Architecture et politique, le cas du Portugal.

 

Dans un ouvrage qui rassemble des articles de l’architecte Nuno Teotónio Pereira (1922-2016), sous le titre « Tempos, Lugares, Pessoas », l’un d’eux a particulièrement retenu mon attention car il s’efforce de répondre par le truchement de l’architecture à une question que je me pose à l’occasion : le régime de Salazar a-t-il été un régime autoritaire ou bien un régime fasciste ? L’article s’intitule : « Foi o Salazarismo un fascismo ? O que diz a Arquitectura ».

Le régime instauré par Salazar – le Salazarismo – a des traits de type fasciste, au sens strict – historique – du mot. Je le précise car ce mot est devenu sous l’impulsion de Staline une simple injure – un terme générique – destinée à discréditer et écraser ceux qui sont désignés comme des ennemis, alors qu’il correspond à une idéologie précise inscrite dans l’Histoire.

 

Nuno Teotónio Pereira

 

Il y eut sous Salazar, au sein de l’appareil d’État, une aile droite radicale, complaisamment tolérée et de grande influence. Ce régime n’a jamais mis sur pied des milices militarisées comparables aux Camicie Nere, par exemple. Et le salut fasciste n’a guère été encouragé dans le Portugal de Salazar. A ce propos, je conseille la lecture de « Salazar e os fascistas » sous-titré « Salazarismo e Nacional-Sindicalismo, a história de um conflito, 1932/1935 » de João Medina. Il y est question de Francisco Rolão Preto (1893-1977), fondateur du Movimento Nacional-Sindicalista (MNS) et de ses Camisas Azuis, un mouvement dissout par Salazar en juillet 1934, car s’inspirant de mouvements étrangers, sous-entendu le fascisme italien. L’itinéraire de Francisco Rolão Preto offre des similitudes marquées avec celui d’un homme que j’estime, l’Espagnol Dionisio Ridruejo auquel j’ai consacré un article sur ce blog. Francisco Rolão Preto finira dans l’opposition à Salazar et soutiendra le général Humberto Delgado.

Concernant les rapports de Salazar au fascisme, je propose aux lusophones une passionnante vidéo du professeur António José de Brito sur les rapports entre l’Estado Novo et le fascisme :

https://www.youtube.com/watch?v=dF5P_v61FC4

La União Nacional (UN) n’était pas vraiment une organisation de type fasciste, contrairement à la Mocidade Portugesa (MP) et la Legião Portuguesa (LP), deux organisations mises sur pied à l’apogée des régimes fascistes et sous l’impulsion de l’aile la plus radicale de l’Estado Novo qui appelait Salazar « Chefe ». Par certains aspects, le régime pouvait passer pour fasciste. Des manifestations de masse et des défilés furent organisés dans la capitale en faisant affluer les participants de tout le pays. Par ailleurs, on ne peut oublier la toute puissante police politique (elle connut plusieurs dénominations ; la plus connue : P.I.D.E.) dont les dirigeants avaient un contact direct avec Salazar.

Mais que nous disent les réalisations architecturales du régime ? Ce régime ne fut pas de type fasciste stricto sensu mais il eut à un certain moment de son histoire un penchant fasciste marqué, ce dont témoigne l’architecture qui se fit vecteur idéologique et outil de propagande, un phénomène qui ne s’est pas vérifié avec d’autres régimes autoritaires de droite comme la Hongrie de Horthy et la Pologne de Pilsudski où l’architecture put suivre librement les courants internationaux alors conduits par l’Art Déco.

Suite au coup d’État du 28 mai 1926, et même après la Constitution de 1933, le courant Art Nouveau s’impose au Portugal. L’impulsion est donnée par Salazar et Duarte Pacheco qui embauche des membres des avant-gardes européennes. De fait, au cours de cette période, le nouveau régime s’intéresse peu à l’architecture. Mais vers la fin des années 1930, avec la consolidation du régime et la montée des totalitarismes en Europe, des voix se font entendre réclamant une architecture « nationale », en opposition à celle désignée sous le nom d’« internationale » voire d’« inspiration communiste ». Paul Lino avec sa théorisation de la « casa portuguesa » ainsi qu’António Ferro et sa politique culturelle nationaliste posent une base idéologique.

