En compagnie de Henry Kamen

 

L’historien Henry Kamen parle :

L’Espagne, entre autres pays, ne prête pas assez attention au passé ; et lorsqu’elle le fait, c’est exclusivement à partir du présent, sans volonté explicite de s’en extraire au moins le temps de l’étude. Les politiques s’efforcent par ailleurs de faire coïncider le passé avec leurs idées, quitte à le truquer et le tronquer, ce qui, il est vrai, n’est pas une spécificité espagnole même si cette tendance peut être plus marquée en Espagne que dans d’autres pays.

Il convient pourtant de préciser que la situation des historiens s’est améliorée en Espagne, et considérablement. Lorsque je suis arrivé dans ce pays dans les années 1960, le regard de l’Espagne sur son passé était d’une parfaite pauvreté. Le pays n’avait tout simplement pas d’historiens, rien que des laudateurs du régime. Il n’y avait pas de bons livres et les bons livres écrits dans un passé plus ou moins lointain, soit les grands classiques du genre, n’étaient pas mis en valeur. Ils étaient oubliés et prenaient la poussière dans les greniers, enfouis sous une idéologie qui ne promouvait en rien la recherche, et dans aucun domaine. Tout n’était que mensonge ou désintérêt envers les moments emblématiques de l’histoire de l’Espagne. Par exemple, il n’y avait pas une seule étude honnête sur l’histoire de l’Amérique espagnole, pas une ! Ainsi l’image qu’avaient les Espagnols du passé de leur pays était-elle exclusivement mythique. Franco n’a rien fait pour la recherche en Espagne, rien, et j’insiste.

Le concept d’hispanismo est né au XIXe siècle. Mais l’hispanista (soit celui qui se dédie avec rigueur aux choses de l’Espagne) est resté marginal. Des étrangers, guère nombreux, sont venus en Espagne pour étudier ce pays car les Espagnols ne le pouvaient pas, faute d’outils. Il ne faut toutefois pas sublimer le rôle qu’ont eu les chercheurs étrangers dans la connaissance que les Espagnols ont de l’histoire de leur pays, contrairement à ce que font certains, trop nombreux me semble-t-il. Nous, les historiens étrangers, sommes simplement venus parce que les Espagnols manquaient dramatiquement de moyens dans leur pays. Nous n’avons aucun mérite particulier par rapport à eux. Ce qu’a gagné l’Espagne au fil des décennies tient à l’intensification des interactions entre ce pays et le reste du monde, des interactions qui ne se limitent pas aux hispanistas étrangers, loin s’en faut.

 

Henry Kamen (né en 1936)

 

Cette volonté qu’ont les hispanistas étrangers d’étudier l’histoire de l’Espagne tient par ailleurs et au moins en partie au manque relatif d’une claire conscience nationale entre Espagnols. Les Espagnols se raccrochent à des mythes. Certes, le mythe entre dans le sentiment d’appartenance à une communauté nationale, et dans des proportions variables, mais il ne faut pas qu’il domine car on finit alors par se perdre et dangereusement.

Les Espagnols, et c’est le point de friction le plus marqué entre eux, ne parviennent pas à s’entendre sur ce qu’est vraiment l’Espagne, ses limites. On a tendance à penser que ce genre de question ne concerne que les Basques et les Catalans, pour ne citer qu’eux. Il n’en est rien. Les Castillans, et depuis le XVIe siècle, ont voulu envisager l’Espagne dans son ensemble comme ils envisageaient la Castille, ce qui a eu pour effet de compliquer les questions de la langue, de l’identité nationale et même de la religion.

