Gengis-khan et le grand peuple mongol – 2/2

 

L’Empire de Gengis-khan va donc poursuivre son expansion après sa mort. Et l’histoire de ses successeurs n’est pas moins passionnante que la sienne.

La répartition des pays d’Asie centrale entre les quatre fils se garde de fractionner l’Empire en États indépendants. L’un des fils doit être Grand Khan et donc être placé au-dessus de ses frères ; mais Gengis-khan n’a désigné aucun d’entre eux. Ils se mettent sans peine d’accord en 1229, à l’occasion d’une diète, pour nommer Ogödei Grand Khan.

Vers 1236, l’armé mongole entièrement renouvelée reprend ses conquêtes, cette fois principalement vers l’ouest. Objectif, la conquête de l’Europe orientale, voire de toute l’Europe, afin d’amplifier l’héritage des fils de Djötchi (Djötchi décédé la même année que son père Gengis-khan, en 1227) à commencer par Batu, le second, dont l’autorité est prépondérante. Les armées turco-mongoles avancent au nord de la mer d’Aral et de la mer Caspienne, poursuivent chez les Bulgares de la Volga dont l’État est détruit en 1237-1238. L’année suivante, les principautés russes situées autour du cours supérieur de la Volga sont saccagées. Des villes se rendent après s’être défendues, d’autres se rendent sans combattre. Les Russes ne peuvent rien opposer aux Mongols ; seule la nature peu contrarier leur avance ; et c’est ce qui va arriver avec le dégel, un dégel prématuré dans lequel les cavaliers mongols s’embourbent alors qu’ils avancent vers Novgorod, ville qui ouvre la voie vers la Baltique. Contrariée, l’armée mongole infléchit sa route vers la Russie méridionale, prend Kozelsk puis Kiev le 6 décembre 1240.

 

Uisenmaagün Borchüü (Uisenma Borchu), actrice-réalisatrice née en 1984 à Oulan-Bator.

 

Mais je vous laisse poursuivre avec les successeurs de Gengis-khan, tant en Orient qu’en Occident. Brièvement. Chute de Cracovie et de Breslau (une ville récemment fondée par des colons allemands). Bataille de Wahlstatt (9 avril 1241) et de Mohi (11 avril 1241). Début d’installation en Hongrie. La mort d’Ogödei, le 11 décembre 1241, à Karakorum, incite probablement Batu à se replier vers l’est. Ce général mongol choisit les steppes fertiles de la moyenne et haute Volga ainsi que les régions situées au nord de la mer Noire pour établir son campement dans un espace capable de procurer assez de nourriture aux nombreux chevaux de ses guerriers et accueillir d’autres Mongols. C’est dans cette région qu’est édifiée la première capitale de l’État mongol de la Volga, Sarai Batu (entre Volgograd et Astrakan) dont l’urbanisme rappelle celui de Karakorum. C’est dans cette ville que les Mongols de Russie prennent contact avec la civilisation islamique du Proche-Orient, ce que rapporte Joannes de Plano Carpini.

L’histoire du peuple mongol est tout simplement fascinante et non seulement par son expansion territoriale. Certes, ses immenses conquêtes signifièrent mort et destruction mais aussi ouverture et échange, avec cette forte inclinaison des Mongols vers le christianisme dans sa version nestorienne, tout au moins jusqu’à la mort de Goyuk, en 1248, fils d’Ögödei et de Töregene qui, veuve, se vit attribuer le pouvoir que détenait son époux, ce qui suffit à montrer la considération dont jouissait la femme mongole. Il y aurait un vaste article à écrire à ce sujet.

Le peuple mongol fut véritablement un peuple mondial avec cet Empire de quelque trente millions de kilomètres carrés (soit environ soixante fois la France). Il fut surtout dénué de toute idéologie religieuse et on ne peut que regretter leur conversion progressive à l’islam et leur défaite à Ayn-Jalut à laquelle je vais brièvement revenir. Les Mongols furent impitoyables avec ceux qui leur résistaient, indulgents envers ceux qui ne leur opposaient pas de résistance. Ils ne tardèrent pas à se montrer extraordinairement réceptifs à toutes formes de savoir, à commencer par les techniques militaires qu’ils assimilèrent grâce à leurs conquêtes en Chine. Parmi ces techniques, la poliorcétique ou l’art d’assiéger. Leur chamanisme les rendait libres de toute idéologie, de toute religion, de toute idéologie religieuse. Habitués aux espaces immenses, ils chevauchaient entre ciel et terre, familiers des quatre éléments. Ce peuple fut capable d’intégrer toutes les races et toutes les religions, il fut peuple mondial, peuple-monde. Sous Möngke, un descendant de Gengis-khan, toutes les religions purent s’exprimer et le nestorianisme s’adonna sans contrainte à ses missions. Musulmans et bouddhistes envoyèrent des missions en Mongolie. Il faut lire la description que fait de Karakorum le franciscain flamand Guillaume de Roubrouk.

