Le sionisme vu par les trotskystes – 2/2

 

L’article contre l’antisémitisme publié dans « La Vérité », organe trotskyste clandestin (n° 22, 1er octobre 1941), puis dans le n° 81 des « Cahiers du mouvement ouvrier » est fort intéressant. J’ai commencé par acquiescer tout de go : l’antisémitisme est odieux ; mais lorsque j’ai lu : « Nous, internationalistes, sommes les adversaires résolus de tout racisme. Nous combattons l’antisémitisme comme le racisme anti-nègre aux États-Unis… », je me suis dit qu’il y avait un problème, une confusion dont les conséquences loin de s’atténuer n’ont cessé de s’amplifier, une confusion très obligeamment entretenue par les médias de masse. Quand admettra-t-on que l’antisémitisme n’est pas un racisme ordinaire et ne relève pas même du racisme ? Le mot « « racisme », comme tant d’autres mots, peut être dilué pour mieux servir des propagandes ; et je pourrais en revenir au mot « bourgeois » si généreusement répandu par les propagandes trotskystes ou staliniennes pour ne citer qu’elles. Idem avec le mot « fascisme », cette forme de socialisme, ce mouvement qui s’inscrit avec précision dans l’histoire, en un temps et un lieu, et qui est asséné à tout-va et à tout propos. Tant de mots ont perdu leurs contours pour cause d’usage immodéré et intempestif…

L’antisémitisme doit être défini avec précision et en aucun cas comme un racisme parmi d’autres. Le racisme anti-noir, cette plaie, n’est en rien comparable au « racisme » anti-juif. Est-il nécessaire que j’insiste ? J’en reviens à l’article en question. Les trotskystes se définissent fièrement comme des internationalistes. Pour ma part je préfère, et de loin, les cosmopolites, et déjà parce que j’y vois une démarche plus personnelle qui ne répond à aucun mot d’ordre.

Les trotskystes, décidément braves garçons, dénoncent « l’exploitation des Arabes de Palestine par le capitalisme juif ». Et c’est parti ! Le capitaliste juif et le prolétaire arabe, ça ne vous rappelle rien ? Et belle affaire, ils nous déclarent qu’il n’y a ni Juifs ni Aryens (dans une lettre de saint Paul apôtre aux Galates, on peut lire : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. ») mais qu’il y a l’ennemi de classe : le bourgeois, le capitaliste, qu’il soit juif (Rothschild) ou non (Wendel ou Schneider), l’ennemi de classe coupable de tous les maux passés, présents et à venir. Il m’arrive d’envier ceux qui voient le monde ainsi, un petit monde binaire qui assure le repos intellectuel et moral.

 

Une vision des choses qui se retrouve aussi bien à l’extrême-gauche qu’à l’extrême-droite.

 

Et puis les trotskystes se laissent aller à des propos dignes de ceux qu’ils dénoncent, soit « la racaille fasciste », les Collabos. Lisez ce qui suit, extrait du numéro de la revue en question ; non, non, ce n’est pas extrait d’Égalité et Réconciliation d’Alain Soral : « Nous constatons d’ailleurs sans aucun étonnement que les capitalistes juifs ont pu quitter l’Europe et mettre en lieu sûr une partie de leurs richesses et que (…) ce sont les travailleurs juifs, ouvriers, employés, petits boutiquiers ou tout au plus avocats ou médecins qui font les frais des lois nouvelles ». Lisez bien et vous comprendrez que la saloperie antisémite qui se répand partout en France a aussi une origine de ce côté, de l’extrême-gauche. Il faut détricoter cette pelote de bêtise et de méchanceté.

J’accuse les trotskystes d’être en partie responsables de l’antisémitisme qui donne aujourd’hui en France (je m’en tiendrai pour l’heure à ce pays) bien des produits toxiques. Et l’article se termine sur cet avertissement : « Et nous n’oublierons pas, au moment du passage de la société actuelle à la nouvelle, de régler le compte de ceux qui se font actuellement les complices de la barbarie hitlérienne ». Fort bien. Mais à ce que je sache, vous n’étiez pas très présents dans la Résistance. Les historiens peuvent en attester parmi lesquels Simon Epstein auteur de « Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance » (ouvrage qui se divise en trois parties au titre éloquent : « Les antiracistes dans la Collaboration », « Mémoire des dérives et dérive des mémoires », « Les antisémites dans la Résistance »). Donc, messieurs les Internationalistes, vous vous abstenez de vous battre contre les nazis (les ennemis des nazis ne valant à vos yeux guère mieux que les nazis eux-mêmes) mais vous vous jurez une fois les soldats allemands partis de pendre le bourgeois et de mettre au pilori le Juif riche qui a pu fuir l’Europe occupée. Je dois vous avouer éprouver sur cette question plus de considération pour les membres du PCF qui sans avoir appartenu au « Parti de 75 000 fusillés » (un mensonge encore) n’ont pas été des Résistants de la dernière heure. Cette considération finale extraite de « La Vérité » (?!) mérite le plus grand mépris et je m’explique.