Si les Espagnols ne parviennent pas à s’entendre sur ce qu’est l’Espagne, à décider ce qu’est l’Espagne, ils ne pourront pas résoudre les autres questions afférentes à la nationalité. Ce manque de conscience nationale s’explique par le manque de patriotisme. Les Espagnols n’ont jamais été patriotiques, jamais ! Si certains se proposent de lutter pour le pays, comme le font des partis politiques, c’est une fois encore en se raccrochant à une mythologie qu’ils vont par exemple chercher à Covadonga, cette bataille qui en 722 opposa le califat omeyyade au royaume des Asturies et qui, avec la victoire des Asturiens, aurait marqué le début de la Reconquista achevée en 1492.

Si l’on réunit un groupe d’Espagnols autour d’une table en leur demandant ce qu’est l’Espagne, ils ne sauront que répondre, parce qu’ils ne savent pas et ne veulent pas savoir.

La réaction contre la question catalane a été forte dans toute l’Espagne, et pour la raison suivante : parce que les autres Espagnols pensent que la Catalogne n’est pas l’Espagne, ce qui est erroné. Si on se laisse aller à cette vision, il faut s’interroger : l’Andalousie est-elle aussi hors de l’Espagne ? Et Madrid ? Madrid est hors de l’Espagne plus que ne l’est n’importe quel autre point d’Espagne. Il est vrai que l’Espagne n’est pas le seul pays à affronter ce genre de problème ; mais il est en Espagne (et je me limite à l’Europe) d’une acuité particulière. Aujourd’hui, si un politicien en vient à dire à Madrid, « Nosotros los españoles… », on le traite aussitôt de fasciste, ce qui est insensé.

99 % des historiens catalans sont anti-séparatistes, je puis en attester. Et parmi ces historiens, certains ne sont pas des historiens. Oriol Junqueras n’est pas un historien. Il a fait un peu de recherche mais il n’a rien publié d’important. Il ne s’est jamais risqué hors du petit terrain de l’histoire médiévale de la Catalogne. Non loin d’ici (l’entrevue a lieu à Barcelone où Henry Kamen réside depuis plusieurs décennies) il est un quartier appelé El Born. Sa partie médiévale a été restaurée grâce à des capitaux versés par Artur Mas, soit près de quatre-vingt-cinq millions d’euros. Sa présentation a été confiée à un journaliste nommé Quim Torra. Lorsque Oriol Junqueras a dû choisir des collaborateurs à El Born, il a soigneusement évité tout contact avec les historiens et a retenu deux journalistes de TV3. Ainsi tout ce qui a été publié à ce sujet, à commencer par les publications proposées sur place aux visiteurs, ne sont que des mensonges mis en scène par ces journalistes avec la bienveillance d’Oriol Junqueras et des indépendantistes catalans.

L’histoire de la Catalogne est par ailleurs plutôt bien étudiée, il faut le dire, mais elle est volontiers ignorée ou mise au placard par les politiciens nationalistes. L’histoire en tant que science ne les intéresse pas ou, plutôt, les dérange. Aussi élaborent-ils une histoire qui accompagne leur idéologie.

En Espagne, de ce point de vue, le grand problème a été l’Église. Je m’explique. Par manque de moyens, l’État a abandonné l’éducation à l’Église. Aussi avons-nous l’Église de Catalogne, l’Église d’Aragon, l’Église du Pays Basque, etc. La perspective nationale est oubliée. Et ce n’est que par elle qu’il serait possible de parvenir à l’unité linguistique, par le castellano qui est la langue de l’Espagne. Mais, et j’insiste, en Espagne, l’État ayant délégué l’éducation à Église pour des raisons de coût, l’unité du pays, à commencer par l’unité linguistique, ne s’est pas faite comme elle s’est faite en Angleterre à partir du XVIe siècle ou en France au XIXe siècle. Ce n’est pas pour rien que les Libéraux espagnols, au XIXe siècle, se sont efforcés de supprimer les ordres religieux, se sont efforcés de desserrer l’emprise des ordres religieux (voir la Desamortización) et de l’Église sur toute la société, notamment par le biais de l’éducation. La Guerra de Independencia (1808-1814) avait commencé à donner aux Espagnols le sentiment de la patrie, mais bien timidement. Aussi les Libéraux voulurent-ils renforcer ce sentiment, et d’abord en s’en prenant à l’Église.

