poussée. Je ne fais que poser une question : l’assimilation a-t-elle préparé la catastrophe ? Cette question est fondamentale et massive ; elle ne peut en aucun cas être poussée de côté. En Espagne, l’Inquisition s’en est surtout prise aux crypto-Juifs – ou Marranos –, soupçonnés de judaïser. Après avoir forcé les Juifs à la conversion par divers moyens l’État et l’Église ont pris peur, comme si les Juifs convertis représentaient un danger existentiel pour le pays. Pourquoi cette peur ? Parce qu’ils étaient devenus moins visibles ?

Peu après la mort de Benzion Netanyahu, historien majeur de l’Inquisition, on pouvait lire dans le Times : « As a historian, Mr. Netanyahu reinterpreted the Inquisition in “The Origins of the Inquisition in Fifteenth Century Spain” (1995). The predominant view had been that Jews were persecuted for secretly practicing their religion after pretending to convert to Roman Catholicism. Mr. Netanyahu, in 1,384 pages, offered evidence that most Jews in Spain had willingly become Catholics and were enthusiastic about their new religion.

Jews were persecuted, he concluded — many of them burned at the stake — for being perceived as an evil race rather than for anything they believed or had done. Jealousy over Jews’ success in the economy and at the royal court only fueled the oppression, he wrote. The book traced what he called “Jew hatred” to ancient Egypt, long before Christianity. »

La jalousie a joué, le Juif étant automatiquement perçu comme quelqu’un de riche et d’influent. A ce propos, pour l’antisémite tous les Juifs sont riches et influents ; et s’il admet que certains d’entre eux ne le sont pas, c’est pour déclarer, péremptoire, que ces derniers sont victimes (comme le sont les non-Juifs) des Juifs riches et influents, un raisonnement parfaitement circulaire et qui tourne sur lui-même comme une toupie.

Mais j’en reviens à l’Inquisition. La jalousie – ou l’envie – ne pouvait se suffire à elle-même. Pour élaborer un instrument aussi imposant, on ne pouvait se limiter à elle. Il fallait atteindre des strates plus profondes, en rapport avec une inquiétude existentielle ; il fallait associer le Juif et le Diable ; il fallait diaboliser le Juif. Les opérations de brigandage suivent et elles sont en quelque sorte subsidiaires. C’est pourquoi je ne cesse de répéter (sans jamais prétendre avoir une parfaite vue d’ensemble) que rien de ce qui est reproché aux Juifs, aujourd’hui encore, souvent subliminalement (l’antisémitisme sait à présent prendre des gants…), ne peut être appréhendé aussi longtemps qu’on néglige l’antijudaïsme.

 

Le désir profond des Juifs était de se fondre dans la vie allemande ; et c’est compréhensible, car il n’est jamais agréable de vivre en parias. Et vous semblez oublier que cette Verbesserung venait de l’Illuminisme. Moses Mendelssohn était dans la tradition de Jacob Frank et donc des Illuminaten (Adam Weishaupt). C’est toute l’ambiguïté du phénomène. Au fond vous avez raison de dire qu’on entrait dans une zone de grands dangers. Ces dangers étaient inhérents aux Lumières juives (Haskala) qui étaient aussi porteuses de “l’antisémitisme des Lumières”. Gershom Sholem a beaucoup travaillé cette question. Il a eu des disciples : le rabbin Marvin S. Antelmann qui a fustigé les Reformjuden issus de la Haskala frankiste, mais aussi François Furet et le cardinal Jean-Marie Lustiger. Tous ces auteurs nous ont appris combien la réforme juive de cette époque était antijuive, car elle visait l’assimilation.

