Le sionisme vu par les trotskystes – 1/2

 

1938, trois sionistes se rendent en Pologne afin d’inviter le maximum de Juifs à quitter un pays où l’antisémitisme est endémique pour la Palestine. Leurs noms, David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky et Yitzhak Grynbaum. Ils veulent prendre contact avec les autorités polonaises afin de leur faire part d’un projet, un projet qui ne pourra que leur plaire puisqu’ils ont en tête de débarrasser leur pays autant que possible de la présence juive par l’émigration. Simon Doubnov (que j’évoque sur ce blog dans un article en trois parties intitulé : « Le Bund – L’union générale des ouvriers juifs de Russie, de Pologne et de Lituanie ») encourage cette visite qui provoque une réponse ferme de Henryk Erlich, dirigeant du Bund.

En cette année 1938, des responsables polonais encouragent l’émigration des Juifs. Ils insistent sur le fait que leur présence qu’ils jugent encombrante est par ailleurs devenue dangereuse pour les Juifs eux-mêmes et que leur avenir est sombre, très sombre, que les choses ne feront qu’empirer et qu’ils doivent faire leurs valises sans tarder. Il faut lire « Juifs en Pologne. La question juive pendant l’entre-deux-guerres » de Pawel Korzec (1919-2012), un historien juif polonais qui rapporte notamment l’intervention de Léon Petrazycki, l’un des principaux précurseurs de la sociologie du droit, qui invite les Juifs à ne pas résister à une nécessité historique et à émigrer.

La Pologne participe, modestement certes, au dépeçage de la Tchécoslovaquie, un fait plutôt oublié. La Pologne s’approprie le Teschen en septembre 1938, avant que le Reich ne se l’approprie après la défaite de la Pologne en septembre de l’année suivante. L’ambassadeur de Pologne en Allemagne est aimablement reçu par Hitler qui lui confie qu’il comprend que son pays veuille annexer des territoires pour y envoyer ses Juifs. Les nazis qui suivent leur logique raflent quelques semaines après quinze mille Juifs qui résident dans le Reich pour les expédier en Pologne… Un projet de loi sur l’émigration (forcée) des Juifs doit être soumis au Parlement polonais. Pawel Korzec rapporte les détails de cette affaire dans le livre dont il est question ci-dessus.

 

Vladimir Jabotinsky (1880-1940)

 

David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky et Yitzhak Grynbaum arrivent donc dans une Pologne désireuse de se débarrasser des Juifs par l’émigration, tandis que Henryk Erlich et autres responsables du Bund se démènent pour la défense des Juifs de Pologne, en luttant sur deux fronts : lutte contre l’antisémitisme et lutte pour la défense des ouvriers (ou prolétaires) juifs, deux fronts qui s’imbriquent. Henryk Erlich va adresser une réponse plutôt atroce aux trois sionistes en voyage. Il faut bien sûr avoir étudié l’histoire et l’idéologie du Bund pour comprendre cette réponse. Si je juge que cette réponse est atroce, c’est parque que je la considère rétrospectivement. Henryk Erlich était simplement dans sa logique et il la défendait bec et ongles. Sa situation était précaire, et dirais-je, désespérée. On ne peut lui nier courage et détermination. Mais de mon point de vue, rétrospectif donc, je ne puis m’empêcher de lire dans cette réponse ces divagations antisionistes qui flirtent volontiers avec le conspirationnisme, divagations qui donneront de nombreuses floraisons à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite. Faites un tour dans leurs sites et blogs et vous comprendrez qu’ils ne pourront qu’être réjouis à la lecture de cette considération de Henryk Erlich, à savoir que « les dirigeants du mouvement sioniste ont commencé à jouer ouvertement la carte antisémite ! Leur esprit est envahi par la pensée folle de former un bloc des pays ayant des gouvernements antisémites comme alliés du sionisme, constituant une force pour exercer une pression sur le gouvernement britannique ». La Palestine est alors sous mandat britannique.  Les crétins bavards (très nombreux à l’extrême-gauche-droite) en concluront que les sionistes sont des antisémites ou, tout au moins, qu’ils sont malfaisants pour les Juifs de la diaspora voire d’Israël ; je ne force pas la note ; j’ai tellement parcouru leurs productions qui répondent (sans le savoir) à cette très profonde pensée du Herr Doktor Joseph Goebbels, maître en propagande : « Plus le mensonge est gros, mieux il passe ».

Je n’ai pas été surpris de trouver cette réponse dans le n° 81 (premier trimestre 2019) de la revue trotskyste « Cahiers du mouvement ouvrier », réponse présentée par l’un de ses fondateurs et directeur de la publication, Jean-Jacques Marie, réponse traduite et publiée par les soins de ladite revue à partir du texte anglais publié dans « The Jewish Labor Bund in Poland » d’Emanuel Nowogrodzki. Les sionistes sont accusés de pactiser avec les antisémites. Et je me garderai de citer les très nombreux sites et blogs de diverses obédiences qui manient ce genre d’insinuation afin de ne pas leur faire de publicité.

Henryk Erlich surnomme Vladimir Jabotinsky « Duce », ce qui revient à le traiter de fasciste. Vous connaissez la rengaine. Vladimir Jabotinsky a étudié avec intérêt les réalisations du socialiste (du fasciste, le fascisme étant l’une des nombreuses formes du socialisme) Benito Mussolini car Vladimir Jabotinsky était un intellectuel de premier rang et que la curiosité est l’une des caractéristiques de tout vrai intellectuel. Il faut se donner la peine d’étudier Vladimir Jabotinsky, en commençant par lire son autobiographie (superbement traduite de l’hébreu par Pierre I. Lurçat, « Histoire de ma vie »), pour comprendre les rapports complexes de ce grand sioniste au fascisme de Mussolini. Il faut également lire « Le Mur de Fer » (1923), de l’acier trempé, un texte implacablement anti-démagogique et qui aujourd’hui encore suggère un solide axe de réflexion et d’action.

