En lisant « L’Etat universel » d’Ernst Jünger – 2/3

 

D’autres images, d’autres principes ainsi qu’un droit nouveau, par exemple pour définir la navigation spatiale qui pour l’heure dépasse toute expérience juridique. C’est seulement à distance que l’homme comprend l’unité dont il procède et qui le rattache à l’existant. C’est dans la distance intersidérale et la nostalgie conséquente qu’il appréhende les sanctuaires vitaux – sa patrie.

 

Les deux puissances mondiales – étoile rouge et étoile blanche – se ressemblent au-delà de toutes les dissemblances. Une organisation politique de la terre entière cherche à se traduire, bien que le dualisme politique l’emporte, dualisme que chaque rencontre politique avive. Il n’empêche, un mouvement d’importance mondiale est en quête d’un centre, un mouvement qui a déjà balayé les États baroques au profit des États nationaux et des empires fondés sur eux avant de balayer ces derniers au profit des États mondiaux. Ce mouvement cherche à présent à balayer ces derniers au profit de l’État universel.

Au sein de ce mouvement, il y a toutefois un point fixe duquel on peut lire la structure que suggère ce mouvement général et donc se mettre en harmonie avec lui.

 

Le capitaine Ernst Jünger à la tête de sa compagnie, rue de Rivoli, Paris, 1941.

 

Il y a un terrible contraste entre la puissance cosmique et chtonienne de la métaphysique allemande et son peu d’impact sur l’histoire allemande, tant nationale que mondiale. L’État national n’a jamais vraiment pris racine en Allemagne, un pays longtemps terriblement morcelé puis lié à l’Autriche, un pays où la Réforme et la Révolution sont restées dans le refus du choix, avec une fondation manquée en 1848 (elle aurait alors pu être conforme à la direction de l’histoire mondiale) et jamais vraiment menée à bien par la suite. (Quand Ernst Jünger écrit ces pages, l’Allemagne est séparée en deux, R.F.A. / R.D.A., ainsi que sa capitale, Berlin.)

 

Mais dans ce mouvement planétaire en constante accélération, il ne s’agit plus du destin de tel ou tel peuple mais de celui de tous les peuples – de l’homme. Les catastrophes (naturelles ou historiques) n’ont guère modifié la structure de l’homme et n’ont guère menacé sa survie. L’espèce humaine traverse les ruines des générations, des peuples et des cultures. Or, aujourd’hui, la disparation de l’espèce n’est en rien inconcevable ; elle est envisagée non en rapport avec l’Apocalypse au sens religieux du mot mais comme conséquence d’une maladresse de l’intelligence et du libre-arbitre, des bornes qui ont été elles aussi déplacées dans ce mouvement général, mouvement qui a lieu tant à l’intérieur de ces limites qu’au-dessous d’elles, d’où la fluctuation de notions limitatives telles que la guerre et la paix, la tradition, la frontière, d’où le caractère expérimental de la politique aujourd’hui.

 

Ce changement en constante accélération affecte les fondements de l’histoire et de la politique, ce qui explique notre impuissance à dominer la situation. Il y a des failles (notamment entre les décisions et le raisonnable) qui relèvent d’une tectonique plus profonde que celle du sous-sol politique ; aussi échappent-elles aux solutions politiques.

L’intellect est devenu quasi-souverain, il s’est libéré des forces qu’il contenait implicitement, dans l’État comme dans la société, pour leur prescrire leurs formes par le seul savoir. Une telle liberté entraîne l’impuissance de l’intellect face à un monde qui bouscule tout et à la hâte, courant vers on ne sait quel achèvement. L’esprit humain devra se surpasser ; à l’acuité de la critique il devra allier la divination, soit comprendre ce qui échappe au libre-arbitre pour mieux le positionner par rapport à ce qui lui échappe.

Après tout, l’action humaine est-elle le déclencheur de ce qui advient ou bien son action véritablement titanesque et en croissance accélérée a-t-elle été déclenchée par d’autres commencements, plus profonds que l’ordre historique et politique, voire humain ? Nos brefs souvenirs que nous appelons histoire universelle envisagent-ils des phénomènes comparables aux États mondiaux et à l’État universel qu’ils annoncent ? La réponse ne peut être catégorique puisque le retour n’est pas seulement une répétition rythmique mais aussi, et simultanément, l’avènement d’une qualité nouvelle. La répétition a un sens caché qui conduit vers l’événement en devenir et en reçoit son orientation.