Vous accordez une grande importance à Jacob Frank (personnage haut en couleur, certes) que vous avez évoqué, et avec insistance, dans un précédent courrier. L’influence de ce personnage est tout à fait périphérique et, sans vouloir vous offusquer, il me semble que vous y revenez parce qu’il flatte certains de vos préjugés. Que l’assimilation ait donné une nouvelle tournure à l’antisémitisme, cette chose qui ne cesse de muter, je l’admets sans réticence, et je ne suis pas le seul. J’ai écrit des articles qui vont dans ce sens. Mais votre « obsession » frankiste m’intrigue. Vous savez probablement que Moses Mendelssohn, dont je ne suis pas un spécialiste, était un Juif très observant, orthodoxe, ce qui n’est pas toujours dit clairement car on préfère l’image simple d’un homme des Lumières, de l’Aufklärung, qui a passé par-dessus bord les « vieilleries » (!?) de ses ancêtres. C’est une image radicalement fausse de Moses Mendelssohn qui nous est trop souvent proposée – imposée –, et beaucoup s’y laissent prendre – et je m’y suis laissé prendre jusqu’au jour où j’ai décidé d’étudier la vie et la pensée de cet homme plus sérieusement. Tout de même, vouloir faire de Moses Mendelssohn un épigone de Jacob Frank me semble relever de la propagande ! Sabbataï Tsevi quant à lui n’a été qu’un épisode dans la vie de certaines communautés juives, épisode dont elles se sont détournées, dépitées voire quelque peu honteuses. J’insiste, je ne comprends vraiment pas votre entêtement à accorder une telle importance à Jacob Frank, personnage extravagant qui n’est en rien central dans la culture juive. Seriez-vous attiré par un parfum de scandale ? C’est comme si vous vouliez expliquer l’évolution du christianisme en plaçant au centre de votre démonstration les Adamites (ou Adamiens). Il est vrai qu’à partir d’un parti-pris tout est démontrable ; il suffit de se saisir du fil et toute la pelote vient…

 

Dès lors la question se pose : la situation aurait-elle été moins dangereuse si les Juifs allemands étaient restés orthodoxes ? Peut-être bien, mais alors on n’aurait pas parlé d’émancipation. La Judengasse aurait continué. Les Juifs auraient vécu séparés des Allemands et il y aurait eu moins de Reibungsflächen, évidemment. L’antisémitisme, qui est le résultat de la concurrence entre Juifs et non-Juifs n’aurait pas surgi de la même manière. Mais je ne pense pas que vous auriez souhaité que les Juifs restent dans le ghetto.

Je n’ai pas vocation à refaire l’histoire en commençant à m’adonner à la litanie des si. Je n’ai pas vocation à refaire l’histoire, exercice résolument vain et prétentieux. Vous avez raison d’écrire que l’émancipation a donné une nouvelle tournure à l’antisémitisme, mais l’antisémitisme est bien antérieur à l’émancipation ; alors, tant qu’à faire, émancipons ; que voulez-vous que je vous dise ? L’antisémitisme est un phénomène qui interroge toutes les époques. Je m’efforce de l’appréhender parce qu’il est central, parce qu’il interroge les superstructures des sociétés et qu’il n’a rien à voir avec un quelconque « racisme », contrairement à ce que veulent nous faire accroire des individus et des lobbies que la singularité de l’antisémitisme irrite secrètement. Je ne souhaite pas le retour du ghetto, bien sûr, mais je ne souhaite pas pour autant que les Juifs oublient leur immense héritage. Lorsque l’assimilation devient un mot d’ordre, elle peut être atroce. Souvenez-vous de l’entreprise turque contre les Arméniens : il fallait les effacer, non seulement par le massacre mais aussi par l’assimilation, en commençant par placer de jeunes enfants chrétiens dans des familles turques et musulmanes afin d’effacer leur spécificité et les rendre comme les autres…

Assimilation est un mot fourre-tout qui (comme tant d’autres mots) exige d’être sans cesse redéfini. L’assimilation peut signifier la mort, la mort spirituelle. Mais nous manions les mots comme des jetons et ne prêtons plus garde à leurs exigences. Dans leur volonté assimilatrice, divers pouvoirs oublient trop volontiers que l’universalité juive est inexplicable sans la spécificité juive. Cette observation ne se limite pas aux Juifs, mais puisqu’il est question d’eux… Gommer les spécificités est aussi une manière d’accorder des pouvoirs sans limites à des États, à des super-États, à des Pouvoirs visant à toujours plus de pouvoirs face à des masses toujours augmentées qu’ils espèrent aussi malléables que possible par… uniformisation. L’uniformisation sert les Pouvoirs, en dictature mais aussi en démocratie.