  L’espace mongol…

 

Les Mongols vont se faire le vecteur d’une bonne part du commerce mondial. La cour du Grand Khan que décrit ce franciscain flamand est véritablement internationale. Des émissaires du monde entier affluent à Karakorum. Pour la première fois l’Extrême-Orient noue des relations soutenues avec l’Occident, ce qui va favoriser le développement de l’Europe. Ainsi, ces grands destructeurs se font comme malgré eux de formidables activateurs de civilisations, dont l’européenne. L’histoire des Mongols, de Gengis-khan et ses successeurs, touche d’une manière ou d’une autre celle de presque toutes les nations du monde, c’est aussi pourquoi nous devons l’étudier en commençant par nous débarrasser de certains préjugés – qui ne peuvent que contrarier l’étude puisqu’ils prétendent être la connaissance. Parmi les descendants de Gengis-khan, n’oublions pas Hülagü Khan qui le 10 février 1258 s’empare de Bagdad et son califat, massacre les Sunnites, épargne les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans hérétiques (les Chiites). Les Chrétiens de Damas et d’Alep lui font bon accueil.

La route de l’Égypte s’ouvre aux Mongols. Malheureusement, ils se heurtent aux Mamelouks qui vont sauver l’islam sunnite, un islam essentiellement arabe.  Près d’un lieu nommé Ayn-Jalut (la Fontaine de Goliath), les Mongols sont défaits le 3 septembre 1260. L’Égypte va devenir un rempart contre les Mongols et un centre particulièrement actif de l’islam sunnite qui va y reconstituer ses forces. Et je me prends à rêver : si les Mongols avaient pu anéantir les centres du monde sunnite, La Mecque et Médine, pousser jusqu’aux côtes atlantiques en longeant les côtes de l’Afrique du Nord. Cette vague de fer et de feu aurait écrasé la tête d’un monstre après lui avoir cassé les reins. Le monde se serait mondialisé sans être activé par cette religion idéologique – cette idéologie religieuse – qu’est l’islam sunnite, il se serait mondialisé conduit par un peuple spirituellement pur, par des fils et des filles de l’espace illimité. Peut-être le monde serait-il meilleur qu’il ne l’est. Maîtres de l’Afrique du Nord, les Mongols auraient tapé à la porte de l’Europe occidentale qui se serait probablement engagée dans des accords, activant des échanges en tous genres avec ce peuple discipliné, ce peuple vecteur, soucieux de la parole donnée.

 

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Aucun portrait de Gengis-khan n’a été réalisé de son vivant, ce qui est exceptionnel. L’histoire de son Empire est longtemps restée très peu connue, jusqu’aux débuts des années 1980. On se contentait de collectionner le récit des massacres perpétrés par ses armées, principalement contre les grandes cités d’alors. Des philosophes tels que Voltaire ou Montesquieu vont en faire l’archétype du sauvage sanguinaire et destructeur aux capacités cérébrales particulièrement limitées. En 1866, le médecin britannique John Langdon Down élabore le terme de mongolism, et ce n’est que dans les années 1970 que cette désignation injurieuse va commencer à s’effacer au profit du terme scientifique de trisomie 21. En 1961, un groupe de généticiens avait demandé à ce que la dénomination « syndrome de Down » soit adoptée.

 

L’espace mongol…

 

Le déchiffrement de « L’Histoire secrète des Mongols » (un livre rédigé en chinois suivant un code reproduisant les sons du mongol du XIIIe siècle) va modifier considérablement la perception que le monde a du Mongol sous Gengis-khan et ses successeurs. Je conseille au lecteur français la présente édition. On peut notamment lire dans la présentation : « Notre connaissance de « L’Histoire secrète des Mongols » dépend des sources chinoises. En effet, le texte original ne nous est pas parvenu en mongol, langue altaïque utilisant un alphabet d’origine ouïghour, mais dans sa transcription syllabique en caractères chinois : chaque syllabe mongole est remplacée par un caractère chinois de son équivalent. Une longue tradition d’érudition a donc été nécessaire avant d’aboutir à l’établissement du texte, d’autant plus que « L’Histoire secrète des Mongols » comporte plus d’un millier de noms propres, qu’il est très difficile de restituer à cause de l’ambiguïté de l’écriture mongole. La première édition complète de « L’Histoire secrète des Mongols », comprenant la transcription phonétique du mongol en caractères chinois, les gloses interlinéaires en chinois et la traduction abrégée chinoise, fut publiée en 1908 par Yeh-Te-hui » :

https://www.ifao.egnet.net/bcai/16/52/

On découvrit par ce document qu’outre son génie militaire, Gengis-khan fut un législateur qui institua la promotion par le mérite, et non par la naissance, et instaura une grande liberté religieuse alors qu’en Europe l’intolérance religieuse multipliait les violences. L’invasion mongole eut aussi pour effet d’activer les échanges entre l’Orient et l’Occident et préparer la Renaissance. On ne sait pas assez que la Renaissance doit beaucoup, et indirectement, aux invasions mongoles. On peut y voir un paradoxe ; mais le paradoxe est l’un des plus féconds activateurs de l’histoire des sociétés et des individus. Les successeurs de Gengis-khan ont participé à l’émergence de la Russie en tant qu’État, mais aussi de la Chine qui leur doit en partie ses dimensions actuelles.