Dans un article publié sur ce blog le 16 décembre 2017 et intitulé « Cette pourriture antisioniste issue de la gauche », j’écrivais : « Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les trotskystes s’en sont tenus pour la plupart au principe de neutralité, étant entendu que le prolétariat n’avait rien à gagner en s’engageant dans une lutte qui opposait deux adversaires pareillement détestables : l’Allemagne nazie et les Anglo-américains, des traîneurs de sabres à mettre dans le même sac… Quant à la situation particulière des Juifs dans l’Europe occupée, elle n’entra à aucun moment dans leurs préoccupations. Ce narratif se poursuivit après la guerre : deux impérialismes pareillement détestables, un narratif qui pour ne pas perdre de sa « crédibilité » devait continuer à taire la Shoah (et autres atrocités nazies) et à faire comme s’il ne s’était rien, vraiment rien passé… Notons au passage que, jusque dans les années 1980, nombre de responsables trotskystes sont juifs. S’abstenir de toute évocation du malheur juif les aide – pensent-ils – à camoufler leur origine et à se poser en authentiques militants internationalistes. Mais, surtout, mettre la Shoah au placard leur permet de préserver leur analyse “équilibrée” de la Seconde Guerre mondiale et de ces deux impérialismes antagonistes pareillement détestables. Considérant ce cadre mental, on ne sera pas étonné de constater que certains négationnistes sont originaires de l’extrême-gauche. Le négationnisme n’est pas une spécificité de l’extrême-droite. »

On comprend que les déclarations de ce dirigeant du Bund, Henryk Erlich, aient fait les délices de Jean-Jacques Marie & Cie.

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Afin d’ouvrir ce sujet à l’actualité, je me permets de reproduire dans son intégralité une entrevue publiée le jeudi 27 avril 2017 par le CCLJ (Centre communautaire laïc juif David Susskind) à l’occasion des dernières élections présidentielles, entrevue Nicolas Zomersztajn – Simon Epstein intitulée « Le refus de Mélenchon s’inscrit dans une logique idéologique » :

(Historien israélien spécialiste de l’antisémitisme et des personnalités françaises antiracistes et pacifistes de gauche qui se tournèrent vers la Collaboration, Simon Epstein nous offre un éclairage historique sur le trotskisme permettant de comprendre le refus obstiné de Jean-Luc Mélenchon d’appeler ses électeurs à voter pour Emmanuel Macron au second tour afin de barrer la route à l’extrême-droite.)

Que pensez-vous du refus de Jean-Luc Mélenchon d’appeler à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises ?

La position de Mélenchon est passionnante pour l’historien que je suis. Elle va à l’encontre de celle des communistes qui constituent pourtant une portion importante de ses soutiens au premier tour de cette élection présidentielle. Les communistes ont appelé à voter Macron au second tour : « Nous en appelons à barrer la route de la Présidence de la République à Marine Le Pen, à son clan et à la menace que constitue le Front national pour la démocratie, la République et la paix, en utilisant le seul bulletin de vote qui lui sera malheureusement opposé pour le faire ». Ce point de discorde met en exergue deux approches inconciliables : celle des communistes et celle de l’ancien trotskiste qu’est Mélenchon.

Son refus de ne pas appeler ses électeurs à barrer la route à la candidate d’extrême-droite au second tour peut-il trouver sa source dans ce passé trotskiste (les lambertistes de l’OCI) ?

Sans aucun doute. Ce refus ne fait que s’inscrire dans une attitude idéologique que les trotskistes ont adoptée face aux nazis. Si une partie minoritaire des trotskistes franchit la ligne en rejoignant la Collaboration, la majorité d’entre eux se cantonne dans une forme de neutralité. Ils voient la Seconde Guerre mondiale comme une répétition de celle de 1914-1918. Il s’agit d’une guerre entre deux impérialismes. Le prolétariat n’a donc pas à prendre position pour les parties engagées dans cette guerre. Ni l’impérialisme anglo-américain de Churchill et Roosevelt, ni l’impérialisme allemand de Hitler. Les trotskistes appliquent donc à la Seconde Guerre mondiale la grille analytique de la Première Guerre mondiale. Il en résulte qu’il ne faut pas résister face à l’occupant nazi. Ils se lancent dans des activités surréalistes de distribution de tracts aux soldats « prolétariens » allemands, car « Derrière un soldat “nazi” se cache un travailleur allemand ». Ils pensent pouvoir favoriser la fraternisation internationaliste contre les impérialismes. Les trotskistes distribuent des tracts aux soldats allemands que les communistes, engagés dans la Résistance, s’efforcent de tuer ! Cette attitude absurde consistant à considérer les alliés anglo-américains et l’Allemagne nazie comme deux ennemis de la classe ouvrière qui se valent entraîne donc les trotskistes à ne pas prendre position dans cette guerre contre l’occupant nazi, en dehors de rares exceptions entrées dans la Résistance. Et avec le fameux « Ils se valent » publié en juin 1944 par le journal « La Vérité » (alors que les alliés viennent de débarquer en Normandie pour libérer l’Europe), ils ne font que confirmer qu’ils estiment que Roosevelt et Hitler se valent.