 

Les élites juives françaises, que Barbara Lefèbvre appelle les « Juifs d’en haut », ont joué un jeu très dangereux en pesant de tout leur pouvoir afin d’ouvrir les vannes de l’immigration. Elles l’ont fait dans le but de fracturer la société française, pour que la communauté juive ne soit plus en tête à tête avec un peuple français majoritaire, homogène et chrétien. C’est ce qui a été appelé le « vivre-ensemble », slogan politique antiraciste qui est la tradition littérale de « convivencia », expression déjà employée il y a mille ans en Andalousie.

Il est admis par tous les historiens, y compris les historiens juifs (Heinrich Graetz), que les autorités communautaires juives espagnoles ont favorisé l’invasion maure en 711 ; et ce à quoi on assiste depuis les années 1970 avec le regroupement familial – un cauchemar pour les Juifs des quartiers populaires devenus « territoires perdus » – n’est que la réédition de la politique des « Juifs d’en haut » dans l’Espagne wisigothique. Les « Juifs d’en haut » mettent délibérément en danger les « Juifs d’en bas », et ceci est une tradition millénaire de leur milieu. Peut-on nous expliquer pourquoi ?

L’affaire Bensoussan démasque de la manière la plus crue et la plus choquante ce double jeu des dirigeants communautaires. Un intellectuel juif sépharade lucide se voit persécuté par les autorités soi-disant représentatives de sa communauté (qu’il a pourtant servies avec zèle dans le travail de culpabilisation des Français), parce qu’il dénonce les conséquences de leur politique.

Qui est traître à qui ? Georges Bensoussan parce qu’il dénonce les conséquences de la politique voulue par les autorités communautaires juives, la Licra et le CRIF ? Ou la Licra et le CRIF, les autorités communautaires juives, parce qu’elles sont responsables de la politique d’immigration qui a donné les « territoires perdus de la République » ?

Les « Juifs d’en haut », l’expression ne me plaît qu’à moitié mais passons… La communauté juive n’est pas homogène contrairement à ce que s’imaginent les antisémites qui voient tous les Juifs riches, influents et diversement occupés à dominer le monde. J’ai participé à diverses manifestations contre l’antisémitisme, l’une d’elles par un froid glacial et sous la pluie, en compagnie de Serge Klarsfeld et de son fils Arno. Je puis vous dire qu’autour de moi il était beaucoup question du C.R.I.F. et que les propos à son égard n’étaient que moquerie et dérision. Des jeunes de la L.D.J., une organisation que je respecte, auraient même aimé tirer les oreilles et botter le cul des représentants du C.R.I.F. Mais, surtout, il y a que des « Juifs d’en haut » sont emberlificotés avec des « non-Juifs d’en haut » et qu’il arrive que ces derniers occupent (beaucoup plus souvent que vous ne le croyez) des positions plus élevées encore. Je repousse et radicalement votre affirmation selon laquelle les Juifs auraient organisé l’immigration telle que nous la connaissons afin de fracturer la société française et de s’y trouver plus à l’aise. Vous donnez dans le complotisme, vous cherchez à exprimer un malaise (je l’éprouve aussi) en ressortant le complot juif, ce qui permet d’abord de simplifier un problème complexe (qui touche autant à la politique intérieure qu’extérieure) à l’origine duquel on trouve beaucoup plus de non-Juifs que de Juifs. Vous allez vous mettre à tourner sur vous-même comme une toupie… Et j’espère que vous n’êtes pas de ceux qui accusent Israël de favoriser l’antisémitisme afin d’activer la venue des Juifs en Israël ; j’ai entendu des propos dans ce genre, et plus d’une fois.