Gengis-khan, et c’est l’une des clés de son succès, ne tient pas compte de la lignée et des clans, des clans qu’il va fondre pour constituer un peuple. L’importance particulière qu’il accorde au mérite va attirer un grand nombre d’hommes, lorsqu’il n’est encore que Temüdjin puis lorsqu’il devient Gengis-khan. En 1204, au cours de la phase finale de l’unification des tribus mongoles, certains de ses généraux sont musulmans, d’autres bouddhistes ou chrétiens tandis que lui-même pratique une sorte de chamanisme comme nombre de Mongols. Après avoir unifié les tribus par la force, il établit une puissante base législative et juridique destinée à cimenter son peuple. Elle met fin aux luttes tribales et claniques en commençant par interdire le rapt des femmes, le vol (en particulier d’animaux), l’esclavage entre Mongols. La liberté de culte est totale. Les religieux, docteurs et enseignants sont exemptés de taxes. D’autres mesures sont prises et toutes témoignent d’un degré de conscience politique qui n’a rien à envier à des civilisations a priori plus développées. Gengis-khan le conquérant est par ailleurs à l’origine du meilleur système de communication de son temps et qui le restera longtemps.

 

L’espace mongol…

 

Son armée se déplace à une vitesse alors inhabituelle. Tous ses guerriers sans exception sont des cavaliers et des archers hors pair. Ils transportent un sac où tient l’essentiel à la survie (avec aliments et outils divers). Ainsi ne dépendent-ils pas du lent et pesant train des équipages. Les engins de siège (ultramodernes pour l’époque) sont fabriqués sur place. Gengis-khan est un stratège et un tacticien. Il fait un usage inhabituel de la guerre psychologique, de la propagande. Son deal est simple : la reddition et l’incorporation à l’Empire mongol ou la mort en cas de résistance. Il tue généralement l’élite politique et sociale afin d’empêcher toute rébellion. Il interdit à ses guerriers l’usage de la torture. Le butin est partagé d’une manière équitable. Mais plus que le rapt des richesses, les Mongols sont avides de compétences. Ils voient à long terme et ne se contentent pas de jouir. Les porteurs de compétences particulières (médecins, pharmaciens, artisans en tous genres, enseignants, etc.) sont invités (d’autorité) à exercer leurs professions dans les régions conquises qui les nécessitent. La Pax mongolica s’étend de la Méditerranée au Pacifique. La Route de la Soie devient un axe d’échanges intenses, d’est en ouest, d’ouest en est. Via les comptoirs vénitiens et génois, avec lesquels commercent les Mongols, l’Europe découvre bien des richesses dont trois découvertes décisives pour son histoire et celle du monde : la boussole à aiguille magnétique, la poudre pour armes à feu, l’imprimerie, une industrie dans l’Empire du Milieu, deux siècles avant son « invention » par Gutenberg.

Patrice Piquard conclut très justement un article intitulé « Trente millions de kilomètres carrés, record qui reste à battre » : « Le pouvoir des Mongols commença à décliner au milieu du XIVe siècle, lorsque la Grande Peste se répandit en Asie, puis en Europe, réduisant de 30% la population mondiale et supprimant les liens commerciaux entre l’Occident et l’Orient. On peut voir leur aventure comme le dernier sursaut désespéré des nomades contre les sédentaires ; ou la considérer comme un prélude à l’avènement d’un monde cosmopolite, pratiquant le libre-échange, donnant la primauté au pouvoir séculier, favorisant la coexistence des religions et le partage du savoir scientifique. »

Gengis-khan n’est pas ce fou-furieux sanguinaire trop complaisamment décrit. Il préférait que les villes se rendent. Il croyait en la loyauté, en la parole donnée, à la diplomatie. C’est aussi la raison pour laquelle ceux qui trahissaient leur parole ou ne respectaient pas les ambassadeurs étaient massacrés. Gengis-khan resta fidèle à sa première épouse toute sa vie. Il éleva comme ses trois fils légitimes le fils probablement illégitime de cette épouse. Les quatre seront les héritiers de l’Empire fondé par leur père. Börte avait été enlevée par la tribu des Merkit et retenue pendant environ neuf mois. Temüdjin parviendra à la libérer alors qu’elle est enceinte de huit mois. Djötchi jouira des mêmes droits que Djaghataï, Ogödei et Tolui.

 

Chuluuny Khulan (née en 1985 à Kharkhorin), Börte dans le film « Mongol » de Sergueï Bobrov.

 

Olivier Ypsilantis

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