En 1938 naît le projet de la Praça do Areeiro, inspiré de motifs setecentistas (en référence au XVIIIe siècle) et de la monumentalité nazie, sous l’autorité de Cristino da Silva, l’un des membres de l’avant-garde Art Nouveau. Presque tous les architectes du pays le suivent. On peut déplorer que ceux de la première génération aient oublié leurs idéaux avant-gardistes et aient volontairement suivi les directives officielles car l’architecture officielle au Portugal se verra ainsi privée de vitalité.

Commence alors une période au cours de laquelle les dogmes du portuguesismo en architecture et une monumentalité rhétorique sont assumés autoritairement par le régime. Ainsi Adelino Nunes (voir l’édifice des CTT sur la Praça Dom Luis I) ou Paulo Cunha (gare de Cascais) sont réprimandés pour leurs projets et doivent les reconsidérer afin de répondre aux critères officiels. L’architecture dite portuguesa en vient à être imposée par l’État. Et c’est ainsi qu’apparaissent dans tout le pays des Palais de Justice, des édifices des CTT, des lycées et des écoles primaires (voir le Plano dos Centenários) et autres édifices publics dont la monumentalité s’inspire du IIIe Reich. Idem avec les blocs d’immeubles construits à Lisbonne, par exemple sur les avenues Sidónio Pais et António Augusto de Aguiar. La Câmera Municipal, désireuse de montrer l’exemple, recommande aux architectes qu’ils prennent pour modèles l’édifice d’EPAL (sur Avenida da Casa das Varandas) et le Palácio Ludovice. Paradigmes de cette époque, la tribune de l’Estadio Nacional et les bâtiments en face de la Avenida Palace, autant de réalisations inspirées de l’Allemagne des années 1930. La ville de Porto (où les projets relèvent surtout de l’initiative privée) échappe à ce phénomène et, ainsi, les courants modernes peuvent-ils s’affirmer plus librement.

Avec la déroute du nazisme et du fascisme, le régime de Salazar se sent dans l’obligation de faire des concessions. Ainsi, au I Congresso Nacional de Arquitectura en 1948, l’orientation architecturale du régime est-elle ouvertement critiquée. Ce Congrès organisé par le Gouvernement s’accompagne d’une imposante Exposição de Obras Públicas afin de mettre en avant les réalisations du régime. A partir de ce moment, et d’une manière générale, la censure officielle commence à s’affaiblir tout en s’affermissant durant quelque temps  dans certains organismes d’État.

Ce sont des entités dotées d’une certaine autonomie administrative (comme les Caixas de Previdência, les entreprises hydro-électriques ou les Câmeras Municipais qui vont favoriser la reconnection de l’architecture portugaise avec les courants contemporains. Deux noms ressortent : Keil Amaral à Lisbonne et Januário Godinho à Porto.

Avec un demi-siècle de recul (le présent article est une traduction et adaptation d’un article rédigé en 1993), on peut reconnaître certains mérites à l’architecture de l’Estado Novo, comme par exemple la solidité des constructions avec, notamment, l’abondante utilisation de la pierre de taille – alors que le béton, revendiqué par les avant-gardes et considéré comme inaltérable, vieillit mal. (Pour ma part, j’ajoute que nombre de constructions de cette période obéissent à des notions de fonctionnalité, de simplicité donc, avec un grand souci de l’espace, de la lumière et de l’hygiène, autant de qualités qui les rendent agréables à l’œil du passant que je suis).

Conclusion de l’auteur de cet article, l’architecte Nuno Teotónio Pereira : en dépit d’indéniables qualités, l’architecture sous Salazar ont à certains moments de la longue vie de l’Estado Novo un aspect clairement totalitaire. Je me permets d’ajouter que certaines architectures édifiées par des régimes totalitaires ont des qualités qui ne se limitent pas à la solidité des matériaux. On peut haïr ces régimes et ne pas rester insensible à certains aspects de leurs architectures, ce que j’ai pu vérifier à Milan et à Munich, par exemple.

Olivier Ypsilantis

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