Notes en marge – 2/2

 

16 – Vilhelm Hammershøi. Avec lui, je me sens chez moi. L’ambiance est glorifiée et l’homme poussé en coin, voire absent. L’ambiance, tout est là !

17 – La séduction du suggéré, avec les drapés par exemple. Pensons à « La Pudicizia velata » d’Antonio Corradini. Le drapé, l’érotique mais aussi le funèbre – le suaire. Pensons à cet autre exploit : le « Cristo velato » de Giuseppe Sanmartino.

18 – Mon attirance précoce pour la gravure (l’acte même qu’elle suppose mais aussi l’acte d’imprimer) s’est vue confirmée par deux faits (si je m’en tiens à ce que me dit ma mémoire). Enfant, lors d’un séjour à l’hôpital, je découvre la technique de la carte à gratter (qui me fait oublier l’hôpital). Plus tard, adolescent, je découvre la technique du brass rubbing dans des églises rurales du Norfolk. Je me vois relever des empreintes de gisants en bronze, accroupi devant du papier fixé aux coins, heel ball wax en main. La technique de l’estampage (une technique élaborée en Chine) provoque chez moi une véritable ivresse. Pourquoi ?

19 – Paris, retour d’Irlande, années 1980. Dans une galerie de la rue de Seine, une petite exposition de grotesques peints par le prince Félix Youssoupoff, celui qui, un jour de 1916, tua Raspoutine. Le prince les avait réalisés en Corse, en 1929. Il n’avait alors jamais tenu un crayon et un pinceau et il n’en tiendra plus jamais. Je me souviens essentiellement de profils, très précis, comme gravés, et délicatement colorés. J’ai pensé à des projets de masques de théâtre.

20 – Rendre justice au général Miguel Primo de Rivera sans jamais oublier que c’est pour cette seule raison (ou, tout au moins, d’abord pour cette raison) que son fils José Antonio est entré en politique. Lire ce livre trop oublié : « El pensamiento de Primo de Rivera » de José María Pemán. Miguel Primo de Rivera était politiquement peu préparé, son désir de moderniser son pays n’en était pas moins sincère – et l’homme était profondément sympathique, proche du peuple, paternaliste, mot que personne à présent ne peut lire ou entendre sans marquer de l’irritation mais pour lequel on finira par éprouver une certaine nostalgie. Mais surtout, il ne faut pas oublier la qualité de nombreux membres de son entourage, à commencer par José Calvo Sotelo ou Rafael Benjumea Burín, comte de Guadalhorce, des technocrates. La personnalité de Miguel Primo de Rivera n’avait rien à voir avec celle de Franco. Miguel Primo de Rivera était attentif à l’autre, ouvert, spontané. Il ne partageait aucune des marottes et obsessions de Franco. Rappelons à ce propos que sous sa dictature (1923-1930) il n’y eut aucune condamnation à mort. Et j’en reviens à mon idée d’un petit essai sur cet homme et sur Stolypine, avec mise en regard de ces deux personnalités, l’Espagnol et le Russe, inscrits dans un contexte historique si différent mais qui ont à voir l’un avec l’autre ; et la colonne vertébrale de cet essai sera constituée de ce qui les rapproche.

21 – Le très riche article mis en ligne de Yitzhak Y. Melamed, « Salomon Maimon et l’échec de la philosophie juive moderne ». Voir sa conclusion.

22 – Lettre à Ayin Beöthy : « J’ai la chance de connaître l’œuvre de votre père, Étienne, István Beöthy, un très grand artiste pas assez connu, me semble-t-il. J’ai d’emblée placé votre père parmi les plus grands, à commencer par ceux avec lesquels je crois lire un « air de famille » : Moholy-Nagy, Serge Polikiov, Otto Freundlich ou Archipenko pour ne citer qu’eux. J’ai rencontré l’œuvre de votre père au cours de mes études à l’École des Beaux-Arts, en consultant une étude sur Moholy-Nagy. L’œuvre d’István Beöthy me fait d’emblée venir le mot élégance, un mot que je place très haut, élégante comme les sculptures d’Archipenko, les compositions de Kandinsky (celles de la période Bauhaus en particulier) et de Moholy-Nagy. Mais j’arrête avec ces « airs de famille » car je risque de vous lasser. »

23 – A la librairie anarchiste L’Insoumise de Montréal (2033, bd St-Laurent), des formulaires à remplir pour « Acte d’apostasie » et à envoyer à divers archidiocèses.

24 – 1er décembre 1640, les Portugais se rebellent contre les Espagnols et un groupe d’aristocrates proclame le duc de Bragance roi du Portugal, sous le nom de João IV. Dans le centre de Lisboa, le monument aux Restauradores (Praça dos Restauradores), pères de l’indépendance du pays, un obélisque haut de trente mètres, érigé en 1886 et conçu par António Tomás da Fonseca.

