En compagnie de Gregorio Luri

 

“El filósofo pragmatista norteamericano John Dewey decía que si alguien dominase las canciones de un pueblo, no necesitaría las leyes. Lo que hace falta son canciones, mitos colectivos, determinados valores, algo que no se está haciendo”, Gregorio Luri.

 

Gregorio Luri Medrano est né à Azagra (Navarra) en 1955. Il demeure à El Masnou (Barcelona) depuis 1979. Il a étudié à Pamplona et à la Universidad de Barcelona où il a obtenu une licence de Ciencias de la Educación et un doctorat de Philosophie. Il a publié une quinzaine de livres relatifs à la politique, la philosophie et la pédagogie, parmi lesquels « La escuela contra el mundo », « Introducción al vocabulario de Platón », « Erotismo y prudencia » et « ¿Matar a Sócrates? ».

L’histoire du conservatisme en Espagne est plutôt affligeante. Avec Antonio Cánova del Castillo se présenta pourtant l’occasion d’établir une solide tradition conservatrice. Il n’en sera rien, et d’abord parce qu’Antonio Cánova del Castillo et Eduardo Dato furent assassinés, ensuite parce que celui qui aurait pu être leur héritier, Antonio Maura, fut victime de ses propres décisions. La pensée politique conservatrice a des composantes tragiques que souligne la Generación del 98 qui s’est d’abord préoccupée de faire preuve de tenue morale face à la décadence de l’Espagne plutôt que de proposer au pays un mythe collectif. Ajoutez au tableau l’assassinat de José Calvo Sotelo et la tragi-comédie du franquisme qui s’appropria avec autorité la tradition conservatrice dans le but de construire un mythe impérial, alors que défendre un tel mythe dans les années 1940 était tout bonnement inepte. Juan Donoso Cortés, Amado Balmes, Marcelino Menéndez y Pelayo, Ramiro de Maeztu ou Juan Vázquez de Mella n’étaient pas des franquistes mais leur pensée est restée associée au franquisme. Si nous ne faisons pas l’effort de les détacher du franquisme, nous sommes complices d’usurpation : il ne faut pas faire cadeau à Franco et au franquisme de ces hommes…

 

 

Le progressiste voit la route à suivre pour parvenir à une destination précise ; il est par ailleurs convaincu que les vents de l’Histoire le conduiront à bon port. Le réactionnaire va contre le vent et s’efforce de revenir à son point de départ – soit la sécurité du port. Le conservateur s’efforce plus modestement de maintenir son embarcation à flot en commençant par ne pas la faire trop rouler tant à bâbord (gauche) qu’à tribord (droite), ce à quoi le progressiste et le réactionnaire ne peuvent se résoudre.

Le conservatisme laisse entendre qu’il n’y a peut-être pas d’ancrage rationnel en politique, raison pour laquelle il est préférable de ne pas mépriser et mettre au placard l’héritage des institutions. Je pourrais à ce propos en revenir à Edmund Burke, le plus pur représentant du conservatisme, et à la valeur qu’il accorde au préjugé (prejudice), aux sédiments déposés par les siècles.

La droite espagnole a toujours cherché à promouvoir un passé idéologiquement neutre – neutralisé –, ce qui n’a aucun sens. Il faut comprendre ce qui suit : un certain orgueil national est non moins important pour une communauté que l’auto-estime pour un individu. Un pays qui ne s’estime pas ne peut s’améliorer qu’au prix de grandes difficultés ; alors que s’il s’estime, il dispose d’un capital de confiance qui lui permet d’affronter le futur et ses incertitudes. La tradition espagnole a des raisons d’être fière et des raisons de ne pas l’être – et il en va ainsi de toutes les traditions. Parmi les fiertés espagnoles, la Escuela de Salamanca. Le philosophe catalan Eduardo Nicol a par exemple montré que Francisco Suárez est plus moderne et exhaustif que John Locke. Mais le nom de John Locke est autrement plus connu que celui de Francisco Suárez qui n’intéresse que quelques érudits.

