Lettre à Jessie Bensimon

 

Des souvenirs ? Lorsqu’on me demande d’évoquer des souvenirs, je ne sais comment m’y prendre. Des considérations d’Emmanuel Berl me sautent… à la mémoire. Il commence ainsi « Rachel et autres grâces » : « Bien des fois, j’ai essayé d’écrire ma biographie. Je n’ai pas pu ; même une journée, une heure de ma vie, il est impossible que je les reconstitue ; je trouve devant et derrière moi un fatras gazeux qui se dérobe et d’ailleurs se détruit. Le domaine du souvenir est trop vaste pour que je ne m’y perde pas, fût-ce dans ses moindres parcelles, et celui de l’oubli l’est encore davantage ». Alors, pourquoi ne pas laisser couler sa vie, simplement ? C’est facile pour certains, c’est difficile voire impossible pour d’autres, ces derniers étant beaucoup moins nombreux me semble-t-il. Quelques pages plus loin, Emmanuel Berl écrit : « Comme chacun possède un “musée imaginaire” constamment enrichi par le progrès de l’archéologie, de la photographie, de la télévision, du tourisme, chacun possède aussi un musée personnel – le vrai –, celui qui comprend les tableaux qui n’ont pas été des objets, mais des rencontres. On ne le visite d’ailleurs guère, on se plaît à le confondre avec l’autre, on évite de mesurer ses dimensions dérisoires. »

Mais on peut dire ses souvenirs – des souvenirs –, et avec élan, ivresse même, à partir du moment où l’on n’est pas dupe, où l’on sait qu’ils sont brassés dans un magma en perpétuel mouvement qui les consume. Question pourtant : on dit volontiers que le souvenir est un patchwork ; l’image est séduisante, est-elle vraiment exacte ? Ne serait-il pas plutôt une pièce de tissu, de dimensions variables, mais dans tous les cas terriblement mitée, avec des traces d’usure et des trous partout, des trous qui occupent plus de surface (la surface d’un trou ?) que ce qui est épargné ? Cette dernière image me semble mieux rendre compte de ce qu’est la mémoire – notre mémoire.

 

L’avenue d’Eylau

 

Pourtant, à partir du moment où l’on constate et admet ce bien triste état tout est possible. On se place devant le clavier ou la feuille blanche et quelque chose vient, quelque chose qui est au moins autant dicté par ces pauvres surfaces épargnées que par ces vides, ces trous – les trous de la mémoire. Je me souviens qu’à l’École des Beaux-Arts, en première année, un professeur avait attiré mon attention sur le fait que dans la peinture chinoise (nous analysions une peinture chinoise), mais sa remarque pourrait s’appliquer à toutes les peintures, le non-peint (le vide) était aussi important que le peint (le plein). Idem avec la xylographie (ou la linogravure), cette technique de taille dite d’épargne où ce qui apparaît en noir est ce qui n’a pas été gravé mais épargné. Il en va de même avec la mémoire qui s’écrit : elle délinée bien malgré elle des absences, elle circonscrit des trous… Par exemple, si je m’efforce de reconstituer cette journée d’hiver avenue d’Eylau, me vient une ambiance (une totalité, l’illusion d’une totalité) ; mais à bien y regarder elle est faite de lambeaux, d’approximations, de manques, de décousu (la mémoire est pleine de trous et décousue). Sans que je m’explique pourquoi elle a choisi de retenir tel instant et pas tel autre, celui qui l’a immédiatement précédé ou celui qui l’a immédiatement suivi, par exemple. Et encore, ces images qui me semblent si précises et qui flattent ma mémoire (j’ai une bonne mémoire, n’est-ce pas ?) sont grignotées sur les bords, avec des sinuosités blanches comparables à celles que laissent les lépismes sur le papier. Pire, l’objectif a été mal réglé, avec des zones floues, surexposées ou plongées dans le noir, effaçant mille détails ; et les cadrages ignorent (précisément parce qu’ils sont des cadrages) ce qui les cerne. L’objectif a été mal réglé et le travail en labo photo a été bâclé.  C’est ainsi, il faut en prendre note et évoluer autour de ces manques, dans ces imperfections.

Je me souviens qu’en entrant dans le vaste appartement de l’avenue d’Eylau, j’ai pensé qu’il avait influé sur la composition de certaines de tes gravures d’alors, à la pointe de diamant, des gravures qui par la légèreté et la fluidité du traitement m’ont évoqué des œuvres de Jules Pascin. Quelques années après, quelque part – où ? –, j’ai pu détailler des peintures de Pierre Laprade, et je me suis souvenu de tes gravures des années 1980.

Je me souviens avec une grande précision (à moins que ma mémoire ne me joue des tours) de la tonalité du ciel sur l’avenue d’Eylau en ce jour puis de l’éclairage du salon ; ainsi puis-je revenir à ma guise dans une ambiance particulière, comme dans un film. Mais l’ambiance, cette chose indéfinissable et si précieuse, ne s’embarrasse pas de précisions. Certes, elle s’en nourrit mais sans vraiment s’en préoccuper.