L’État a toujours inquiété, tant les individus que ses communautés naturelles. Il convient toutefois de distinguer l’étatisation véritable de la simple socialisation. Dans un groupe humain, c’est l’État ou la société qui domine. De même qu’il y a deux langages primitifs : l’un a le rythme pour principe, l’autre la géométrie. L’État n’agit pas sur la société – son substrat dans tous les cas – exclusivement par la force ; il agit aussi par la ruse, en imitant les formes de la société, notamment par des trafics lexicaux.

 

Les ébauches de socialisation dans le monde animal semblent se répartir d’une manière fortuite. Dans les groupes « inférieurs », le principe organisateur utilise plutôt des éléments non-organiques afin d’élaborer des structures organiques comme si œuvraient des forces situées au-delà de l’existant. Un tel processus se raréfie à mesure qu’on s’élève vers les animaux « supérieurs ». Dans un même ordre d’idées, le problème de l’organisation se règle de manière parfaitement satisfaisante chez les insectes. Par ailleurs, l’étude du grégarisme est instructive sans qu’on puisse en tirer des conclusions bien arrêtées.

 

Le grégarisme a tendance à s’affaiblir lorsque l’ensemble se perfectionne. Il se heurte à de vives résistances chez les mammifères (et les oiseaux qui leur sont apparentés) pour une raison particulière : la nature les soins qu’ils apportent à leur descendance, des soins individuels et non collectifs comme ils le sont dans les formes politiques perfectionnées qui régissent termites, abeilles et fourmis.

Dans les peuples et cultures humaines, les attaques et résistances en regard de l’État viennent de la famille qui se soustrait plus longtemps et plus opiniâtrement à la refonte par le plan d’État que l’armée, la vie économique, l’Église et même l’individu ; car en s’en prenant à la famille, on s’en prend à la nature en sa substance et non pas uniquement à une institution, un état social, un sacrement, un destin individuel. Souvenons-nous par exemple des janissaires, des enfants chrétiens ôtés à leurs familles et auxquels le mariage était interdit. Il s’agit dans tous les cas de servir l’État en formant des unités particulièrement sûres et dévouées. Des tendances analogues peuvent être observées dans le domaine technique ; il s’agit d’affaiblir les liens avec la famille (les liens naturels) pour ne pas contrarier la normalisation par l’automatisation et son accélération. Mais le choc le plus frontal se passe entre le monde d’Éros (l’organisme) et le monde de la technique (l’organisation) ; leurs lois respectives s’entrechoquent, un phénomène qui n’est en rien caractéristique de notre époque. Les grands plans d’État s’efforcent de capter autant que possible des individus en commençant par les retrancher de leurs exigences naturelles – une fois encore, organisation contre organisme, État contre les pouvoirs issus d’une croissance naturelle comme le peuple et la famille.

 

L’uniformisation actuelle des sexes est l’un des symptômes d’une tension vers l’avènement de l’État universel. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre non seulement cette uniformisation mais aussi celle des races, des états (au sens non seulement politique mais aussi biologique et sociologique) et des classes ainsi que des grandes divisions naturelles (les saisons, le jour et la nuit), avec accroissement inédit de la population mondiale, autant de signes qui laissent supposer l’imminence d’une tâche colossale et homogène qui transcende les États et les peuples. Nous sommes passés de l’héroïsme au titanesque.

 

Nivellement visant à augmenter le rendement, uniformisation des sexes et triomphe de la norme cherchant à imposer au processus de travail des formes soumises à la mesure et à la prévision. Dans ce processus d’uniformisation des sexes, le résultat est l’adaptation de la femme au rythme d’un monde conçu par l’homme. Le monde ne devient pas pour autant patriarcal car les mutations à l’intérieur des sexes dépendent de mutations qui dépassent ces mutations particulières. L’homme fait face à un surcroît de tâches nouveau et gigantesque. Il y a trop-plein de travail comme lorsqu’une digue cède ou qu’un incendie se déclare : tout le monde est menacé et tout le monde se met à l’œuvre.

Si l’un des sexes dominait, leurs différences loin de s’estomper se feraient plus nettes. Les forces qui agissent sur la femme et l’homme sont matérielles et en accelerando, ni patriarcales ni matriarcales. Ces forces indifférenciées (qui proviennent de couches plus profondes que celles du sexe) sont pour le sexe une source de force ; car quand le fond des choses entre en mouvement, la fécondité s’intègre à un contexte étranger à l’histoire et qui la dépasse par l’amplitude et la profondeur. Nous allons vers le contexte des origines, de la naissance. Ainsi notre temps est-il bien en train de concevoir une grande image de la Mère qui conduit aux secrets ultimes de la matière.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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