25 – Lire la chronique de George Steer (1909-1944) pour le Times sur la destruction de Guernica, le 26 avril 1937, destruction dont il fut le témoin le plus direct avec quatre journalistes qui l’accompagnaient : trois Britanniques, respectivement du Reuters, Daily Express et Star, et un Belge de Ce Soir. La chronique de George Steer fut publiée simultanément dans le Times et le New York Times, des quotidiens de référence lus par les responsables politiques et l’intelligentsia. L’impact fut considérable. L’appui de l’Allemagne nazie à Franco était mis en évidence ainsi que le non-respect du Pacte de Non-Intervention. Trois jours après le bombardement, les troupes du général Mola occupèrent Guernica et s’employèrent aussitôt à cacher les traces du bombardement par la Légion Condor. Après avoir comblé les cratères des bombes, ses hommes dispersèrent des bidons d’essence vides pour faire croire que les Basques avaient incendié Guernica. Mais l’article de George Steer était trop explicite, trop riche en observations précises et trop argumenté pour laisser place au doute. La presse française l’avait déjà traduit et Picasso se mit à peindre ce qui allait devenir son plus célèbre tableau après l’avoir lu. Qui se souvient de George Steer ? En 2010, la ville de Bilbao a donné son nom à l’une de ses rues. N’oubliez pas George Steer, tué dans un accident à l’âge de trente-cinq ans ! Et lisez « The Tree of Gernika: A Field Study of Modern War », le meilleur des écrits de George Steer et probablement l’un des meilleurs écrits de l’immense littérature sur la Guerre Civile d’Espagne.

26 – La fille de Victor Emmanuel III, la princesse Mafalda di Savoia, déportée à Buchenwald avec d’autres « hôtes de marque » (autant d’otages). Traitement de faveur, rien à voir avec le reste du camp. 24 août 1944, au cours d’un bombardement allié, la princesse est gravement blessée au cou et au bras par une bombe incendiaire. Elle est déposée au Puff du camp où les prostituées prennent soin d’elle. Lorsqu’on apprend l’identité de la blessée, une opération est tentée. On l’ampute ; elle ne survit pas à l’opération. J’ai appris l’existence de cette femme par une revue qu’un rescapé de la Shoah me fit parvenir jusqu’à sa mort en 2006 : Le Serment. Association française Buchenwald, Dora et Kommandos.

A propos des otages de Buchenwald – des « hôtes de marque » –, lisez le petit récit le Léon Blum intitulé « Le dernier mois », rédigé sur un ton calme mais qui plonge le lecteur dans un état proche de la narcose : on se frotte les yeux, on se pince, on se demande si on ne rêve pas… J’ai ce petit livre devant moi, un écrit d’à peine quatre-vingts pages, publié aux Éditions Diderot, Paris, achevé d’imprimer le 31 juillet 1946. Léon Blum ouvre ainsi son récit : « J’ai tenu un journal des événements qui ont marqué pour nous cette période critique et c’est d’après ces notes quotidiennes que je composerai mon récit. Je les ai là, sous mes yeux. Elles ont été griffonnées un peu partout, au crayon le plus souvent, pendant les haltes des voitures, ou sur le lit de camp des étapes. Presque chaque ligne a été tracée avec le sentiment qu’elle serait la dernière. »

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Notes en marge – 2/2

  1. Nina says:

    Cher ami et frère tu me manques terriblement.
    Je me tourne vers toi pour une question historique sur l’Eglise. J’ai besoin de savoir, une soif difficile à ignorer.

    Je suis en train de visionner la série “le nom de la rose” du roman éponyme d’Umberto Eco.

    Or, cette lutte fratricide entre l’Eglise toute puissante et les FRANCISCAINS est passionnante. J’arrive au chapitre de la disputation comme il y en eut jadis avec des juifs afin qu’ils puissent paraître comme des déicides.

    Or, le Pape en Avignon avait excommunié les franciscains qui prêchaient la pauvreté telle que le Christ ou selon les évangiles il était surtout question de partage des richesses.

    Le pape, fort avisé, voulait devenir une puissance armée et riche mais tu connais je suppose toutes ces histoires.

    Voici donc ma question. Durant la disputation, un général franciscain parle de paiements d’indulgences par des moines ou des prêtres s’ils forniquaient avec des nonnes ou n’importe quelle femme.

    Au lieu d’être sanctionnés, ils devaient s’acquitter de 62 livres d’or par femme.

    De plus, le général de l’ordre insista pour dire que ces “indulgences” n’étaient pas nécessaires si les moines ou prêtres ou tout homme de robe commettaient le pêcher de chair avec des enfants ou des animaux.

    Si tout cela est vrai (nous sommes au 14è siècle), comment pouvons-nous reprocher les fameux versets sataniques révélés par Salman Rushdie qui évoquent ce type de comportement ? Lorsqu’on est chrétien bien sûr ! Du moins catholique je suppose puisque je suis moins intéressée par le protestantisme : Luther et Calvin furent des promoteurs hors pair de l’antisémitisme le plus dégueulasse.

    Sais tu quelque chose à ce sujet qui me tourmente ?

    Je vous embrasse les 2 O. Mon tel est HS depuis des mois et j’en ai éclusé déjà 3 sans résultats sinon je vous tiendrai la grappe des heures durant. Vous y gagnez mes amours….

    Nina

    • Olivier YPSILANTIS says:

      Chère Nina,
      Je ne connais les relations entre l’Église – la Papauté – et l’ordre prêcheur des Franciscains que dans les grandes lignes.
      Concernant ce général franciscain, qui à sa manière encourageait la pédophilie et la zoophilie, je ne sais rien. Son nom ? A-t-il vraiment existé ? Umberto Eco a-t-il « romancé » à partir d’une base historique ? Je ne puis ni infirmer ni confirmer ce qu’il avance. Je ne puis que te poser à mon tour des questions, d’autant plus que je connais plutôt (très) mal l’œuvre d’Umberto Eco.
      Je termine une série d’articles sur Ariel Sharon, à partir de l’essai biographique du regretté Luc Rosenzweig. Passionnant. Je t’embrasse et te dis à bientôt.

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