Vous commettez une erreur historique au sujet de l’Espagne. Certes, des Juifs n’ont pas vu d’un mauvais œil l’arrivée des Musulmans dans la péninsule, considérant la situation particulièrement dure qui était la leur sous les rois wisigoths. Peut-on leur en vouloir ? Mais, surtout, les Musulmans ont franchi le détroit (de Gibraltar) parce qu’ils étaient appelés par un roi wisigoth en guerre contre un autre roi wisigoth – je passe sur les détails.

Les « Juifs d’en haut » mettraient en danger les « Juifs d’en bas ». Je pourrais multiplier les exemples qui prouvent que vous vous trompez. Vous connaissez Doña Gracia Nasi ou Edmond de Rothschild. Or, il y a beaucoup plus de Doña Gracia Nasi ou d’Edmond de Rothschild que vous ne le croyez. Cette distinction entre Juifs puissants et Juifs faibles est une vieille manœuvre des antisémites. Alain Soral en fait un usage immodéré. Elle sert à activer un présupposé et, surtout, elle permet à la toupie de tourner indéfiniment sur elle-même et de plus en plus vite ; et celui qui la regarde est pris de vertige et s’éloigne sans rien dire en se tenant la tête à deux mains. Des Juifs puissants ont un comportement répugnant, certes, mais croyez-moi, leur proportion ne dépasse pas celle des Goys puissants. Je n’ose dire qu’elle est plus faible car on me répliquera que je suis vendu aux Juifs et que je suis peut-être juif…

Georges Bensoussan. J’ai écrit ce que je devais écrire. Une femme de courage dont je me suis fait l’écho, Sarah Cattan, a dénoncé un certain establishment juif autour du Mémorial de la Shoah. Une fois encore je ne vais pas rentrer dans les détails de cette triste affaire mais je vous signale à tout hasard que cet establishment n’est pas tout puissant et qu’il dépend d’autres establishments. Vous devriez vous intéresser aux lobbies arabes et comprendre l’affolement des plus hautes instances face à un homme qui s’efforce de sonner le réveil, des lobbies qui se fortifient depuis des décennies et que la politique du général de Gaulle a favorisés. Je préfère ne pas insister, j’espère surtout que ce sous-entendu vous amènera à faire des recherches et à considérer les problèmes que nous affrontons d’une manière plus ample et autrement que sous l’angle de complots juifs qui permettent aux toupies de garder leur équilibre. Quelque chose me dit que vous valez mieux que ce que vous écrivez.

Olivier Ypsilantis

This entry was posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME. Bookmark the permalink.

1 Response to Non, les Juifs ne dominent pas le monde ! – 1/2

  1. André says:

    ” Je ne fais que poser une question : l’assimilation a-t-elle préparé la catastrophe ? Cette question est fondamentale et massive ; elle ne peut en aucun cas être poussée de côté. En Espagne, l’Inquisition s’en est surtout prise aux crypto-Juifs – ou Marranos –, soupçonnés de judaïser. Après avoir forcé les Juifs à la conversion par divers moyens l’État et l’Église ont pris peur, comme si les Juifs convertis représentaient un danger existentiel pour le pays. Pourquoi cette peur ? Parce qu’ils étaient devenus moins visibles ? ”

    Oui, ce fait est bien connu et les nazis, comme d’autres ailleurs, ne s’en cachaient pas : les juifs assimilés qui allaient même jusqu’à changer leurs noms ou se convertir au christianisme étaient les plus dangereux car les plus difficiles à “débusquer”. Un exemple célèbre : l’attitude de Heidegger envers Husserl…

    Et les écrits antisémites ne manquent pas où il est déclaré que peu importe leur degré d’assimilation, ils resteront juifs et donc étrangers par la “race”…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*