La gauche est une dévote du Progrès, du Mieux. Elle ne peut plus s’offrir le luxe d’être hégélienne, mais elle est incapable de renoncer à un historicisme light. Pourtant, si le Progrès était garanti, Lénine n’aurait pas eu besoin d’organiser un parti se disant d’avant-garde engageant des révolutionnaires professionnels, des intellectuels issus de la bourgeoisie dans leur majorité. On sait que Lénine n’avait pas grande confiance dans la volonté réformatrice d’un peuple composé dans son écrasante majorité de paysans illettrés. Qu’est-ce que le Progrès ? La gauche s’interroge et s’efforce de trouver de nouveaux filons d’espérance à exploiter afin de maintenir la pulsion prophétique. La droite quant à elle semble espérer pouvoir redonner une charge providentielle à l’Histoire. Elle semble parfois s’être perdue dans des questions métaphysiques alors qu’elle pourrait se contenter d’assumer la fragilité de la politique et la résistance spécifique de la politique à la raison, ce qui suffirait à la situer de plain-pied dans le présent. L’étude du passé ne nous permet pas de prévoir le futur mais peut au moins nous servir de guide. Le conservatisme du XXI siècle doit être postmoderne. Quant à la structure des sociétés, je m’en remets à John Burnham. Voir « The Managerial Revolution: What is Happening in the World ».

La droite espagnole se dit conservatrice et libérale et vice-versa ; or ces deux tendances sont distinctes sur deux points essentiels : la gestion politique et la clarté idéologique. La politique suscite d’étranges accouplements. Quant aux idéologies, toutes ont un parent excentrique voire peu présentable avec lequel il faut néanmoins partager son intimité. Le bon dirigeant politique est celui qui sait organiser des consensus et des majorités. Aucune cause politique n’est parfaite, il n’empêche que certaines sont nobles et que le but du conservateur est de s’allier à ces causes nobles et imparfaites. Une claire conscience de leur imperfection le préviendra de tout fanatisme ; et celle de leur noblesse le préviendra de la déception, de l’amertume. Antonio Cánova del Castillo (Partido Conservador), très lucide, admettait que son parti ne pouvait affronter certains problèmes sans se fracturer. Il observait avec réticence l’intrusion du Vatican dans la vie politique de son pays tout en sachant qu’il y avait dans son parti de fermes partisans de la papauté ; c’est pourquoi il transmit sa décision à Práxedes Mateo Sagasta (Partido Liberal) afin qu’il fasse ce que lui ne pouvait faire : appliquer le Concordat au pied de la lettre.

 

 

Juan Valera était un libéral qui se sentait volontiers plus proche d’Antonio Cánova del Castillo que de Práxedes Mateo Sagasta ; et il était en étroite relation avec Marcelo Menéndez y Pelayo. Il savait qu’une société ne doit pas ignorer qu’elle n’occupe pas un monde neuf mais d’occasion (de segunda mano) pourrait-on dire, que nous sommes tous des épigones. L’ignorant (le barbare) est celui qui est si pauvre qu’il n’a que des contemporains. Cette pauvreté est absence de mémoire (pobreza desmemoriada) et c’est elle qui ouvre la voie à l’invasion verticale des barbares.

Je suis plutôt mauvais chrétien car je suis incapable de vivre la foi de mon père, mais je suis conscient (n’en déplaise aux anti-chrétiens) de l’impact du christianisme sur ce qui nous entoure et sur ce que nous portons en nous. Pourquoi exige-t-on du Chrétien qu’il justifie ses croyances non raisonnées (creencias no razonadas) alors que l’athée n’a jamais à justifier ses incroyances non raisonnées (increencias no razonadas) ? Il est important de montrer les possibilités de dialogue avec notre tradition. Le passé ne passe jamais vraiment ; il contient des potentialités qui demandent à être pensées, des axes parfois tronqués qui demandent à être prolongés.