La Leyenda Negra est un concept refusé par un grand nombre d’historiens espagnols. Ce concept a commencé à prendre forme à la fin du XIXe siècle avant d’être récupéré par le régime franquiste et devenir assez populaire. C’est un concept très nationaliste ou, plutôt, très castillanista. Ce qui l’active : nous sommes les victimes et les autres sont les méchants. Je le redis, ce concept n’a aucun fondement historique ; il n’existe aucune preuve d’un complot qui aurait été ourdi par des puissances étrangères contre l’Espagne. Et n’oublions que ceux qui ont le plus critiqué ce pays sont les Espagnols eux-mêmes. Ce mythe a été divulgué parce que la victimisation est une arme politique non dénuée d’efficacité ; observez ce qui se passe actuellement. Je ne connais pas de livres anti-espagnols écrits par des étrangers ; et s’il en existe, j’aimerais les connaître. Dans tous les cas, ils ne doivent pas être bien nombreux.

Les Espagnols ne sont guère monarchistes. L’ancrage de la monarchie dans le pays a été tout au long de l’histoire plutôt aléatoire. Carlos I de España (1500-1558) avait des problèmes avec les comuneros. Dès les premiers royaumes, le principe monarchique a été refusé ou accepté à contre-cœur. Et depuis les époques médiévales, ils émettent de sérieux doutes sur l’utilité du roi dans un pays qui n’a jamais vraiment été un royaume, puisque sans unité, mais un ensemble de señorios et de condados, avec un roi au milieu de tout cela et qui ne régnait sur rien. Je le redis, la royauté n’est jamais vraiment entrée dans la mentalité des Espagnols.

Il y a quelques années, le quotidien El País publiait un article sur Henry Kamen intitulé : « Un revisionismo histórico sin fin » à propos d’un essai de cet historien britannique né en 1936 à Rangoon, Birmanie, et installé en Espagne. Son titre : « Del imperio a la decadencia ». Dans cet essai, Henry Kamen s’emploie à démonter quelques idée reçues (tópicos) sur l’étape impériale de l’Espagne. Ainsi est-il déclaré historien révisionniste, un qualificatif qui peut être parfaitement neutre, sans connotation particulière, et désignant une démarche critique s’employant à réviser rationnellement des opinions couramment admises en histoire, généralement par le grand public ou par des historiens non spécialistes du sujet considéré. Cette révision se fait à partir d’informations nouvelles et d’un réexamen des sources.  Dans Wikipédia, à « Révisionnisme », on peut lire : « Comme l’avait énoncé Auguste Comte, l’histoire est une discipline fondamentalement ambiguë où l’interprétation de la réalité historique doit souvent composer avec les vérités de son époque, l’historien se trouvant convoqué à tenir le discours attendu de lui par ses contemporains, sa société, en fonction des préjugés de son temps, de sa nation d’appartenance, etc. ». A ce sujet, Pierre Vidal-Naquet évoque les travaux de Jules Michelet s’efforçant d’édifier une patrie française éternelle par le truchement d’une lecture romantique (voire romanesque) des faits historiques, une œuvre profondément inspirée mais qui ne doit pas être prise pour argent comptant. Si on envisage le révisionnisme au sens large (et non restrictif, voir les révisionnistes genre Robert Faurisson ou David Irving pour ne citer qu’eux), on peut considérer que tout historien digne de ce nom doit être « révisionniste », à partir de la découverte de documents, d’un changement de régime (voir la chute de l’Empire soviétique par exemple), etc., soit découvrir une nouvelle perspective ou, tout au moins, infléchir une perspective, et, ainsi, inviter à un nouveau regard sur un fait historique.