 

Le Palais des Études de Félix Duban

 

Le souvenir a des manques partout. Mais pourquoi précisément ces manques et pas tels autres, juste à côté par exemple, dans l’espace et dans le temps ? Je feuillette une fois encore « Sylvia » d’Emmanuel Berl. Il y évoque un souvenir, son premier souvenir, « le plus ancien de tous », la naissance de son frère : « Je suis chez ma grand-mère. Elle habite le cinquième étage de la maison dont nous occupons le troisième étage ». Et sais-tu où ? Avenue d’Eylau, précisément. L’auteur revient donc par le souvenir dans la chambre de sa grand-mère : « Elle a deux fenêtres : l’une près de la porte, l’autre près de la bibliothèque. Entre les deux fenêtres, le chiffonnier de marqueterie jaune et noir d’où elle tire les bonbons de réglisse, les pièces de cinquante centimes qu’elle donne, chaque dimanche, à chacun de ses petits-enfants, et des bouts de ruban, et des boîtes en carton, et des médailles ». Et la description se poursuit avec luxe de détails. Dans ce décor, il place sa grand-mère et sa tante qu’il décrit aussi avec luxe de détails. Pourtant, il termine sur une note de tristesse : « Mais je ne puis retrouver la chambre de mes parents, ni le salon où maman buvait du thé, elle aussi, avec ses amis ou ses sœurs ! » ; et ainsi de suite avant de se reprendre : « Enfin, un souvenir net » ; et il revient avenue d’Eylau, dans la chambre de sa mère. Question : « Pourquoi ce souvenir subsiste-t-il, seul de son époque, seul de son espèce ? »

Je reviens dans cette journée, avenue d’Eylau. Je revois une longue table. Je me souviens que j’en occupais une extrémité et que je faisais ainsi face à la porte d’entrée. Tu m’as alors montré certaines de tes petites sculptures sur un ton découragé, ce qui m’incita à t’encourager, sans avoir à me forcer, je les appréciais. Je me souviens de ces deux femmes, tes tantes, qui semblaient veiller sur toi, attentives, d’une politesse et d’une douceur exquises. Cette politesse et cette douceur accentuaient ma timidité et je redoutais de commettre une indélicatesse. J’ai rencontré ces deux femmes ailleurs (mais était-ce avant ou après cette journée ?), devant le Palais des Études de Félix Duban. Tu leur faisais visiter l’École (des Beaux-Arts). Je venais d’acheter la somme iconographique sur Franz Kafka de Klaus Wagenbach (à la librairie Le Divan, à l’angle de la rue Bonaparte et de la rue de l’Abbaye) récemment parue aux Éditions Belfond. Je leur fis part avec enthousiasme de mon acquisition. Je te revois donc en compagnie de tes deux parentes. Le ciel était bleu avec quelques nuages ramassés ; mais en quelle saison étions-nous ? Et à quoi me mène cette ratiocination ? Où tendent ces souvenirs ? Je fais miennes ces questions d’Emmanuel Berl.

Il écrit encore, et toujours dans « Sylvia » : « Mon passé m’échappe. Je tire par un bout, je tire par l’autre, il ne me reste dans la main qu’un tissu pourri qui s’effiloche ». Mais d’un coup j’ai honte de toutes ces citations ; et, à ce propos, un souvenir me vient. A la suite d’une conversation littéraire, dans l’atelier de l’Hôtel de Chimay, tu m’avais appelé, avec un sourire « Monsieur Citation(s) ».

Il y aurait bien un moyen de s’ôter à cette impression déprimante de tissu pourri et tout troué : en revenir à la structure vivifiante du « Je me souviens » mise en œuvre par Georges Perec et, avant lui, par Joe Brainard (« I remember ») et reprise par tant d’autres. C’est simple, dynamique comme une marche au grand air où un pas entraîne le suivant sans que nous ayons à y penser. Mais cette comparaison à ses limites car s’il y a un continuum dans la marche, rien de tel avec le souvenir même si l’ambiance peut en donner l’illusion. Quoi qu’il en soit, le leitmotiv « Je me souviens » crée une sorte d’ivresse, de plaisir léger, de dynamisme qui appelle à lui des énergies dispersées. Alors, pourquoi s’en priver et ne pas pratiquer cet exercice comme on pratiquerait un exercice physique ?

 

L’hôtel de Chimay

 

Et j’en viens aux « Je me souviens ». J’écarte ceux que j’ai pu évoquer d’une manière ou d’une autre, et j’en écarte d’autres par discrétion. Je t’en propose quelques-uns et je suis certain que sitôt cette lettre envoyée d’autres souvenirs viendront taper à ma porte :

Je me souviens qu’elle avait une chevelure très noire et très volumineuse qui m’évoquait celle d’une tante d’origine grecque, Tante M., qui ressemblait à s’y méprendre à Liz Taylor.

Je me souviens d’elle en blouse blanche maculée d’encre devant la plaque chauffante, dans l’atelier de gravure en taille-douce.

Je me souviens qu’elle demeurait dans un immeuble d’une avenue qui portait le nom d’une bataille dont je détaillais au Louvre l’immense représentation d’Antoine-Jean Gros, « Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau », en m’attardant sur le tout premier plan avec ses enchevêtrements de morts et de blessés, de souffrances.

Je me souviens (c’est à cette occasion que j’ai retrouvé sa trace, sur Internet) qu’elle remporta un concours institué par la Monnaie de Paris pour « trois médailles de cou en or juives », avec trois dessins : « Les Tables de l’Alliance », « Menorah », « Comme un lys entre les chardons ».

Je me souviens d’une conversation (dans ses grandes lignes car le détail n’est plus qu’effacements) dans ce même atelier, juste après mon retour d’Israël et d’un séjour dans le Sinaï, début années 1980. Je me souviens qu’une amie l’accompagnait, d’une grande beauté. Il fut question de ce voyage mais aussi de Franz Kafka. J’eus l’impression de trop parler ; je cherchais probablement à cacher l’émotion que me donnait cette beauté.

Je me souviens… Mais de quoi te souviens-tu ?

 

PS : Concernant la vidéo sur la gravure, seul apparaît le nom de Didier Boyaud de l’Atelier D’N’D. Le nom de Jac Lesser (dont je n’ai aucun souvenir et peut-être ne l’ai-je jamais rencontré) n’apparaît à aucun moment.

Olivier Ypsilantis

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