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Gregorio Luri est l’une des figures les plus importantes du conservatisme, aujourd’hui en Espagne. Son livre récemment publié, « La imaginación conservadora », restera une référence. Il y invite les Espagnols au dialogue avec leur tradition. L’éducation (voir la liste de ses publications relatives à cette question) est par ailleurs un thème central dans les préoccupations de cet intellectuel.

Gregorio Luri note que le dialogue des pays voisins de l’Espagne (comme le Royaume-Uni, la France ou l’Italie) avec leur passé respectif est plus intense qu’en Espagne, notamment par le biais de l’activité éditoriale. Il invite donc l’Espagne à faire comme ses voisins, d’autant plus que la tradition espagnole est très riche. Aussi engage-t-il les Espagnols à lire Edmund Burke mais aussi Gaspar Melchor de Jovellanos, en un mot à s’ouvrir mais sans oublier leurs auteurs. Ainsi faudrait-il étudier la Escuela de Salamanca en tant qu’européens mais aussi et d’abord en tant qu’espagnols.

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Personne n’ose se dire conservateur depuis Antonio Maura ; et ceux qui auraient pu être conservateurs se sont perdus chez Franco et son parti unique, ce qui a entraîné un manque toujours perceptible. Le franquisme s’est approprié des intellectuels qui n’étaient en rien franquistes ; aussi, redisons-le, ne pas se donner la peine de les étudier parce que nous les avons catalogués franquistes, c’est leur faire injure et se montrer complice du franquisme. Je m’efforce de susciter de la curiosité envers une très riche tradition de pensée politique. On m’a accusé de m’intéresser à des penseurs de troisième catégorie ; mais les Espagnols ont une forte tendance à se sous-estimer. Bien sûr, il faut lire l’Américain Richard Rorty et les Français Jacques Derrida ou Michel Foucault, pour ne citer qu’eux, mais il faut lire avec une même attention Nicolás Ramiro Rico ou Juan Vázquez de Mella, pour ne citer qu’eux. Dans cette tradition, disons conservatrice, Antonio Cánovas del Castillo occupe une place considérable ; et il ne faut pas oublier Eduardo Dato et d’autres.

Il faut maintenir la curiosité éveillée, c’est-à-dire l’augmenter. Par exemple, il faut s’intéresser à Martín de Azpilcueta (membre de la Escuela de Salamanca, auteur d’une théorie quantitative de la monnaie) auquel s’est intéressé Joseph Schumpeter. Et pourquoi ne pas nous y intéresser sans passer nécessairement par ce dernier ?

Je revendique l’héritage de Jaume Balmes le Catalan. C’est une figure hors du commun et à multiples facettes. Et ce qui m’intéresse le plus dans sa vaste production ce sont ses écrits journalistiques. Cet homme de la première moitié du XIXe siècle (1810-1848) était grand ouvert à l’Europe et par de nombreux canaux ; il ne se désintéressait pas pour autant de son pays, l’Espagne, et cherchait des solutions à ses problèmes.

Le Regeneracionismo et la Generación del 98 ont été des comédies (paripé). L’un et l’autre s’employèrent à critiquer le parlementarisme qui en dépit de ses insuffisances fut une expérience démocratique. Au lieu de s’engager, ils se contentèrent de critiquer sans jamais proposer une solution. Ils n’ont pas été à la hauteur de ce qu’exigeait d’eux le pays, soit l’élaboration d’un mythe unificateur capable d’être le vecteur d’espérances de la collectivité nationale. Antonio Cánova del Castillo, lui, s’engagea et prit des décisions tout en continuant à écrire et avec beaucoup de style.

Il faut qu’en regard de son passé l’Espagne cesse de placer d’un côté les Bons, de l’autre les Méchants. D’abord, la distinction n’est pas si nette et, surtout, ainsi que je viens de le dire, on n’a que trop tendance à jeter dans un même sac et en vrac nombre d’individus ; et je pourrais en revenir à la récupération d’intellectuels par le régime de Franco. Mais qui dispose de tous les éléments du dossier ? On juge trop souvent animé par ses seuls préjugés, avec des dossiers vides, ou presque, entre les mains.

Olivier Ypsilantis

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