Mais j’en reviens à Henry Kamen et à cet article de El País. L’historien britannique se dédie depuis des années, et avec ferveur, au révisionnisme tel que je me suis efforcé de le définir, soit dans un sens ample et général qui est son sens premier. Il s’y adonne en envisageant de très larges pans de l’histoire, notamment l’Empire espagnol, le plus vaste Empire alors, et en s’attaquant aux fondements même de son histoire. Sa thèse peut se résumer ainsi : s’il y eut bien un Empire, il n’eut rien d’espagnol. Dans « Del imperio a la decadencia », Henry Kamen suit cette ligne en détricotant toute une série d’aspects de l’histoire de l’Espagne qu’il qualifie de mythes dont l’exploitation se révèle inépuisable. Parmi ces derniers, la création de la nation espagnole à las Cortes de Cádiz (soit l’assemblée constituante ayant siégé à Cádiz du 24 septembre 1810 au 10 mai 1814, au cours de la Guerra de Independencia), l’universalité du castellano, la décadence nationale, la conquête de l’Amérique et l’idée même de l’Empire et autres idées-clés relatives à ce qui pourrait être appelé « identidad española ». Bref, Henry Kamen part à la recherche de ce que recouvre le mythe, soit quelque chose de plus inquiétant que les produits de l’imagination populaire ou de la connaissance académique. De fait, il s’intéresse plus à l’étude des effets de ces mythes sur l’opinion que l’Espagne a d’elle-même qu’à la solidité de leur base. Il est vrai qu’aucun mythe ne tient sous son regard d’historien qui fait véritablement œuvre de démolition à l’aide de points de vue déjà connus mais qui méritent qu’on s’y arrête et qui engagent dans des perspectives originales et suggestives.

L’argumentation de Henry Kamen est certes décapante, elle tourne néanmoins assez volontiers à la casuistique, par exemple lorsqu’il avance qu’il n’y a pas eu de conquête espagnole de l’Amérique et que ceux qui la conquirent sont les bandes d’Indiens qui accompagnaient Hernan Cortés ou Francisco Pizarro ; et je pourrais multiplier les exemples de cet acabit. Bref, on ne sait s’il faut considérer la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. Il critique la présentation académique des mythes en déclarant que cette technique consistant à sélectionner des événements spécifiques, à les extraire d’un continuum, doit être remise en question. Certes. Mais ne fait-il pas de son côté la même chose, sélectionnant tel ou tel événements afin qu’aucun ne contredise son entreprise révisionniste ? Une fois encore, ce sont ceux de la bouteille à moitié pleine contre ceux de la bouteille à moitié vide – half full for some and half empty for some.

Le révisionnisme est nécessaire à l’avancée de la recherche historique. Et sans refuser à Henry Kamen de grandes qualités d’historien, on peut se demander après avoir lu quelques-uns de ses livres s’il ne fait pas un usage immodéré, fanatique même, du révisionnisme, s’il ne jette pas le bébé avec l’eau du bain – escurre al niño junto con el agua de la bañera. L’œuvre de Henry Kamen est vivifiante car dérangeante ; je ne m’y installe pas pour autant ; je passe, je poursuis mon chemin comme l’auteur lui-même semble m’y inviter, tout au moins je l’espère. Il faut œuvrer avec le plus grand sérieux sans jamais se prendre (trop) au sérieux. Henry Kamen est probablement doué en tant que Britannique de cette belle qualité d’auto-distanciation – l’autodérision –, qualité vitale qui s’apparente à la souplesse du danseur ou du combattant. J’ose donc espérer que cet homme qui bouscule sait aussi se bousculer ou, tout au moins, accepter d’être bousculé pour mieux poursuivre une recherche où il ne peut y avoir de repos, à moins de renoncer à ce qui fait la qualité d’un historien : un perpétuel mouvement fait d’ivresse (l’ivresse que donnent l’étude et la recherche) et d’inquiétude.          

Olivier Ypsilantis 

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