Fort d’une certaine grille de lecture, Jean-Jacques Marie, dans sa présentation à la réponse de Henryk Erlich, nous explique que « la Solution finale est le produit direct de la guerre, souhaitée par les bourgeoisies mondiales, contre l’URSS, considérée par Hitler comme le centre mondial du “judéo-bolchevisme” ». Elles ont bon dos les bourgeoisies mondiales ; c’est un exutoire à toutes les complications du monde, comme l’ennemi du peuple en est un, comme le Juif en est un. Le nazisme à ce que je sache  est anti-bourgeois, le nazisme est révolutionnaire et en aucun cas conservateur, ce qui explique la résistance conservatrice à Hitler – trop souvent cachée au seul profit des communistes. Dire que le nazisme a été révolutionnaire ne peut que déplaire aux Trotskystes & Cie qui parent le mot révolutionnaire de toutes les vertus, alors que… Le régime nazi a été férocement anticonservateur – antibourgeois –, ce régime qui a exterminé industriellement des millions d’êtres, qui a remodelé les frontières d’un continent, qui a éructé des slogans de haine, qui a décidé l’extermination d’un peuple et la réduction en esclavage d’autres peuples, qui… Les nazis ont bien été des révolutionnaires, n’en déplaise aux révolutionnaires patentés qui auréolent la Révolution de sainteté et la parent de toutes les vertus… Il est vrai qu’à leurs yeux brûler les hérétiques qui ne marchent pas au pas est un acte de sainteté, que dénoncer, condamner, excommunier, ostraciser et j’en passe sont autant d’actes de vertu ou, tout au moins, de salut public, de salubrité publique.

Les Trotskystes & Cie sont de vieux filous ; ils ont reproduit à dessein cette réponse de Henryk Erlich en prenant soin de la faire précéder d’une présentation de Jean-Jacques Marie et suivre d’un article sur l’antisémitisme extrait d’une revue trotskyste. Tout d’abord, reconnaissons à ceux envers desquels nous prenons nos distances leurs mérites. Ces documents sont authentiques, comme tous les documents présentés par les « Cahiers du mouvement ouvrier », et je les en remercie. Je suis un fidèle abonné à cette revue trimestrielle et je ne le regrette pas. J’y apprends beaucoup avec ces documents de première main ; par ailleurs, elle me permet de mieux prendre note d’une certaine dialectique, trotskyste en l’occurrence, de mieux étudier leurs ficelles. Les trotskystes savent vous faire sentir coupable pour mieux pousser leurs pièces et vous mettre en échec et mat. Ils ne sont pas les seuls à agir de la sorte, mais ils agissent de la sorte avec un art consommé.

Ce qui compte pour Henryk Erlich, c’est la défense des masses populaires juives, des travailleurs juifs, et la lutte contre l’antisémitisme. Fort bien. Mais je m’élève lorsque ce dirigeant du Bund lance tout de go sans se donner la peine d’approfondir que les « trois gros bonnets sionistes, représentant les diverses factions sionistes » en tournée en Pologne ont affirmé leur plein accord avec les antisémites polonais. Henryk Erlich défend sa cause. Je respecte l’homme et m’efforce de situer ses préoccupations et ses dénonciations dans son époque. Mais je refuse que des courants politiques diversement antisionistes s’emparent de tels propos pour mieux présenter les sionistes comme des suppôts de Satan, comme des amis des antisémites, ce qui est un comble !

Cet antisionisme, dans ses nombreuses fièvres et délires consécutifs, laisse entendre que l’actuelle vague d’antisémitisme est activée en sous-main par Benyamin Netanyahou (considéré par beaucoup d’ignares comme un fasciste, voire un nazi) désireux d’attirer en Israël le plus grand nombre de Juifs. Logique viciée alimentée par une immense paresse intellectuelle, par une prétention morale activée par l’ignorance.

Henryk Erlich : « L’antisémite Kurier Warszawski a présenté le livre de Vladimir Jabotinsky “L’État juif” comme le plus grand événement littéraire de notre époque. Que voulez-vous de plus ? » Et alors ? Dans un ordre d’idée à peine différent, j’ai un goût prononcé pour la musique de Richard Wagner, le musicien favori de Hitler. Ne serais-je pas nazi ? Et il me revient que je suis sioniste ; alors, ne serais-je pas antisémite ? Pouah ! Ces pauvres tentatives d’intimidation qui procèdent par sophismes (les trotskystes en bouffent du sophisme et ils nous en gavent) ou syllogismes dévoyés doivent être écrasées comme on écrase une mouche avec une tapette.

Henryk Erlich : « Le grand Julius Streicher lui-même a reproduit un article de Yitzhak Grynbaum, accompagné du commentaire : “Ce Grynbaum est un honnête juif…” ». Fort bien ; nous avons encore un exemple de sophisme ou de syllogisme dévoyé que sauront apprécier les Trotskystes & Cie. Hitler admirait « Orages d’acier » (In Stalhgewittern) d’Ernst Jünger, donc Ernst Jünger était un nazi, ainsi qu’André Gide qui admirait ce livre ; et je suis un nazi puisque j’admire ce livre…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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