Cette attitude aura-t-elle des conséquences sur la manière avec laquelle les trotskistes vont envisager la Shoah après 1945 ?

Évidemment, et cette attitude sera lourde de conséquences. La formule « Ils se valent » et l’assimilation de Roosevelt à Hitler dicte leur attitude après la guerre. Les trotskistes ne peuvent pas parler de la Shoah. S’ils commencent à parler de la Shoah et des atrocités nazies, il leur est difficile, voire impossible, de continuer à tenir la ligne « Ils se valent » de l’équivalence. Ils ne peuvent alors plus prétendre que les impérialistes américains et les impérialistes allemands sont pareils. Cela revient précisément à mettre en évidence ce qui les distingue. C’est ce qui a entraîné les trotskistes à ne pas aborder l’extermination des Juifs d’Europe. Dans les textes trotskistes des années 1950, on ne parle pas de la Shoah. Laurent Schwartz, le mathématicien français trotskiste, a même admis sans ses mémoires qu’ils parlaient de la Seconde Guerre mondiale sans jamais dire un mot sur la Shoah. Parce que la Shoah détruit complètement l’édifice fondé sur le « Ils se valent ». Tout homme normalement constitué ne peut reconnaître que les États-Unis et l’Allemagne nazie se valent si on lui parle de la Shoah. C’est la raison principale pour laquelle la Shoah, des années 1950 aux années 1980, ne figure ni dans les discours, ni dans la presse, ni dans les publications, ni dans les programmes de formation militante, ni dans les commémorations des diverses chapelles trotskistes. Aussi longtemps que la Shoah et les horreurs hitlériennes restent délibérément ignorées des trotskistes, ces derniers peuvent dénoncer sans frein les « crimes impardonnables » commis par l’impérialisme américain aux quatre coins du monde.

Au-delà de cette ligne de l’équivalence des systèmes, l’idée selon laquelle les Juifs sont des bourgeois et le nazisme est aussi une idéologie bourgeoise les empêche-t-elle aussi d’évoquer la Shoah ?

Oui. Pour les trotskistes, il est inimaginable que des bourgeois s’en prennent à des bourgeois. En raison de la lutte des classes, ces derniers ne peuvent massacrer que des prolétaires, un point c’est tout. C’est ce qui rend l’antisémitisme et la Shoah illogiques à leurs yeux. Il est évident que ce type de raisonnement apparaît comme complètement tordu, mais il ne faut pas oublier qu’on est face à des dogmatiques. Dans le meilleur des cas, le plus fréquent, cela se traduit par le silence ; dans le pire des cas par le négationnisme.

Les trotskistes ont-ils évolué sur leur impasse de la Shoah ?

Oui, mais seulement parce qu’ils la jugent nécessaire. Quand le besoin s’en fait sentir, ils sont prêts à introduire la Shoah dans leurs thématiques et leurs mobilisations. Observons deux cas, lourds de signification l’un comme l’autre, et qui procèdent d’une même logique. Le premier cas s’est manifesté lors de la réémergence électorale de l’extrême-droite française, dans la foulée des succès initiaux du Front national de Jean-Marie Le Pen, en 1984. La Shoah fut donc utilisée dans l’idée que son souvenir conduirait la jeunesse française à comprendre les dangers liés à l’essor d’un parti d’extrême-droite. Auparavant indifférents au malheur juif et insensibles à la Shoah, certains intellectuels se mirent soudain à s’indigner des atrocités hitlériennes, dans le but de combattre le racisme anti-arabe. Dans l’esprit des trotskistes, et plus généralement dans l’esprit de l’extrême-gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l’ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l’extrême-droite française. Une deuxième occasion d’exhumer la Shoah et de l’introduire dans l’arsenal argumentaire trotskiste leur a été fournie par la première et surtout par la deuxième Intifada. Cette fois, il s’agissait de donner libre cours à un antisionisme radical, en expliquant que les Israéliens font aujourd’hui aux Palestiniens, en gros, ce que les nazis firent aux Juifs pendant la guerre. Il s’agit de retourner la Shoah contre les Juifs et de diaboliser les Israéliens, tout en diffusant une vue aberrante et fantasmée du conflit proche-oriental.

Olivier Ypsilantis

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